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Chapitre 9 Histoire du jeune Italien

Je naquis à Naples. Mes parents étaient d’un rang élevé, mais ils ne possédaient qu’un revenu très borné ; ou plutôt mon père, dont le goût pour l’ostentation ne se réglait pas sur nos ressources, dépensait de si grandes sommes à son palais, à son équipage, à sa suite, qu’il ne cessa jamais d’être gêné. J’étais fils cadet ; mon père ne me regardait qu’avec indifférence ; et, par orgueil de famille, tous ses désirs tendaient à laisser sa fortune à mon aîné. Dès l’enfance, je montrai la plus grande sensibilité ; tout m’affectait à l’extrême. Je ne quittais pas encore les bras de ma nourrice, et je ne prononçais pas une syllabe, que déjà on me trouvait susceptible au plus haut degré d’un sentiment de douleur ou de plaisir, sous l’influence de la musique. À mesure que je grandis mes sensations conservèrent cette même vivacité ; je tombais dans des accès effrayants de joie ou de rage. Ma famille et les domestiques se firent un jeu d’exciter ce tempérament irritable. On provoquait mes larmes, mes éclats de rire, mes mouvements de fureur, pour avaliser la compagnie, qui se plaisait au spectacle de ces passions violentes et orageuses dans un corps si faible et si délicat : ils ne pensaient pas au danger d’entretenir une pareille sensibilité, ou ils s’en inquiétaient peu. Je devins donc un petit être indomptable avant que ma raison ne se fût développée. Bientôt on me trouva trop grand pour servir de jouet ; dès lors, je finis par être un tourment. Les traits d’emportement et les excès auxquels on m’avait habitué, à force de me faire enrager, parurent fastidieux et fatigants ; et ceux qui venaient de diriger si bien mon éducation, me prirent en haine à cause du fruit même de leurs leçons. Ma mère mourut, et mon règne, comme enfant gâté, fut fini. Il n’y avait plus aucun motif pour chercher à me contenter ou pour me supporter, car on n’y trouvait aucun profit, puisque je n’étais pas en faveur auprès de mon père. Je subis donc le sort des enfants gâtés quand ils tombent dans cet état ; on me négligea, ou l’on ne fit attention à moi que pour me contrarier et me vexer. Tels furent les premiers traitements qu’éprouva un cœur qui, si j’en juge bien, avait été doué par la nature d’un penchant extrême aux affections douces et tendres.

Mon père, comme je viens de le dire, ne m’aima jamais. Au fait, il ne me comprit point ; il me regarda comme un enfant volontaire, opiniâtre, inaccessible aux sentiments de la nature. La gravité de ses manières, son air imposant, la hauteur et la fierté de son regard, voilà cependant ce qui m’avait repoussé de ses bras. Je me le représentais toujours tel que je l’avais vu, revêtu de sa robe sénatoriale, dans tout le fracas de ses pompes et de son orgueil. La magnificence de sa personne avait découragé ma jeune imagination ; je ne pus jamais l’approcher avec la confiance affectueuse d’un enfant,

Tous les sentiments de mon père s’étaient concentrés dans son amour pour mon aîné. C’était lui qui devait hériter des titres et des dignités de la famille ; tout devait lui être sacrifié : moi, aussi bien que toute autre chose. On décida que je me consacrerais à l’église pour se délivrer ainsi de moi et de mes caprices, et pour m’empêcher de donner de l’embarras à mon père, ou d’intervenir dans les affaires de mon frère. En conséquence, avant que mon âme, à son aurore, eût entrevu le monde et ses plaisirs, avant que j’en eusse connu autre chose que l’enceinte du palais de mon père, je fus envoyé dans un monastère dont le supérieur était mon oncle, et on me confia tout à fait à ses soins.

Mon oncle était un homme entièrement étranger au monde ; il n’en avait jamais aimé les plaisirs, car il ne les avait jamais goûtés. L’abnégation de soi-même était à ses yeux la grande base des vertus chrétiennes. Il traitait la constitution de chaque individu comme la sienne propre, ou plutôt il assimilait tout le monde à lui-même. Son caractère et ses habitudes influençaient toute la congrégation dont il était le chef. Jamais on n’avait formé de réunion d’êtres plus sombres, plus songe-creux ; le bâtiment même des moines avait tout ce qu’il fallait pour tenir en éveil les pensées mélancoliques et solitaires. Il se trouvait dans les gorges des montagnes en deçà du Vésuve. Toutes les vues lointaines étaient coupées par de stériles montagnes volcaniques. Une source d’eau vive, descendue des hauteurs voisines, roulait au pied de nos murailles, et nos tourelles entendaient la voix perçante des aigles.

J’avais été envoyé dans ces lieux à un âge assez tendre pour perdre tout souvenir distinct de ce que j’avais abandonné. À mesure que mon esprit se développa, il se forma donc une idée du monde d’après le couvent et son voisinage, et c’était là un monde bien misérable. Il laissa de bonne heure dans mon imagination une teinte bien lugubre. Les effrayantes histoires des moines sur les démons et les malins esprits, dont ils épouvantèrent ma jeune imagination, me donnèrent une tendance superstitieuse dont je ne pus jamais m’affranchir. Ils prirent, à travailler, mon ardente susceptibilité, le même, plaisir qu’avaient goûté, d’une manière si funeste, quelques domestiques de mon père. Je me rappelle encore les horreurs dont ils remplirent ma tête échauffée, pendant une éruption du Vésuve. Nous étions séparés du volcan par des chaînes de montagnes ; mais les convulsions ébranlèrent les barrières posées par la nature. Les tremblements de terre menaçaient de culbuter les clochers de notre couvent : une lumière, effrayante et lugubre était suspendue dans les airs pendant la nuit, et une pluie de cendres, amenée par le vent, tomba dans notre étroite vallée. Nos moines parlaient de cellules en ruches à miel dont la terre était remplie sous nos pas ; de flots de lave fondue qui circulaient dans ses veines ; de cavernes de flammes sulfureuses roulant au centre, demeure des démons et des damnés ; de gouffres de feu prêts à nous engloutir. Tous ces contes servaient d’accompagnement au bruit terrible du tonnerre des montagnes, dont les sourds mugissements faisaient trembler nos murailles.

Un des moines avait été peintre, mais il s’était retiré du monde, et il avait embrassé ce genre de vie si austère en expiation de quelque crime. C’était un homme mélancolique qui continuait de cultiver son art dans sa cellule solitaire mais il en faisait une œuvre de pénitence. Il s’occupait à représenter, soit sur la toile, soit en cire, les traits et les formes de l’homme dans la dernière lutte contre la mort, et tous les accidents progressifs que présente le corps humain quand on le voit se dissoudre et se corrompre. Ses travaux dévoilaient tous les mystères du charnier, et présentaient aux yeux l’horrible repas des vers. Aujourd’hui, le seul souvenir de ses ouvrages me glace d’effroi ; alors mon imagination forte, mais mal dirigée, recueillait ses instructions avec avidité. Tout était bon pour faire diversion à mes études avides et aux devoirs monotones du cloître. En peu de temps je devins habile à manier le pinceau, et mes lugubres productions furent trouvées dignes d’orner les autels de la chapelle.

C’était ainsi qu’on élevait un être doué d’une imagination vive et sensible. On réprimait tout ce que j’avais d’aimable et de bon dans le caractère ; on ne donnait l’essor qu’à ce qui était mauvais et disgracieux. J’avais un tempérament ardent : vif, actif, impétueux, j’étais créé pour être tout affection, tout amour ; mais une main de plomb s’appesantissait sur mes qualités les plus exquises. Bientôt je ne connus plus que la terreur et la haine. Je haïssais mon oncle, je haïssais les moines ; je haïssais le couvent où j’étais confiné ; je haïssais le monde, et je me haïssais presque moi-même d’être, comme je le pensais, un animal si haineux et si haïssable.

J’allais atteindre ma seizième année, lorsqu’un jour on me permit d’accompagner un des frères qui allait en mission vers une partie éloignée de la province. Nous laissâmes bientôt derrière nous la sombre vallée où j’avais été enfermé depuis tant d’années, et après un court voyage à travers les montagnes, le voluptueux paysage qui environne la baie de Naples parut à mes yeux. Puissances célestes ! Comme je fus transporté lorsque de mes regards j’embrassai la vaste étendue d’un pays délicieux, animé par le soleil et paré de bosquets et de vignobles ! À ma droite, le Vésuve élevant sa double cime ; à ma gauche la verte Méditerranée aux rivages enchantés, que couvraient des villes somptueuses et de brillantes campagnes ; et Naples, ma ville natale, bien loin, bien loin à l’horizon.

Bon Dieu ! était-ce là ce monde charmant d’où l’on m’avait exclus ! Je venais d’atteindre l’âge heureux où la sensibilité n’a rien perdu de sa fleur et de sa fraîcheur première. On avait engourdi mes facultés ; elles se développaient maintenant avec l’énergie d’un ressort trop longtemps comprimé. Mon cœur, resserré jusqu’à ce jour, en dépit de la nature, s’épanouit à la douce chaleur d’une infinité, d’émotions vagues, mais délicieuses. Les beautés de la nature m’enivraient, me ravissaient en extase. Les chants des paysans, leur air serein, leurs heureux travaux, la grâce pittoresque de leurs vêtements, leur musique champêtre, leurs danses, tout produisait sur moi l’effet d’un enchantement. Mon âme répondait à la musique ; mon cœur bondissait dans mon sein ; tous les hommes me paraissaient aimables, toutes les femmes dignes d’amour.

Je retournai à mon couvent, c’est-à-dire mon corps y retourna, mais mon âme et mon cœur n’y rentrèrent jamais. Je ne pouvais plus oublier ce monde heureux et séduisant que je n’avais vu qu’à la dérobée, et qui était si bien en rapport avec mes sentiments. Dans ce monde je m’étais trouvé si heureux, si différent de ce que je me trouvais dans le cloître, tombeau des vivants. Je comparais l’air de ceux que j’avais vus pleins de feu, de fraîcheur et de gaieté, avec le visage pâle, livide et plombé des moines ; la musique de la danse avec la psalmodie de la chapelle. J’avais déjà trouvé très fastidieux les exercices du couvent ; ils m’étaient maintenant devenus insupportables : mon âme se consumait dans le cercle étroit de monotones devoirs ; mes nerfs s’irritaient du triste son de la cloche du couvent, dont le tintement, sans cesse répété par l’écho des montagnes, m’arrachait sans cesse, pendant la nuit, au sommeil, pendant le jour, à mes pinceaux, pour m’appeler à quelque ennuyeuse et machinale pratique de dévotion.

Je n’étais pas d’un caractère à méditer longtemps sans mettre mes pensées en action. Mon esprit, subitement éveillé, s’était développé en moi. J’épiai un moment favorable, je m’enfuis du couvent et je me rendis à pied à Naples. Dès que j’entrai dans ces rues gaies et populeuses, et que de toutes parts je sentis autour de moi le tumulte et la variété ; que je vis le luxe des palais, la magnificence des équipages, la pantomime animée d’une population bigarrée, il me sembla que je me réveillais dans un monde enchanté, et je fis le vœu solennel que jamais rien ne me rendrait à la monotonie du cloître.

Je fus forcé de demander le chemin du palais de mon père ; j’étais si jeûne quand je le quittai, que j’ignorais où il était situé. J’éprouvai quelque difficulté à être admis en présence de mon père ; car les domestique savaient à peine qu’il existât un être comme moi, et mes habits monastiques ne parlaient pas en ma faveur. Mon père lui-même n’avait gardé aucun souvenir de ma personne. Je lui dis mon nom ; je me jetai à ses pieds en implorant son pardon, et je le suppliai de ne plus me renvoyer au couvent.

Il me reçut plutôt avec la condescendance d’un protecteur qu’avec la tendresse d’un père. Il écouta patiemment mais avec froideur, l’énumération de mes griefs contre la vie monastique et le récit de mes dégoûts. Il me promit de songer à ce qu’il pourrait faire de moi. Cette froideur arrêta le germe de mes sentiments affectueux, près d’éclore à la moindre lueur de tendresse paternelle. Je sentis revivre toutes les impressions que l’aspect de mon père m’avait jadis fait éprouver. Je retrouvai en lui cet être orgueilleux et hautain qui avait intimidé mon imagination enfantine, et qui avait agi comme si je n’eusse pas eu le moindre titre à sa tendresse. Mon frère s’était emparé de tous ses soins, de tout son amour ; il avait hérité de son caractère ; il prit plutôt avec moi un air de protection qu’il ne montra la cordialité d’un frère. Cela blessa ma fierté ; j’en avais infiniment. Je pouvais endurer le ton protecteur de mon père, car je ne le considérais qu’avec crainte, comme un être supérieur, mais je ne pouvais endurer le patronage d’un frère dont je sentais l’infériorité intellectuelle. Les domestiques s’aperçurent que j’étais un fâcheux intrus dans la maison paternelle, et, en vrais valets ils me traitèrent avec dédain. Ainsi, déconcerté de tous points, et blessé dans mes affections partout où elles auraient voulu se porter, je devins sombre, silencieux et abattu. Mes sentiments, repoussés sur moi-même, se concentrèrent dans mon cœur en le dévorant. Je restai quelques jours dans la maison paternelle, plutôt comme un hôte incommode que comme un fils retrouvé. J’étais destiné à n’y être jamais apprécié. Des traitements injustes m’avaient rendu étranger à mes propres yeux, et les autres me jugeaient d’après ce que mon caractère en avait contracté de qualités étranges.

Je fus un jour très effrayé de voir un des moines de mon couvent se glisser hors de la chambre de mon père. Il me vit, mais il fit semblant de ne pas m’apercevoir : cette hypocrisie me donna des soupçons. J’étais devenu défiant et susceptible ; tout m’effarouchait. Dans cette situation d’esprit je fus traité avec une impertinence marquée par un petit freluquet, domestique favori de mon père. Tout l’orgueil et toute l’impétuosité de mon caractère éclatèrent à l’instant ; je jetai l’insolent à terre. Mon père passait par là ; il ne s’arrêta point à demander la raison de ce brusque mouvement, et il ne pouvait en effet tout d’un coup reconnaître les longues souffrances qui l’avaient provoqué. Il me réprimanda d’un ton de colère : il eut recours à toute l’expression de son orgueil et à toute la fierté de son regard, pour donner du poids au mépris dont il m’accablait. Je sentais que je ne l’avais point mérité. Je sentais que j’étais méconnu. Je sentais que j’avais en moi quelque chose qui valait un meilleur traitement. Mon cœur se souleva contre l’injustice de mon père. Je surmontai la crainte habituelle qu’il m’inspirait ; je lui répondis avec emportement. Mon âme ardente colorait mes joues et enflammait mes yeux ; mais mon cœur trop sensible se gonfla promptement ; et avant que j’eusse exhalé à moitié ma colère, je la sentis s’étouffer et s’éteindre dans mes larmes. Mon père, surpris et irrité de voir se relever ainsi le ver qu’il avait toujours foulé aux pieds, m’ordonna de rentrer dans ma chambre ; je me retirai suffoqué par tant d’émotions diverses.

J’étais à peine rentré, lorsque j’entendis parler dans un appartement voisin. Mon père tenait une conférence avec le moine, sur les moyens de me ramener en sûreté, au couvent. Ma résolution fut prise aussitôt. Je n’avais plus ni famille, ni père. La nuit même, je quittai le toit paternel, je me rendis à bord d’un vaisseau qui allait mettre à la voile, et je m’élançai dans le vaste univers. Je m’embarrassai peu de savoir vers quel port on voguait. Toutes les parties d’un monde si beau étaient préférables à mon couvent : il m’importait peu où je serais jeté par la fortune ; tout endroit me donnerait une maison plus agréable que la maison que je fuyais. Le vaisseau était destiné pour Gênes : nous y arrivâmes après une navigation de quelques jours.

Lorsque j’abordai dans le port entre les môles qui l’embrassent, et que je vis l’amphithéâtre de palais, d’églises et de magnifiques jardins, élevant les uns sur les autres, je reconnus combien cette ville avait de droits au nom de Gênes la superbe. Je débarquai sur le môle, étranger à tout, sans savoir que faire, ni où diriger mes pas. N’importe, j’étais délivré de l’esclavage du couvent et des humiliations de ma famille. Quand je traversais la rue Balbi et la rue Neuve, ces rues bordées de palais, et que je me voyais entouré de toutes les merveilles de l’architecture ; quand, à la chute du jour, au milieu d’une foule gaie et brillante, je traversais les allées verdoyantes de l’Aqua Verde ou bien que je parcourais les colonnades et les terrasses des magnifiques jardins de Doria, je me figurais qu’on ne pouvait être que, parfaitement heureux à Gênes.

Peu de jours suffirent pour me montrer mon erreur. Ma bourse légère était épuisée ; pour la première fois de ma vie, j’éprouvais les tristes angoisses du besoin. Je n’avais jamais connu le manque d’argent, et je n’avais jamais songé à la possibilité de ce malheur. Je ne connaissais ni le monde, ni ses usages ; et quand la première idée du dénuement me vint à l’esprit, son effet fut accablant. J’errais sans ressources dans ces rues, qui maintenant avaient perdu tout leur charme ; à mes yeux, lorsque le hasard conduisit mes pas dans la magnifique église de l’Annonciade.

Un peintre célèbre de l’époque dirigeait en ce moment les travaux pour placer sur l’autel un de ses tableaux. Mes progrès dans cet art, lors de mon séjour au couvent, avaient fait de moi un amateur enthousiaste. Du premier coup d’œil, je fus ravis du tableau. C’était une madone. Que de candeur, que de charme dans cette expression divine, d’amour maternel ! Pour un moment, tout soutenir de moi-même se perdit dans l’enthousiasme de mon art : je joignis les mains, et je laissai échapper une exclamation de plaisir. Le peintre s’aperçut de mon émotion. Il en fut flatté ; mon air et mes manières lui plurent, et il m’aborda. Je sentais trop le besoin de l’amitié pour repousser les avances d’un étranger ; et il y avait en lui quelque chose de si affectueux et de si attrayant, qu’il gagna tout de suite ma confiance.

Je lui racontai mon histoire et ma position, en ne cachant que mon nom et mon rang. Mon récit parut l’intéresser vivement ; il m’offrit sa maison, et bientôt je fus son élève favori. Il croyait apercevoir en moi des dispositions extraordinaires pour son art, et ses éloges éveillaient toute mon ardeur. Quelle heureuse période de ma vie que celle où je vécus sous ce toit hospitalier ! Un être nouveau semblait avoir été créé en moi ; ou plutôt ce que j’avais de bon et d’aimable s’était manifesté au dehors. Je vivais en reclus, comme au couvent, mais combien cette réclusion différait de l’autre ! Mon temps était employé à nourrir mon esprit d’idées nobles et poétiques ; à méditer tout ce qui portait un caractère de grandeur dans l’histoire et dans la fable ; à étudier et à retracer tout ce que la nature offrait de beau et de sublime. J’avais encore une tête ardente et visionnaire ; mais à présent mes rêveries et mes visions me ravissaient en extase. Je regardais mon maître comme un génie bienfaisant qui m’avait ouvert une région enchantée. Il n’était pas né à Gênes ; il s’y trouvait attiré par les sollicitations de plusieurs nobles, et il y résidait depuis peu d’années pour exécuter quelques ouvrages qu’il avait entrepris. Il était d’une santé délicate, et, pour remplir ses engagements, il avait souvent besoin de recourir au pinceau de ses élèves. Il me considérait, comme particulièrement heureux à rendre les traits de l’espèce humaine, à en saisir l’impression caractéristique et mobile, à la fixer, sur la toile ; aussi étais-je toujours occupé d’esquisser des têtes ; et quand certaine grâce ou quelque beauté d’expression manquait à une figure, on la confiait à mon pinceau. Mon bienfaiteur se plaisait à me pousser en avant : soit par le talent que j’avais acquis, soit grâce à ses recommandations bienveillantes, je commençais à être remarqué pour l’expression des physionomies.

Parmi les divers ouvrages que j’avais entrepris se trouvait un tableau d’histoire destiné à un palais de Gênes et dans lequel devaient figurer plusieurs membres de la famille. On confia un de ces portraits à mes pinceaux ; c’était une jeune fille, encore au couvent pour achever son éducation. Elle sortit pour venir poser. Je la vis la première fois dans un appartement d’un des plus magnifiques palais de Gênes. Elle était devant une croisée qui donnait sur la rade : le soleil du printemps dardait sur elle un de ses rayons et l’entourait d’une espèce d’auréole, qui éclaira la riche tenture cramoisie de la chambre. Elle avait à peine seize ans ! ô Dieu ! qu’elle était séduisante ! Cette scène produisit sur moi l’effet d’une vision printanière de jeunesse et de beauté. J’aurais voulu me prosterner et l’adorer. Elle ressemblait à une de ces fictions des poètes et des peintres, quand ils veulent exprimer le beau idéal qui se représente à leur esprit sous des formes épurées d’une perfection indescriptible. On m’avait permis de la peindre dans plusieurs attitudes, et je prolongeai follement une étude qui me perdait. Plus je la regardais, plus j’en devenais amoureux : il se mêlait un sentiment pénible à mon excessive admiration. Je n’avais que dix-neuf ans ; j’étais timide, réservé et sans expérience. Sa mère me traitait avec distinction ; ma jeunesse et mon enthousiasme pour l’art que je professais m’avaient valu cette faveur, et je suis disposé à croire que quelque chose dans mon air et dans mes manières inspirait de l’intérêt et m’attirait des égards. Cependant la bienveillance avec laquelle on m’accueillait ne put dissiper l’embarras que j’éprouvais toujours en présence de cet être adorable. Mon imagination y voyait plus qu’une mortelle. Je lui trouvais trop de perfection pour ce séjour terrestre, quelque chose d’angélique et de céleste qui ne pouvait appartenir à l’humanité. Si en retraçant ses charmes sur la toile, mes yeux s’arrêtaient par hasard sur ses traits, j’aspirais un poison délicieux qui troublait ma raison. Tantôt mon cœur nageait dans la tendresse, et tantôt il se livrait au désespoir. Je connus alors, plus que jamais, la violence du feu qui avait couvé au fond de mon âme. Vous, qui êtes né dans un climat plus tempéré et sous un ciel plus froid, vous ne pouvez vous former qu’une idée bien faible des passions qui, dans les pays méridionaux, consument notre âme ardente.

En peu de jours ma tâche fut finie. Blanche retourna au couvent, mais son image resta gravée dans mon cœur d’une manière ineffaçable et elle s’empara de mon imagination, elle devint pour moi le type de la beauté ; mes pinceaux même se ressentirent de cet effet. Je fus remarqué, pour le bonheur avec lequel je retraçais les grâces de la femme ; je ne faisais que reproduire l’image de Blanche. Je flattais ma passion, et en même temps je la nourrissais en répétant cette image dans toutes les productions de mon maître. Je venais de placer dans une des chapelles de l’Annonciade une sainte que j’avais peinte ; j’entendis avec délices exalter, par la foule des spectateurs, son angélique beauté. Je les voyais en adoration se prosternant devant ce tableau ; ils étaient prosternés devant les charmes de Blanche.

Je vécus plus d’un an dans cette espèce de rêve ou plutôt de délire. Telle est la force de mon imagination, que l’image qu’elle s’était formée conserva toute sa puissance et toute sa fraîcheur. J’étais un être solitaire, pensif, adonné à la rêverie, et très disposé à nourrir les idées qui s’étaient emparées de moi. Je fus arraché à ce rêve délicieux et mélancolique par la mort de mon digne bienfaiteur. Je ne puis exprimer les angoisses que cette mort me causa : elle me laissait seul et désespéré. Il me légua le peu qu’il possédait ; la générosité de ses inclinations et sa noble manière de vivre avaient réduit en effet ce legs à peu de chose. En mourant, il me recommanda très particulièrement à un grand seigneur qui avait été son patron.

Ce seigneur passait pour un homme très magnifique. Il était amateur et protecteur des arts, et il désirait évidemment être regardé comme tel. Il s’imagina voir en moi l’indice d’un grand talent ; mon pinceau avait attiré déjà ses regards ; il me prit sur-le-champ sous sa protection. Voyant que j’étais accablé de chagrin, et incapable de rien produire dans la maison de mon ancien bienfaiteur, il me pria d’aller passer quelque temps à une campagne qu’il possédait au bord de la mer dans le pittoresque voisinage de Sestri di Ponente.

Je trouvai à ce château le fils unique du comte. Philippe avait à peu près mon âge ; il avait un extérieur prévenant et des manières séduisantes. Il se prit d’amitié pour moi, et sembla rechercher mon affection. Je crus voir quelque chose d’affecté dans son empressement ; et le jeune comte me parut d’un caractère capricieux ; mais je n’avais rien qui pût m’attacher, et mon cœur éprouvait le besoin d’un refuge. L’éducation de Philippe avait été négligée : il me regardait comme au dessus de lui par les facultés de l’esprit et par l’instruction acquise, et il reconnaissait tacitement ma supériorité. Je me sentais son égal par la naissance, et ce sentiment me donnait un air d’indépendance qui lui imposait. Le caprice et la tyrannie que je le voyais souvent exercer envers des hommes soumis à son autorité ne se manifestèrent jamais à mon égard. Nous devînmes amis intimes et compagnons presqu’inséparables. J’aimais cependant à me trouver seul, et à m’abandonner aux rêves de mon imagination au milieu des scènes qui m’environnaient.

Le château dominait une vue immense sur la Méditerranée et sur la côte pittoresque de la Ligurie : isolé au centre d’un terrain embelli par l’art, orné de belles statues et de fontaines, il était entouré de bosquets, d’allées et d’épais ombrages. On y avait réuni tout ce qui pouvait plaire au goût et donner d’agréables distractions à l’esprit. Adoucies par la tranquillité de cette élégante retraite, mes sensations violentes s’affaiblirent par degrés, et, prenant la teinte du caractère romanesque de mon imagination, elles se changèrent en une douce et voluptueuse mélancolie.

Je n’étais pas longtemps au château, lorsque notre solitude fut animée par un nouvel hôte : c’était la fille d’un parent du comte, mort depuis peu dans une position malheureuse, et qui avait légué son unique enfant à la protection de ce seigneur. Philippe m’avait vanté la beauté de sa cousine ; mais mon esprit était si rempli de l’idée dominante d’une seule beauté, qu’il ne pouvait en admettre d’autre. Nous nous trouvions dans le salon, au centre du château, lorsque l’étrangère arriva. Elle était encore en deuil ; nous la vîmes s’approcher, appuyée sur le bras du comte. Lorsqu’ils montèrent le portique de marbre, je fus frappé de l’élégance de son maintien et de sa démarche, de la grâce avec laquelle le mezzaro, ce voile si séduisant des Génoises, enveloppait sa taille svelte. Ils entrèrent. Dieu ! Quelle fut ma surprise quand Blanche parut à mes yeux ! C’était elle-même, pâle de douleur, mais encore plus charmante que lorsque je l’avais quittée. Le temps qui s’était écoulé avait développé les grâces de sa personne, et le chagrin qu’elle venait d’éprouver lui avait donné un air irrésistible de douce sensibilité.

Elle rougit et trembla dès qu’elle m’aperçut ; des larmes s’échappèrent de ses paupières, car elle se rappelait près de qui elle m’avait vu si souvent. Quant à moi, je ne puis exprimer ce que j’éprouvais. Peu à peu je surmontais l’extrême timidité qui me paralysait autrefois en sa présence. Nous étions attirés l’un vers l’autre par la sympathie de nos situations. Chacun de nous avait perdu son meilleur ami ; chacun de nous était en quelque sorte abandonné à l’affection d’un étranger. Lorsque je pus apprécier son âme, tous les rêves de mon imagination furent réalisés. Son ignorance du monde, les émotions délicieuses que lui inspiraient les beautés et les charmes de la nature, me rappelèrent mes propres sensations à l’époque où je m’étais échappé de mon couvent. La rectitude de ses idées enchantait mon esprit ; la douceur de son caractère séduisait mon cœur, et sa candeur si aimable, si pure dans sa fraîcheur, m’inspirait un délicieux délire.

Je la regardais avec une sorte d’idolâtrie comme un être au-dessus d’une mortelle, et j’étais humilié par l’idée de mon infériorité : et cependant c’était une mortelle, et une mortelle susceptible de tendresse et d’amour, car elle m’aimait !

Je ne puis plus me rappeler comment j’acquis cette ravissante certitude : je pense qu’elle s’était insinuée en moi par degrés, comme un prodige qui passe notre espoir et notre croyance. Tous deux d’un âge si tendre et si aimant, sans cesse en relation l’un avec l’autre, nous avions les mêmes goûts, nous suivions les mêmes études : la musique, la peinture, la poésie, faisaient nos délices à tous deux ; et nous nous trouvions presqu’isolés de la société au milieu des tableaux les plus touchants et les plus romantiques. Faut-il s’étonner que deux jeunes cœurs, ainsi rapprochés, se soient enchaînés aisément l’un à l’autre.

Ô Dieu ! quel rêve, quel rêve fugitif de plaisirs sans mélange je sentis alors glisser sur mon âme ! Alors je regardais le monde comme un vrai paradis ; car j’avais pour le partager avec moi une femme, une femme charmante, adorable ! Combien de fois je parcourus les rivages pittoresques de Sestri ; combien de fois je gravis ces montagnes sauvages, ayant devant moi, dans le lointain, une côte parsemée de maisons de campagne, la mer verdâtre à mes pieds, et, en perspective, la forme élancée du phare de Gênes, qui s’élevait de son romantique promontoire. En soutenant les pas chancelants de Blanche, je pensais qu’il n’y avait point d’infortune qui pût s’introduire dans un monde si ravissant ! Combien de fais nous écoutâmes ensemble le rossignol qui, dans les jardins, remplissait de ses chants si riches de mélodie les bosquets éclairés par la lune ; et combien de fois nous nous étonnâmes que les poètes eussent trouvé quelque mélancolie dans ses accents ! Pourquoi, ô pourquoi voyons-nous s’écouler si vite ce printemps de nos jours, cette heureuse saison de la tendresse, et pourquoi le nuage rosé de l’amour, qui répand un si doux éclat sur le matin de la vie, est-il dissipé sitôt par le vent de la tempête !

Je fus le premier à me réveiller de cet heureux délire des passions ! Je possédais le cœur de Blanche, mais qu’allais-je faire ? Je n’avais ni fortune, ni espérances pour oser prétendre à sa main : profiterais-je de son ignorance du monde, de sa confiante affection, pour l’entraîner dans ma misère ? Serait-ce là reconnaître l’hospitalité du comte ? Serait-ce reconnaître l’amour de Blanche ?

Alors je m’aperçus que même l’amour heureux avait son amertume. Un souci dévorant rongeait mon cœur : j’errais autour du palais comme un criminel : je me sentis affecté comme si j’eusse abusé de l’hospitalité, comme si je me fusse trouvé un brigand introduit dans ses murs. Je ne pouvais plus sans embarras jeter les yeux sur le comte ; je m’accusais de perfidie envers lui ; je croyais qu’il la lisait dans mes regards, et que déjà il laissait planer sur moi ses soupçons et son mépris. Ses manières nobles et affables me semblaient devenues froides et hautaines. Philippe lui-même prit un air de réserve et de contrainte, ou du moins je l’imaginai ainsi. Ô ciel ! me disais-je, serait-ce simplement une idée enfantée par mon cerveau, ou suis-je réellement soupçonné par tout le monde ?

Devais-je examiner tout le monde avec soupçon, en malheureux imaginaire, épiant chaque geste, chaque regard, et me mettant à la torture par de fausses interprétations ? Ou bien, si je ne m’étais pas trompé, devais-je rester dans une maison où je n’étais que toléré, pour y languir dans la souffrance ? Cela n’est plus supportable, m’écriai-je, je m’arracherai à cet état d’humiliation ; je détruirai l’enchantement ; je fuirai ! fuir ! – où ? – hors, du monde ? car où était le monde, si je quittais Blanche ?

Mon caractère naturellement orgueilleux s’irritait à l’idée qu’on pût me regarder avec mépris. Souvent je fus sur le point de déclarer mon nom et mon rang en présence de Blanche, et de montrer que j’étais leur égal, lorsque je croyais que ses parents prenaient un air de supériorité. Mais cette résolution était passagère. Je me considérais comme dédaigné et repoussé par ma famille ; et j’avais solennellement juré que jamais je n’avouerais mes rapports avec elle, jusqu’à ce qu’elle-même réclamât la parenté.

Les combats de mon âme détruisirent mon bonheur et ma santé. Il semblait que l’incertitude d’être payé de retour m’eût été moins insupportable que la certitude d’être aimé, en n’osant pas jouir de cette conviction. Je n’étais plus l’admirateur passionné de Blanche ; les sons de sa voix ne me ravissaient plus en extase ; mes insatiables regards ne s’enivraient plus de la beauté de ses traits. Son sourire même cessa de me charmer ; je me sentais coupable de recevoir cette faveur.

Elle s’aperçut de mon changement, et m’en demanda la cause avec sa franchise et sa simplicité ordinaires. Je n’éludai pas la question ; mon cœur était trop plein de sa souffrance. Je lui confiai tous les combats de mon âme, ma passion dévorante, les reproches amers que je m’adressais. « Oui, disais-je, je suis indigne de vous. Je suis rejeté par ma famille. Je suis un homme errant, sans nom, sans asile ; la pauvreté seule est mon partage, et cependant j’ai osé vous aimer ! J’ai osé aspirer à votre amour ! »

Mon agitation la toucha jusqu’aux larmes ; mais elle ne trouva point ma position aussi désespérée que je la peignais. Élevée dans un couvent, elle ne connaissait pas le monde, ses besoins, ses soucis ; et en effet, quelle femme peut songer aux règles de la prudence du monde, lorsqu’elle aime ? Bien plus, elle se livra au plus tendre enthousiasme, en parlant de moi et de ma fortune. Nous nous étions entretenus souvent des ouvrages des grands maîtres ; je lui avais raconté leur histoire. La brillante réputation, l’influence et les richesses qu’ils avaient obtenues, l’amitié des princes, la faveur des rois, l’honneur d’être cité comme l’orgueil des nations ; à l’entendre, tout cela m’était réservé. Son amour ne voyait dans ces productions célèbres, rien que je ne fusse capable d’égaler ; et quand je voyais les yeux de cette jeune fille adorable briller d’une si noble ardeur, et ses traits rayonner à l’idée de ma gloire, je me sentais en cet instant transporté dans le ciel que lui ouvrait son imagination.

Je m’arrête trop longtemps à cette partie de mon histoire ; mais je ne puis passer légèrement sur une époque de ma vie dont le souvenir est pour moi plein de charmes, malgré les peines et les chagrins qui m’accablaient. Mon âme alors n’était pas souillée par le crime ; je ne savais pas encore ce qui résulterait du combat entre l’orgueil, la délicatesse et l’amour, lorsque, dans une gazette de Naples, je lus le récit de la mort subite de mon frère. On y avait joint un pressant avis pour obtenir des renseignements sur mon sort, et dans le cas où il me tomberait sous la main, on me priait de me rendre sur le champ à Naples, pour consoler mon père infirme, livré à l’affliction.

Mon caractère était naturellement affectueux ; mais mon frère n’avait jamais été un frère pour moi. Je me considérais depuis longtemps comme ne lui étant rien, et sa mort me causa peu d’émotion. Les chagrins de mon père, infirme et désolé, me touchèrent vivement ; et quand je pensais que cet être si fier et si imposant, aujourd’hui courbé sous l’affliction, me suppliait de le consoler, tout mon ressentiment pour son ancien abandon se dissipa, et la flamme de l’amour filial se réveilla en moi.

Néanmoins, le sentiment qui dominait tous les autres était la joie que j’éprouvais de ce changement inattendu dans mon sort. Famille, nom, rang, fortune, tout m’attendait ; et l’amour m’offrait, dans le lointain, une perspective encore plus ravissante. Je courus près de Blanche, et je me jetai à ses pieds. « Ô Blanche ! m’écriai-je, enfin j’ose vous réclamer comme un bien qui peut m’appartenir. Je ne suis plus un aventurier sans nom, un être négligé, rejeté, exilé. Tenez, lisez, voyez les nouvelles qui me rendent à mon nom et à moi-même. »

Je ne m’arrêterai pas à la scène qui s’ensuivit : Blanche se réjouit de mon changement de situation, parce qu’elle voyait que mon cœur était soulagé d’un grand fardeau de soucis ; quant à ce qui la concernait, elle m’avait aimé pour moi-même, et elle n’avait jamais douté que mon propre mérite n’eût à la fois maîtrisé la gloire et la fortune.

Maintenant, je sentis ma fierté naturelle respirer en moi. Je ne marchais plus les yeux baissés vers la terre ; l’espoir les élevait vers le ciel. Une ardeur nouvelle échauffait mon âme et brillait dans tous mes traits.

Je désirais communiquer au comte le changement survenu dans ma fortune, lui faire connaître mon nom et mon rang, et lui demander formellement la main de Blanche ; mais il voyageait dans un pays éloigné. J’ouvris à Philippe mon âme tout entière. Je lui parlai pour la première fois de ma passion, de l’incertitude et des craintes qui m’avaient agité ; enfin des nouvelles qui les dissipaient. Il m’accabla de félicitations et des assurances de la plus ardente affection : je l’embrassai dans toute la plénitude de mon cœur ; j’éprouvai des remords de l’avoir soupçonné de froideur, et je lui demandai pardon d’avoir douté de son amitié.

Rien n’est aussi vif ni aussi enthousiaste que l’expansion du cœur entre deux jeunes gens. Philippe entrait avec le plus grand intérêt dans tout ce qui me concernait. Bientôt il nous servit de confident et de conseiller. Nous décidâmes que je me rendrais sur le champ à Naples, pour regagner l’affection de mon père et me réintégrer, dans la maison paternelle ; du moment que la réconciliation aurait été faite, et que je me serais assuré du consentement de mon père, je reviendrais pour demander au comte la main de Blanche. Philippe se chargea d’obtenir le consentement de son père ; de plus il s’engageait à veiller sur nos intérêts, et à nous servir d’intermédiaire pour notre correspondance.

Ma dernière entrevue avec Blanche fut tendre, délicieuse, déchirante. C’était dans un petit pavillon du jardin, une de nos retraites favorites : Oh ! combien de fois je retournai pour entendre encore un adieu ; voir encore un de ses regards fixé sur moi dans une muette émotion ; jouir encore une fois de l’aspect ravissant de ses pleurs qui baignaient ses joues, presser encore une fois cette main charmante, et couvrir de baisers et de larmes ce gage d’amour donné avec tant de candeur. Ô Dieu ! Il y a jusque dans la séparation douloureuse de deux amants un délice, au-dessus de tous les plaisirs de l’indifférence ! En ce moment encore Blanche est présente à mes yeux. Je la vois se tenir à la fenêtre du pavillon, écarter de la main le feuillage d’une vigne dont le pampre s’attachait à la croisée, s’animer de l’incarnat de la pudeur virginale, pleurer et sourire à la fois, et m’envoyer mille et mille adieux, tandis que dans le délire de la tendresse et de l’agitation je prenais à regret et en hésitant le chemin de l’avenue.

Quand le bateau m’éloigna de la rade de Gênes, avec quelle avidité mes regards plongèrent le long du rivage de Sestri, jusqu’à ce que j’eusse découvert le château qui brillait entre les arbres au pied de la montagne. Tant qu’il fit jour, je regardai l’édifice jusqu’à ce qu’il eût diminué de manière à ne plus présenter qu’un point blanc dans le lointain ; mes yeux fixes et immobiles le distinguaient encore, quand tous les autres objets du rivage étaient devenus vagues, incertains et confus, ou qu’ils se perdaient dans l’obscurité de la nuit.

À mon arrivée à Naples, je me rendis sur le champ à la maison paternelle. Mon cœur brûlait de jouir enfin d’un bienfait si longtemps retenu, de l’amour d’un père. Au moment de franchir le majestueux portail du palais de mes ancêtres, mon émotion fut si forte, que je ne pus parler. Personne ne me connaissait : les domestiques m’examinaient avec surprise et curiosité. Les années qui venaient de former et de développer mon intelligence avaient prodigieusement changé le pauvre jeune homme échappé du couvent. L’idée que personne ne me connût au milieu de mon héritage légitime était accablante. Mon retour semblait être celui de l’enfant prodigue : j’étais étranger dans la maison de mon père. Je fondis en larmes et mes sanglots éclatèrent. Quand je me fus nommé, cependant, tout changea de face. Moi, qui jadis avait été presque repoussé de ces murs et forcé de m’enfuir comme un exilé, j’étais aujourd’hui accueilli par des cris de joie, et reçu avec une soumission servile. Un des domestiques courut préparer mon père à me recevoir ; mon impatience de jouir des embrassements paternels était si grande que je ne pus attendre son retour et que je me précipitai sur ses pas. Quel spectacle frappa mes yeux lorsque j’entrai dans la chambre !… Mon père, que j’avais laissé dans toute la force de l’âge, et dont la contenance imposante et noble avait si souvent frappé de crainte ma jeune imagination, était maintenant courbé par l’âge et flétri par la décrépitude ! La paralysie avait altéré ses formes majestueuses, dont il ne restait plus que de faibles ruines. Il était assis dans un fauteuil, le visage pâle et défait, les yeux transparents et distraits ; ses facultés intellectuelles avaient évidemment souffert autant que les forces physiques. Le domestique tâchait de lui faire comprendre que quelqu’un désirait le voir. D’un pas mal assuré, j’arrivai près de lui et je tombai à ses pieds. Son ancienne froideur, son abandon, j’oubliai tout en voyant ses souffrances ; je me rappelai seulement qu’il était mon père, et que je l’avais fui. J’embrassai ses genoux : ma voix était presqu’étouffée par des sanglots convulsifs. « Pardon ! pardon, ô mon père ! » fut tout ce que je pus proférer. Les idées parurent lui revenir peu à peu ; il fixa pendant quelques instants sur moi un regard inquiet et curieux ; un tremblement convulsif agita ses lèvres, il étendit faiblement sa main décharnée, la posa sur ma tête, et, comme un enfant, versa un torrent de larmes.

Depuis ce moment il ne pouvait se passer de moi ; il semblait que je fusse le seul objet au monde qui touchât son cœur ; tout autre chose ne lui était rien. Il avait presque perdu la force de parler, et la faculté du raisonnement paraissait près de s’éteindre. Il restait muet et passif, excepté quand un accès de douleur enfantine, qui ne provenait d’aucune cause immédiate, s’emparait de lui : si je sortais parfois de la chambre, ses yeux restaient fixés sur la porte jusqu’à mon retour, et mon entrée faisait encore une fois couler ses larmes.

Dans une pareille situation, c’eût été une chose bien plus qu’inutile de lui parler de ce qui me concernait ; m’éloigner de lui, si courte qu’eût pu être mon absence, c’eût été une action cruelle, dénaturée. Voilà donc mes sentiments de nouveau mis à l’épreuve. Je dus me contenter d’écrire à Blanche ; je lui rendis compte de mon retour et de ma situation actuelle ; je lui peignis de couleurs vives, car elles étaient vraies, le tourment que j’éprouvais d’être ainsi séparé d’elle ; car, aux yeux du jeune amant, chaque jour d’absence est un siècle perdu pour l’amour. Je renfermai cette lettre dans celle que j’écrivais à Philippe, notre intermédiaire pour la correspondance. Je reçus de lui une réponse pleine d’affection et d’amitié ; Blanche me donnait de nouvelles assurances de tendresse et de fidélité. Les semaines, les mois s’écoulèrent sans apporter de changement à ma position. La flamme vitale qui semblait près de s’éteindre lorsque je vis mon père la première fois, jetait des lueurs inégales sans diminuer visiblement. Je le veillai avec constance, avec sollicitude, je dirais presque avec patience. Je savais que sa mort seule me rendrait libre ; cependant je ne la désirai pas un instant. Je me sentais trop heureux d’avoir l’occasion d’expier en partie mon ancienne désobéissance ; et, privé de toutes les douceurs de la parenté, comme je l’avais été dans mes premières années, mon cœur ému s’attachait à un père qui, vieux et sans secours, s’était remis entièrement à moi du soin de le consoler.

Ma passion pour Blanche s’augmentait de jour en jour par l’absence ; en y songeant continuellement, la blessure devenait de plus en plus profonde : je ne fis aucune nouvelle connaissance, je ne contractai aucune liaison d’amitié ; je ne recherchai aucun des plaisirs de Naples, qui volaient au devant de mon rang et de ma fortune. Tous mes plaisirs se concentraient dans un cœur rempli d’un petit nombre d’objets, mais qui s’y arrêtait avec une ardeur d’autant plus passionnée. Rester à côté de mon père, prévenir ses besoins, et dans son appartement silencieux, penser à Blanche, telle était ma constante occupation. Quelquefois je m’amusais à peindre, et je retraçais l’image toujours présente à mon esprit. Je transportais sur la toile chaque regard, chaque sourire de celle qui régnait sur mon cœur : je montrais le tableau à mon père, dans l’espoir d’exciter en lui quelqu’intérêt pour l’ombre de mon idole ; mais ses facultés intellectuelles avaient trop baissé pour qu’il y prêtât quelque autre attention que celle d’un enfant. Quand je recevais une lettre de Blanche, c’était une nouvelle source de plaisir dans ma solitude. Ses lettres, il est vrai, devenaient de plus en plus rares, mais elles contenaient toujours les assurances d’une éternelle affection. Elles ne respiraient pas l’innocente chaleur de franchise que Blanche avait dans sa conversation ; j’attribuai cette différence à l’embarras qu’éprouve souvent un cœur inexpérimenté à s’exprimer sur le papier. Son inaltérable constance m’était garantie par Philippe. Tous deux déploraient, dans les termes les plus forts, notre longue séparation, quoiqu’ils rendissent justice à la piété filiale qui me retenait près de mon père.

Près de deux années s’écoulèrent dans cet exil prolongé. Elles me parurent autant de siècles. Ardent et d’un caractère impétueux, je sais à peine comment j’aurais supporté une si longue absence, si je n’avais été aussi sûr de la fidélité de Blanche que de la mienne. Enfin mon père mourut ; sa vie s’éteignit insensiblement. Penché sur lui dans une muette affliction, j’assistai aux dernières convulsions de la nature. Ses dernières paroles faibles et entrecoupées, murmuraient encore des bénédictions sur moi. Hélas ! Comment ont-elles été accomplies !

Quand j’eus rendu les derniers devoirs à ses restes, et, que je les eus déposés dans le tombeau de nos ancêtres, j’arrangeai promptement mes affaires, de manière à pouvoir avec facilité les diriger de loin, et, le cœur bondissant de joie, je m’embarquai aussitôt pour Gênes.

Notre voyage fut heureux : ô quel fut mon ravissement quand, au point du jour, j’aperçus pour la première fois les Apennins dont les cimes ombragées s’élèvent comme des nuages au dessus de l’horizon ! Une douce brise d’été nous poussait sur les longues vagues agitées qui nous portaient vers Gênes. Peu à peu la côte de Sestri sortit, comme par enchantement, du sein de la mer argentée. Je vis la ligne de villages et de palais qui la couvrent. Mes yeux se tournèrent vers un point bien connu, et enfin, malgré la confusion d’objets si éloignés, je distinguai le château qui renfermait Blanche. Ce n’était qu’une petite tache dans le paysage ; mais, pour mon cœur, c’était l’étoile polaire brillant dans le lointain.

C’était la seconde fois que mes regards se fixaient sur ce château pendant une longue journée d’été : mais quelle différence entre les émotions du départ et celles du retour ! Maintenant, au lieu de s’éloigner et de décroître, cette heureuse demeure s’approchait et s’agrandissait à ma vue. Mon cœur semblait se dilater dans la même proportion. Je regardai par le télescope. Bientôt je distinguai chaque partie l’une après l’autre : les balcons du salon du milieu, où je rencontrai la première fois Blanche dans ce château ; la terrasse où nous avions passé tant de délicieuses soirées d’été ; la toile tendue qui ombrageait la fenêtre de sa chambre ; je m’imaginais presque y voir paraître sa figure. Que ne pouvait-elle savoir que son amant montait ce vaisseau dont la blanche voile éclatait sur la brillante surface de l’onde ! Plus nous approchions de la côte, et plus, s’accroissait ma vive impatience ; il me semblait que le vaisseau se traînait lentement sur les flots ; je me serais presque jeté à la mer, pour rejoindre à la nage le rivage tant désiré.

Les ombres du crépuscule couvrirent peu à peu le paysage ; mais la pleine lune se levant dans toute sa beauté, répandit sur la côte romantique de Sestri cette douce clarté si chère aux amants. Mon âme nageait dans une inexprimable tendresse. Je jouissais d’avance de ces divines soirées que j’allais encore passer à errer avec Blanche à ce clair de lune si délicieux.

La nuit était avancée lorsque nous entrâmes au port. La matinée suivante, dès que je fus délivré des formalités du débarquement, je me jetai sur un cheval, et je courus vers la campagne. Tandis que je galopais autour des rochers du promontoire où se trouve le phare, et que je découvrais dans son entier la côte de Sestri, mille craintes et mille doutes s’élevèrent tout à coup en mon sein. Lorsqu’on revient près de ceux qu’on aime, on éprouve une certaine terreur, aussi longtemps qu’on est incertain, sur le changement ou le malheur que l’absence peut avoir produit. La violence de mon agitation ébranla tout mon être. Je donnai des éperons à mon cheval pour le faire redoubler de vitesse : il était couvert d’écume lorsque tous deux hors d’haleine, nous arrivâmes à la barrière qui fermait l’entrée des dépendances du château. Je laissai mou cheval à une chaumière ; et je traversai à pied les promenades pour tâcher de recouvrer ma tranquillité avant l’entrevue qui s’approchait. Je me grondai moi-même d’avoir souffert que des doutes et de vagues soupçons se fussent ainsi emparés de moi ; mais j’étais toujours le même.

En entrant dans le jardin, chaque chose se présentait à mes yeux dans le même état où je l’avais laissée ; quand je vis que rien n’était changé, je me rassurai. Là se trouvaient les allées où je m’étais si souvent promené avec Blanche, en écoutant les chants du rossignol ; les mêmes ombrages sous lesquels nous nous étions si souvent assis pendant les chaleurs du milieu du jour : là, les mêmes fleurs qu’elle aimait tant, et qui paraissaient cultivées par ses mains. Partout je voyais Blanche ; elle animait tous les objets ; l’espérance et la joie se partageaient mon cœur. Je passai par un petit berceau, sous lequel nous nous étions souvent reposés, et où nous lisions ensemble. Je vis sur un banc un gant et un livre ; c’était le gant de Blanche, c’était un volume de Métastase que je lui avais donné. Le gant marquait mon passage favori ; je le pressai contre mon cœur avec transport. « Tout est sauf, m’écriai-je, elle m’aime, elle est toujours à moi ! »

Je franchissais d’un pas léger cette avenue dans laquelle je m’étais traîné si lentement le jour de mon départ. J’aperçus son pavillon chéri, qui avait été le témoin de notre dernière entrevue. La fenêtre était ouverte, la même vigne grimpait le long de la croisée, précisément comme au moment que Blanche en pleurs m’envoya ses adieux. Ô quels transports excitait en moi le contraste de ma situation ! En passant près du pavillon, j’entendis les sons de la voix d’une femme ; elle me pénétra et frappa mon cœur, à ne pouvoir la méconnaître. Avant de pouvoir le penser, je sentis que c’était la voix de Blanche. Je m’arrêtai un instant, maîtrisé par mon agitation : je craignais de paraître si subitement devant elle ! Je montai lentement les marches du pavillon. La porte était ouverte : je vis Blanche assise à une table ; elle me tournait le dos ; elle chantait un air doux et mélancolique, et s’occupait à dessiner. Un coup d’œil me suffit pour me faire voir qu’elle copiait un de mes tableaux. Je restai à la contempler, livré aux plus délicieuses émotions. Elle cessa de chanter ; un profond soupir, presqu’un sanglot, lui échappa : je ne pus me contenir plus longtemps. Blanche ! m’écriai-je d’une voix à demi-étouffée. Elle tressaillit au bruit, rejeta en arrière les boucles de cheveux qui flottaient sur son visage, jeta un regard sur moi, et poussa un cri perçant ; elle serait tombée à terre, si je ne l’avais retenue dans mes bras.

« Blanche ! tu es à moi, Blanche ! » m’écriai-je en la pressant contre mon sein ; ma voix se resserrait dans les sanglots d’une joie convulsive. Elle était dans mes bras, sans connaissance et sans mouvement. Alarmé des effets de ma précipitation, je savais à peine que faire. J’essayai par mille tendres expressions de rappeler ses sens ; elle les recouvra lentement, et, entrouvrant les yeux : « Où suis-je ? » murmura-t-elle d’une voix faible. « Ici, m’écriai-je, en la serrant contre ma poitrine ; ici, pressé sur le cœur qui vous adore, dans les bras de votre fidèle Octave. – Oh ! non ! non ! non ! s’écria-t-elle, reculant avec une force subite, et agitée de terreur ; hors d’ici, hors d’ici, laissez-moi ! laissez-moi ! »

Elle s’arracha de mes bras, s’élança dans un coin du salon et se couvrit les yeux de ses mains, comme si même ma vue lui eût été funeste. J’étais frappé de la foudre. Je ne pouvais en croire mes sens. Je la suivis, tremblant, confondu : j’essayai de lui prendre la main ; mais elle repoussa la mienne avec horreur.

« Grand Dieu ! Blanche », m’écriai-je, que signifie cela ? Est-ce ainsi que vous me recevez après une aussi longue absence ? Est-ce là cet amour que vous me juriez ? »

Au mot d’amour, un tremblement la saisit ; elle tourne vers moi ses yeux égarés par l’effroi. « Plus d’amour ! Non, non, plus d’amour ! dit-elle d’une voix entrecoupée, ne m’en parlez plus ; je… je suis mariée ! »

Je chancelai, comme si j’avais été frappé d’une blessure mortelle. Le coup porta jusqu’à mon cœur. Je saisis le châssis de la croisée pour m’appuyer ; pendant quelques minutes tout fut chaos autour de moi : quand je repris mes sens, je vis Blanche étendue sur un sofa, le visage caché dans le coussin et livrée à des sanglots convulsifs. L’indignation que me faisait éprouver sa légèreté surpassa en ce moment tout autre sentiment.

« Infidèle ! parjure ! » m’écriai-je, en parcourant la chambre. Mais un nouveau regard jeté sur cet être si beau plongé dans l’affliction arrêta mon emportement. La colère ne pouvait régner dans mon âme avec l’image de Blanche.

« Ô Blanche ! » m’écriai-je au désespoir, aurais-je pu me l’imaginer ? Pouvais-je croire que vous m’eussiez trahi ! »

Elle releva son visage baigné de larmes, défait par la douleur, et m’adressant un regard de reproche : « Moi, vous trahir ! On m’avait dit que vous étiez mort ! »

« Quoi, répondis-je, malgré une correspondance toujours suivie. »

Elle me regarde d’un air égaré. « Correspondance ? Quelle correspondance ? »

— « N’avez-vous pas reçu constamment mes lettres, et ne m’avez-vous point répondu ? »

Elle joignit les mains avec ferveur et solennité. « Comme j’espère en la miséricorde divine !… Jamais ! »

Un horrible soupçon frappa mon esprit. « Qui vous dit que j’étais mort ? »

— « On m’a raconté que le vaisseau sur lequel vous vous étiez embarqué pour Naples avait péri dans la traversée. »

— « Mais, qui vous fit ce rapport ?

Elle s’arrêta un instant et trembla. « Philippe. »

— « Puisse le Dieu du ciel le maudire ! » criai-je en levant les poings.

— « Oh ! ne le maudissez pas ! ne le maudissez pas ! il est, il est, mon époux !

C’était ce qui manquait pour expliquer tant de perfidie. Mon sang bouillonnait dans mes veines comme un feu liquide. Je haletais avec une rage trop forte pour l’exprimer. Je restai quelque temps égaré dans le tourbillon des horribles pensées qui s’emparaient de mon esprit. La déplorable victime de l’imposture crut que c’était elle qui excitait ma colère. Elle murmura faiblement sa justification. Je ne m’arrêtai pas davantage sur ce sujet. J’y voyais, plus qu’elle n’avait cru m’apprendre ; je voyais d’un coup d’œil comment nous avions été trahis tous deux.

« C’est bien », dis-je en moi-même, avec l’accent étouffé d’une fureur concentrée ; « il me rendra compte de tout ceci. »

Blanche m’entendit. Une terreur nouvelle altéra ses traits. « Pour l’amour de Dieu, ne le cherchez pas ! Ne lui dites rien de ce qui s’est passé ! Pour l’amour de moi, ne lui dites rien ! Moi seule j’en souffrirai ! »

Un nouveau soupçon me frappa l’esprit.

« Quoi, m’écriai-je, vous le redoutez donc ? Est-il dur envers vous ? Dites-moi, répétai-je en la regardant en face et en lui saisissant la main, dites-moi, ose-t-il vous maltraiter ? »

— « Non, non, non, s’écria-t-elle avec embarras et hésitation : mais l’aspect de son visage m’en apprit plus que des volumes. Ses traits pâles et défaits, sa frayeur subite, et l’angoisse peinte dans ses yeux, me dirent toute l’histoire d’un cœur brisé par la tyrannie. Grand Dieu ! cette brillante fleur m’avait-elle donc été arrachée pour être ainsi foulée aux pieds ! Cette idée me transportait de fureur. Mes dents se serrèrent ; mes mains étaient contractées ; ma bouche écumait : toutes mes passions semblaient s’être fondues dans cette rage qui, comme une lave brûlante, bouillonnait dans mon sein. Blanche s’éloigna de moi, muette de terreur. Comme j’approchais de la fenêtre, mes yeux se fixèrent sur l’allée. Moment fatal ! j’aperçus Philippe, à peu de distance : mon esprit était en délire. Je sautai du pavillon, et j’arrivai près de Philippe avec la rapidité de l’éclair. Il me vit comme j’allais m’élancer sur lui. Il changea de couleur, regarda de côté et d’autre d’un air égaré, et comme s’il eût voulu fuir, et tira son épée en tremblant.

« Misérable ! m’écriai-je, vous faites bien de prendre vos armes. »

Je n’ajoutai pas un mot, je tirai vivement un stylet ; je parai son épée qu’il tenait d’une main mal assurée, et je lui enfonçai mon poignard dans la poitrine. Il tomba du coup ; mais ma rage n’était pas assouvie. Je sautai sur lui comme un tigre altéré de sang : je redoublai mes coups. Dans ma frénésie, je le déchirai ; je le saisis à la gorge jusqu’à ce que de nouvelles blessures et les convulsions de l’étranglement le firent expirer sous mes mains. Mes regards restèrent attachés sur ce visage que la mort rendait horrible, et qui semblait fixer sur moi ses yeux sortant de la tête. Des cris perçants m’arrachèrent à mon délire. Je regardai autour de moi, et je vis Blanche qui accourait vers nous comme une insensée. La tête me tourna. Je n’attendis pas qu’elle arrivât, je fuis de cette scène d’horreur ; je fuis à travers les jardins, comme un nouveau Caïn, l’enfer dans mon cœur et la malédiction sur ma tête ; je fuis sans savoir où, et presque sans savoir pourquoi. Je n’avais plus d’autre idée que de m’éloigner, de m’éloigner toujours des horreurs que je laissais derrière moi, comme si j’avais pu créer un espace entre ma conscience et moi. Je m’enfuis jusqu’aux Apennins, et j’errai pendant plusieurs jours sur ces montagnes sauvages. Comment j’existai, je ne puis le dire ; je ne sais combien je bravai de précipices, ni comment je gravis les rochers. J’allais en avant, toujours en avant, cherchant à fuir la malédiction qui pesait sur moi. Hélas ! les cris de Blanche retentissaient pour toujours à mon oreille. L’horrible figure de ma victime était pour toujours devant mes yeux ; le sang de Philippe s’élevait de la terre et criait contre moi. Les rochers, les arbres, les torrents, tout retentissait de mon crime : alors j’éprouvai combien les angoisses du remords sont plus insupportables que tout autre tourment de l’âme. Ah ! si j’avais pu arracher de mon cœur le crime qui le rongeait ; si j’avais pu recouvrer l’innocence qui avait régné dans mon âme jusqu’au jour où j’entrai dans le jardin de Sestri ! Si j’avais pu rappeler ma victime à la vie, je sentais que je l’aurais revue avec transport, quand même Blanche eût été dans ses bras.

Par degrés cette fièvre frénétique du remords se trouva changée en une constante maladie de l’esprit, en une des plus terribles maladies qui aient jamais accablé un malheureux. En quelque lieu que j’allasse, la figure de celui que j’avais tué semblait me suivre : en quelque temps que je tournasse la tête, je le voyais derrière moi, hideux et dans les convulsions de la mort. J’ai essayé tous les moyens de me soustraire à cet horrible fantôme, mais en vain. Je ne sais si c’est une illusion de l’esprit, une suite de ma première éducation au couvent, ou un fantôme réellement envoyé par le ciel pour me punir ; mais il est toujours là, à toute heure, en tous lieux. Ni le temps, ni l’habitude n’ont pu me familiariser avec la terreur, qu’il me cause. J’ai voyagé, de pays en pays, je me suis plongé dans les plaisirs, essayant la dissipation et les distractions de toute espèce, tout est en vain. J’eus enfin recours à mon pinceau, comme à une épreuve désespérée. Je peignis la fidèle ressemblance du fantôme : je le plaçai devant moi, j’espérai qu’en voyant sans cesse la copie je diminuerais l’effet que produisait l’original ; mais, au lieu de diminuer ma misère, je ne fis que la doubler. Telle est la malédiction attachée à mes pas, qui me rend la vie à charge et me fait songer à la mort avec effroi. Dieu connaît tout ce que j’ai souffert ; mes jours et mes nuits de tourment sans relâche, le ver rongeur qui ne me laisse aucun repos ; le feu inextinguible qui consume mon âme ! Il connaît les injustices qui dénaturèrent mon caractère faible et changèrent les plus tendres affections en une fureur meurtrière. Il sait si un être fragile, sujet à l’erreur, n’a pas expié, par de si longues tortures et par des remords sans cesse renaissants, le crime d’un moment de délire. Souvent je me suis prosterné sur la terre, et j’ai imploré Dieu pour qu’il me donnât une marque de pardon et qu’il me laissât mourir.

J’avais écrit ceci depuis quelque temps. Je voulais vous laisser ce récit d’infortunes et de crimes, pour vous le faire lire lorsque je ne serais plus.

Le ciel a exaucé enfin ma prière. Vous fûtes témoin de mon émotion hier soir dans l’église quand les voûtes du temple retentirent des paroles d’expiation et de rédemption. J’entendis une voix qui, au milieu de la musique, s’adressait à moi ; je l’entendis s’éléver au dessus du bruit de l’orgue et des voix du chœur ; elle m’adressa des sons d’une céleste mélodie, elle me promit miséricorde et pardon, mais elle exigea une expiation complète. Je vais la faire ; demain, je me rends à Gênes pour me livrer à la justice. Vous, qui avez eu pitié de mes souffrances, qui avez versé sur mes blessures le baume de l’amitié, n’abhorrez pas ma mémoire, à présent que vous connaissez ma vie ; pensez que lorsque vous aurez lu mon crime, je l’aurai expié de tout mon sang. »

Quand le baronnet eut fini, chacun exprima le désir de voir le tableau de cet effrayant visage. Après bien des instances, le baronnet y consentit, à condition que ses convives iraient voir le portrait l’un après l’autre. Il appela sa femme, de charge, et lui donna l’ordre de conduire chacun de ces messieurs, seul, à la chambre. Ils revinrent tous, en s’exprimant d’une manière diverse ; les uns affectés d’une façon, les autres d’une autre ; les uns plus, les autres moins, mais, tous tombant d’accord sur le fait qu’il y avait dans ce portrait quelque chose qui produisait un effet étrange.

J’étais dans l’embrasure d’une croisée avec le baronnet, et je ne pus m’empêcher d’exprimer mon étonnement. « Après tout, dis-je ; il y a dans notre constitution certains mystères, certains mouvements, certaines influences impénétrables qui nous justifient en quelque sorte d’éprouver des mouvements superstitieux. Qui pourrait expliquer comment tant de personnes de caractères si différents, sont aussi singulièrement affectées par un simple tableau ? »

— « Et surtout quand aucune d’elles n’a vu ce tableau », dit le baronnet en souriant.

— « Comment, m’écriai-je, personne ne l’a vu ?

— « Personne, répliqua-t-il, posant un doigt sur ses lèvres pour me recommander le secret. Je trouvais quelques-uns de ces messieurs disposés à plaisanter, et je ne voulais pas que le souvenir de mon pauvre Italien donnât matière à leurs railleries. J’ai donc ordonné à ma femme de charge de les mener chacun dans une chambre différente.

Ici finissent les histoires de l’homme aux nerfs sensibles.

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