‹ Contes d'un voyageur Tome IIChapitre 4 sur 8 · Chapitre 4 Le pauvre diable d’auteur

Chapitre 4 Le pauvre diable d’auteur

Je commençai malheureusement ma carrière, nous dit-il, par être le bambin le plus espiègle et le plus malin de l’école ; je fus ensuite assez malheureux pour me voir le plus grand génie de mon village. Mon père, procureur de campagne, comptait que je lui succéderais dans ses fonctions ; mais j’avais trop de génie pour m’appliquer, et mon père admirait trop mon génie pour vouloir l’arrêter dans sa marche : je fréquentai donc la mauvaise compagnie, et je pris de mauvaises habitudes. Entendez-moi bien ; je veux dire que je fréquentai les savants et les précieuses du village, et que je me mis à composer des poésies pastorales.

C’était tout à fait la mode, dans le village, d’être littérateur. Un petit cercle de choix, composé de nos plus brillants esprits, se réunissait souvent ; il s’érigea en société littéraire, scientifique et philosophique, et nous nous imaginâmes bientôt que nous étions les savants les plus profonds qui existassent. Chacun de nous avait adopté un beau nom tiré de quelque habitude ou de quelque manière affectée. Un lourd personnage prenant une énorme quantité de thé, se dandinait dans son fauteuil, parlait par sentences, prononçait d’un ton dogmatique, et on le regardait comme un second docteur Johnson : un autre, parvenu au vicariat, débitait de grosses plaisanteries, écrivait des vers burlesques ; c’était le Swift de notre société. De même nous avions notre Pope, nos Goldsmith, nos Addisson ; et une dame à bas bleus 1 qui nous recevait chez elle, qui avait des correspondances sur rien avec tout le monde, et qui écrivait des lettres d’un style roide et composé, comme celui d’un livre imprimé, fut proclamée une nouvelle Mistriss Montagu. Quant à moi, j’étais, d’après l’opinion de tous, le prodige adolescent, le jeune homme poétique, le génie transcendant, l’espoir et l’orgueil du village, qui me devrait un jour la célébrité dont jouit Stratford, sur l’Avon 2. Mon père mourut, me laissant sa bénédiction et son étude. Sa bénédiction ne me donna point d’argent dans la poche ; et quant à son étude, elle m’abandonna bientôt : car je ne m’occupais que d’écrire des poésies, je ne m’appliquais pas aux lois ; et mes clients, quoi qu’ils eussent infiniment de respect pour mes talents, n’avaient aucune confiance en un procureur-poète.

Je perdis ainsi ma clientèle, je dépensai mon argent et j’achevai mon poème. Il était intitulé, les Plaisirs de la Mélancolie ; tout notre cercle éleva cette production jusqu’aux nues : les Plaisirs de l’Imagination, les Plaisirs de l’Espérance, les Plaisirs de la Mémoire, quoique chacun de ces ouvrages eût placé son auteur au premier rang des poètes, n’étaient que de faible prose en comparaison 3 ! Notre mistriss Montagu pleura, du commencement jusqu’à la fin. Mon ouvrage fut proclamé, par tous les membres de la société littéraire, scientifique et philosophique, le plus grand poème du siècle ; et tous prédirent le bruit qu’il ferait dans le monde. Nul doute que les libraires de Londres n’en devinssent fous ; et la seule crainte de mes amis était que je ne fisse un sacrifice en le cédant à trop bon compte. Chaque fois que l’on traitait ce sujet, on faisait hausser le prix. On supputait les fortes sommes données pour les poèmes de quelques auteurs populaires, et l’on décidait que le mien, à lui seul, valait plus que tous les autres ensemble et qu’il fallait qu’il fut payé en conséquence. Pour moi, j’étais modeste dans mes prétentions, et je déclarai que mille guinées me satisferaient. Je mis donc mon poème en poche et je me rendis à Londres.

Mon voyage fut gai. J’avais le cœur aussi léger que la bourse, et la tête remplie de brillantes espérances de gloire et de fortune. Avec quel noble orgueil, des hauteurs de High-gate, je jetai les yeux sur l’antique ville de Londres ! J’étais comme un général qui laisse tomber ses regards sur une place dont il compte se rendre maître. La grande capitale se déployait devant moi, ensevelie sous le nuage ordinaire de fumée noire et épaisse, qui interceptait les rayons, éclatants du soleil, et entourait la ville d’une espèce de mauvais temps artificiel. Dans les faubourgs, du côté de l’ouest, cette fumée s’éclaircissait peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin tout fût éclairé, par un brillant soleil, et que la vue s’étendît, sans obstacle jusqu’à la ligne bleue des montagnes de Kent.

Mes regards avides ne pouvaient se détacher de l’immense coupole de Saint-Paul, dont la masse noirâtre se dessinait dans ce chaos de brouillard ; et je me représentais le grave et docte royaume de l’érudition qui entoure sa base. Bientôt les Plaisirs de la Mélancolie jetteraient ce monde d’imprimeurs et de libraires dans un tourbillon d’affaires et de plaisirs ; bientôt j’entendrais mon nom répété par tous les compagnons imprimeurs dans le Pater-noster-row, l’Angel court et l’ave Maria lane, jusqu’à ce que le son fût renvoyé par les échos de l’Amen corner !

Arrivé dans la ville, je me rendis sur-le-champ chez l’éditeur le plus à la mode ; c’était le favori des auteurs nouveaux.

Le cercle de village avait décidé en effet qu’il serait l’heureux mortel. Je ne puis exprimer avec quel orgueil je parcourais les rues. Ma tête touchait aux nuages ; je sentais les zéphyrs célestes se jouer à l’entour d’elle, et je me la figurais déjà couronnée d’une auréole de gloire littéraire. En passant près des fenêtres des boutiques de libraires, je voyais déjà dans l’avenir le moment où mon poème brillerait parmi les merveilles du jour imprimées sur papier satiné ; et mon portrait, gravé sur cuivre, ou taillé en bois, figurant à côté de ceux de Scott, de Byron et de Moore.

Quand j’entrai chez l’éditeur, il y avait dans l’orgueil de mon maintien et le peu de propreté de mes vêtements quelque chose qui inspira de la vénération aux commis. Sans doute ils me prirent pour un personnage d’importance ; probablement un déterreur de racines grecques, ou un explorateur de pyramides. Un homme en linge sale, quand il prend des airs avantageux, impose toujours dans le monde littéraire. On doit se sentir bien sûr de son esprit avant que de risquer de négliger sa toilette. Il n’y a qu’un grand génie ou un savant illustre qui ose être malpropre. Je fus donc introduit à l’instant dans le sanctum sanctorum de ce grand-prêtre de Minerve.

De nos jours, les éditeurs de livres sont bien différents de ce qu’ils étaient du temps de Bernard Lintot 4. Je trouvai le libraire vêtu à la mode, dans un charmant salon meublé de canapés, de portraits d’auteurs célèbres, et de rayons de livres richement reliés. Il faisait sa correspondance, à une table élégante. C’était expédier les affaires de la bonne façon. Le lieu semblait assorti à la magnificence des éditions qui en sortaient. Je me félicitais du choix que j’avais fait de cet éditeur, car j’aimai toujours à encourager les hommes d’esprit et de goût.

J’approchai de la table, avec ce maintien imposant de poète que j’avais l’habitude de prendre à notre cercle de village, quoique j’y ajoutasse une nuance d’air protecteur, tel qu’on doit je prendre lorsqu’on va faire la fortune d’un homme. Le libraire s’arrêta, la plume à la main ; il attendait en silence ce que présageait une apparition si étrange.

Je le mis sur-le-champ à son aise ; car j’étais persuadé que je n’avais qu’à venir, à voir, et à vaincre. Je lui appris mon nom, et le titre de mon poème : je tirai le précieux rouleau de mon manuscrit raturé ; je le posai sur la table avec emphase, et en même temps, pour venir directement au fait, je lui dis que le prix était de mille guinées.

Je ne lui avais pas laissé le temps de parler ; il n’y semblait d’ailleurs pas disposé. Il fixa sur moi ses regards pendant quelques minutes, avec un air d’étrange perplexité ; il m’examina de la tête aux pieds, jeta les yeux sur le manuscrit, puis les leva de nouveau sur moi, puis me montra une chaise, et se mettant à siffler tout bas, il continua sa lettre.

Je m’assis, et j’attendis quelque temps sa réponse, croyant qu’il réfléchissait à part lui ; mais il ne s’arrêtait que par occasion, pour prendre de nouveau de l’encre, pour se frotter le menton ou le bout du nez, et puis il se remettait à écrire. Il paraissait que son esprit était fort occupé de tout autre chose ; mais je ne pouvais concevoir qu’une autre chose au monde pût l’occuper et lui faire oublier mon poème sur la table. J’avais supposé que tout devait céder le pas aux Plaisirs de la Mélancolie.

Mon orgueil se réveilla enfin. Je ramassai mon manuscrit, je l’enfonçai dans ma poche, et je sortis de la chambre, en faisant assez de bruit pour qu’on s’aperçût de mon départ. Le libraire cependant, trop absorbé par un sujet moins important, n’y fit aucune attention. On me laissa descendre l’escalier sans me rappeler. Je ne fis qu’un saut jusque dans la rue : pas un commis ne courut après moi ; le libraire ne vint pas même m’appeler par la croisée du salon. On m’a raconté depuis qu’il m’avait regardé comme un insensé ou comme un imbécile. Je vous laisse à juger combien cette opinion était erronée.

Quand j’eus tourné le coin de la rue, je me sentis l’oreille basse. Je modérai mes prétentions et mon orgueil, et je réduisis mes conditions chez le premier libraire auquel je m’adressai. Je n’en réussis pas davantage, ni chez le troisième ni chez le quatrième. Je désirai alors que les éditeurs fissent une offre ; mais du diable s’ils le voulurent ! Ils me dirent que la poésie n’était que de la drogue ; que tout le monde écrivait des vers ; que le marché en était encombré. Puis, le titre de mon poème n’était pas attrayant ; les plaisirs de toute espèce étaient usés jusqu’à la corde ; les horreurs seules prenaient de nos jours ; encore commençaient-elles à s’épuiser. Des histoires de pirates, de brigands, de Turcs sanguinaires, se débitaient assez bien ; mais alors elles devaient porter quelque nom connu et célèbre, ou le public ne les regardait même pas.

Enfin j’offris de laisser mon poème à un libraire, afin qu’il pût le lire et le juger par lui-même. « Mais, en vérité, monsieur…. monsieur…r…r…. (j’oublie votre nom), dit-il en jetant un coup d’œil sur mon habit râpé et sur mes guêtres usées, en vérité, monsieur, nous sommes en ce moment-ci accablés d’affaires, et nous avons déjà tant de manuscrits à lire, que nous n’avons pas le loisir de nous occuper d’une nouvelle production. Mais si vous revenez dans huit ou quinze jours, ou bien vers le milieu du mois prochain, nous serons peut-être en état d’examiner votre ouvrage et de vous donner une réponse. Ne l’oubliez pas, dans deux mois. Bonjour, monsieur ; je serai enchanté de vous voir, chaque fois que vous passerez par ici. » En parlant ainsi, il me reconduisait en me saluant de la manière la plus polie. Bref, monsieur, au lieu de la concurrence empressée sur laquelle je comptais pour mon poème, je n’obtins pas même une simple lecture ! En même temps mes amis m’accablaient de lettres pour me demander quand l’ouvrage paraîtrait, et qui était mon éditeur ; mais par-dessus toute chose, pour me recommander de ne pas le céder à trop bon marché.

Il ne me restait plus qu’une ressource. Je me déterminai à publier moi-même mon ouvrage, et à prendre ma revanche sur les libraires, quand je serais l’idole du jour. En conséquence, je fis imprimer les Plaisirs de la Mélancolie, et je me ruinai. À l’exception des exemplaires envoyés aux journaux, et à mes amis du village, pas un, je crois, ne sortit du magasin du libraire. Le mémoire de l’imprimeur épuisa ma bourse, et on ne fit aucune mention de mon poème, si ce n’est dans les annonces que je payai.

J’aurais pu prendre mon malheur en patience, et l’attribuer, selon l’usage, à la négligence du libraire, ou au peu de goût du public, et selon l’usage aussi, en appeler à la postérité ; mais nos amis du village ne me laissaient pas en repos. Ils se figuraient que j’étais fêté par les grands, admis à l’intimité des gens de lettres, et lancé dans la brillante carrière de la fortune et de la gloire. À chaque instant de nouveaux débarqués arrivaient chez moi avec une lettre de recommandation du cercle du village, qui réclamait pour eux mes bons offices, et me priait de les faire connaître dans la société : on m’insinuait qu’en les introduisant chez quelque seigneur célèbre dans la littérature je leur serais extrêmement agréable. Je résolus, en conséquence, de changer de logement, de cesser toute correspondance, et de m’éclipser aux yeux de mes admirateurs de campagne. D’ailleurs, je brûlais de tenter un nouvel essai poétique. Je n’étais nullement découragé par la mésaventure du premier. Mon poème était évidemment trop didactique. Le public se trouvait assez savant ; il ne cherchait plus l’instruction dans ses lectures. « Il leur faut des horreurs ? me dis-je ; eh ! parbleu, je leur en donnerai de reste ! » Je cherchai donc un endroit écarté et tranquille, où je fusse hors de l’atteinte de mes amis, et où j’eusse le loisir de préparer quelque délicieux plat poétique assaisonné d’une manière infernale.

J’avais de la peine à trouver un endroit à ma guise, lorsque le hasard me conduisit sur le chemin de Canonbury-Castle. C’est une vieille tour en briques, près du joyeux Islington 5, seul reste d’un rendez-vous de chasse de la reine Elisabeth, où elle venait jouir de la campagne, quand toutes les terres voisines étaient encore couvertes de forêts. Ce qui rendait ce séjour intéressant à mes yeux, c’est qu’un poète l’avait habité. C’est-là que résidait Goldsmith, lorsqu’il écrivit le Village abandonné. On me fit voir ce même appartement ; c’était un reste du style primitif du château, avec des lambris boisés et des fenêtres gothiques. Je fus ravi de cet air d’antiquité, et de l’idée que le pauvre Goldy 6 l’habita jadis.

Goldsmith était un poète agréable, me dis-je, un poète fort agréable, quoiqu’un peu trop de la vieille école. Ses idées et ses sentiments n’avaient pas l’énergie qui est à la mode aujourd’hui ; mais s’il avait vécu dans ces jours de cœurs brûlants et de têtes chaudes, nul doute qu’il n’eût écrit d’une manière différente.

En peu de temps je fus tranquillement établi dans mon nouveau domicile ; tous mes livres étaient rangés ; mon pupitre à écrire était placé près d’une croisée qui donnait sur les champs ; et je me sentais aussi joyeux que Robinson Crusoé quand il eut fini son petit pavillon. Pendant quelques jours, je jouis de l’agrément de la nouveauté, et de tous les charmes qui embellissent un logement avant qu’on y ait découvert quelque défaut. J’errai dans les champs où je m’imaginais que Goldsmith avait erré. J’examinai le joyeux Islington ; je mangeai mon dîner solitaire au Taureau noir, qui, suivant la tradition, avait été une maison de campagne de sir Walter-Raleigh 7 ; je buvais mon vin à petit coups et je songeais au vieux temps, assis dans une antique et majestueuse salle, où s’était tenu plus d’un grave conseil.

Tout cela fut à merveille pendant une semaine. Excité par la nouveauté, inspiré par les souvenirs qu’éveillait en mon esprit cette retraite si intéressante, je croyais déjà sentir le génie de la composition s’agiter en moi. Mais le dimanche arriva, et avec lui toute la population de la ville, qui se répandait en essaims autour de Canonbury-Castle. Je ne pouvais plus ouvrir ma croisée, sans être étourdi par les cris de joie et par le tapage des joueurs de crosse ; le chemin, jadis si tranquille, qui passait sous ma fenêtre, retentissait maintenant du bruit des pas et du cliquetis des langues : et pour achever mon malheur, je m’aperçus que ma paisible retraite n’était qu’une pièce curieuse ; puisqu’on montrait aux étrangers la tour et ce qu’elle contenait, à raison de six pence par tête.

On ne cessait d’entendre sur l’escalier les pas des gens de la ville, qui montaient avec leurs familles au haut de la tour, pour voir la campagne, apercevoir Londres par un télescope et tâcher de distinguer les cheminées de leurs maisons. Enfin, au milieu d’une veine poétique, dans un moment d’inspiration, je fus interrompu et toutes mes idées se perdirent, par la faute de mon insupportable hôtesse, qui, frappant à ma porte, me demanda si je voulais bien permettre à un monsieur et à une dame d’entrer, pour jeter un coup d’œil sur la chambre de M. Goldsmith ? Pour peu que vous sachiez ce que c’est que le cabinet d’un auteur, et ce qu’est un auteur lui-même, vous concevez qu’il n’y avait pas moyen d’y tenir. Je défendis expressément que l’on continuât à montrer ma chambre ; mais alors on la faisait voir quand j’étais absent, et tous mes papiers étaient brouillés : un jour, en rentrant chez moi, je trouvai un maudit boutiquier et ses filles, la bouche béante sur mes manuscrits, et mon hôtesse frappée de terreur à mon apparition. J’essayai d’y remédier pendant quelque temps, en gardant la clef dans ma poche : mais ce fut en vain. J’entendis un jour mon hôtesse, sur l’escalier, dire à quelques habitués, que la chambre était occupée par un auteur, qui se mettait en fureur quand on le troublait ; et un léger bruit à la porte me fit bientôt connaître qu’ils me regardaient à travers le trou de la serrure. Par Apollon, c’était aussi trop fort ! Malgré mon vif désir de gloire, et mon ambition d’exciter l’étonnement de l’univers, je ne me souciais pas d’être montré en détail, à six pence par tête, et par le trou de la serrure encore ! Je dis donc adieu à Canonbury-Castle, au joyeux Islington, et aux promenades du pauvre Goldsmith, sans avoir avancé mes travaux d’une seule ligne.

J’habitai ensuite une petite chaumière blanchie à la chaux, située non loin d’Hampstead, sur le sommet d’une colline. Je voyais de là Chalk-Farm et Camden-Town, fameux par la rivalité des auberges de la mère au Chaperon rouge et de la mère au Chaperon noir ; et à travers de Cracksnell-Common, la vue s’étendait au loin jusqu’à Londres.

Cette chaumière, en elle-même, n’avait rien de remarquable ; je la regardai cependant avec respect, car elle avait été l’asile, d’un auteur persécuté. Là le pauvre Steele s’était retiré ; il s’y tenait caché lorsqu’il était poursuivi par les créanciers et les huissiers, de temps immémorial les fléaux des auteurs et des esprits indépendants 8 ; et c’était là qu’il avait écrit plusieurs numéros du Spectateur. C’est de là aussi qu’il envoyait à sa femme ces petits billets pleins de tendresse et d’originalité, où l’on trouve un mélange si bizarre du caractère de l’époux affectueux, de l’homme sans soucis, et du dissipateur aux expédients. Je crus, en voyant la première fois la fenêtre de son appartement, que j’allais m’y installer et composer des volumes.

Il n’en fut rien ! C’était au moment de la récolte des foins ; et comme si le malheur l’eût voulu, précisément en face de la chaumière se trouvait un petit cabaret à bière, à l’enseigne de la Meule de foin. Je ne sais s’il existait du temps de Steele ; mais il déjoua tous mes efforts pour trouver une pensée ou suivre une inspiration. C’était le rendez-vous de tous les faneurs irlandais qui fauchaient les vastes prairies des alentours, et des bouviers et charretiers, qui suivent cette route. Ils s’y réunissaient dans les interminables soirées d’été, ou au clair de lune pendant la moisson, et se mettaient à table devant la porte ; là ils buvaient, riaient, se disputaient, se battaient, chantaient des chansons assoupissantes, et oubliaient les heures, jusqu’à ce que le son grave et solennel de l’horloge de Saint-Paul renvoyât ces drôles chez eux.

Le jour, je me trouvais encore moins en état d’écrire. C’était au milieu des ardeurs de l’été. Les faneurs travaillaient dans les prairies, et le parfum du foin nouvellement fauché me rappelait les champs où j’étais né. Ainsi, au lieu de rester à travailler dans ma chambre, j’allais parcourant la montagne de Primrose, les hauteurs de Hampstead, les champs des bergers 9, et tous ces sites dignes de l’Arcadie, tant célébrés par les bardes de Londres. Je ne puis vous dire combien d’heures délicieuses je passai, couché sur les meules de foin nouveau, au bas de ces riantes collines, où j’aspirais les exhalaisons balsamiques de la prairie, tandis que la mouche d’été bourdonnait autour de moi, et que la verte cigale sautillait sur mon sein ! Combien de fois, les yeux à demi fermés, je contemplai la masse enfumée de Londres, en écoutant le bruit lointain de sa population, et plaignant le sort des malheureux enfants de la terre condamnés à travailler dans ses entrailles, comme les gnomes de la ténébreuse mine d’or 10.

Que l’on dise ce que l’on voudra des badauds épris de la campagne : il n’en est pas moins vrai qu’à l’ouest de Londres il se trouve une infinité de beautés champêtres. Si l’on embrasse de ses regards la vallée de West-End, dont la surface unie offre de verts pâturages qui s’étendent au midi, animés par de nombreux troupeaux ; sur le sommet de la montagne, l’aiguille d’Hampstead s’élançant du milieu des bois touffus ; et en perspective, le docte mont de Harrow, on conviendra que jamais, à proximité d’une grande capitale, on ne vit de paysage plus véritablement champêtre.

Je ne trouvais pas néanmoins que mes fréquents changements de domicile eussent amélioré ma situation : et je commentais à reconnaître que dans la littérature, aussi bien que dans le commerce, le vieux proverbe a raison de dire : pierre qui roule n’amasse pas de mousse.

Les charmes paisibles de la campagne me jouaient même un fort mauvais tour : je ne pouvais monter mon imagination sur un ton lugubre. Au milieu d’un riant paysage, il me devenait impossible de concevoir des scènes de sang et de meurtre ; et les élégants citadins, en culottes et en guêtres, chassaient de mon esprit toute idée de héros et de brigands. Je ne pouvais songer qu’à des sujets doux et calmes. Les Plaisirs du Printemps, les Plaisirs de la Solitude, les Plaisirs du Repos, les Plaisirs du Sentiment ; toujours des Plaisirs : et j’avais trop présente à la mémoire la douloureuse expérience des Plaisirs de la Mélancolie, pour que je me laissasse encore séduire de nouveau.

Enfin le hasard me favorisa. Dans mes courses j’avais souvent porté mes pas du côté de Hampstead-Hill, qui est une espèce de Parnasse pour la capitale. Dans ces occasions je dînais au Château de Jack-Straw. C’est une auberge de village, qui porte ce nom, à l’endroit même où ce fameux rebelle et ses partisans tenaient jadis leur conseil de guerre. C’est maintenant le rendez-vous favori des habitants de Londres qui aiment la campagne ; cette auberge est en bon air : on y jouit d’une belle vue sur la ville. J’étais un jour assis dans la salle commune, ruminant un beefsteak et une pinte de vin de Porto, quand d’anciennes et héroïques images enflammèrent mon cerveau. J’avais longtemps cherché un sujet, un héros : tous deux se présentèrent soudain à mon imagination. Je me décidai à composer un poème sur l’histoire de Jack Straw 11. J’étais si rempli de mon sujet, que je tremblais de peur qu’un autre auteur ne me prévînt. Je m’étonnai que pas un des poètes du jour, dans leurs recherches sur les héros brigands, n’eût encore songé à Jack-Straw. Je me mis à travailler à bâtons rompus, barbouillant plusieurs feuilles de pensées détachées et choisies, de batailles et de descriptions, pour les trouver toutes prêtes au premier moment. En peu de jours, j’esquissai le squelette de mon poème : il n’y manquait plus que les chairs et le sang ; j’avais l’habitude de prendre mon manuscrit et de me promener dans Caen-Wood, en le déclamant ; j’allais ensuite dîner au château de Jack, pour entretenir le feu de mon imagination.

Je m’y trouvais un jour, assez tard, dans la chambre commune. Il n’y avait plus personne qu’un homme, qui, assis près d’une fenêtre, savourait sa pinte de Porto, en examinant les passants. Il portait un habit vert de chasse. Sa physionomie était fortement prononcée ; il avait le nez aquilin, le regard romantique, excepté cependant qu’il y avait quelque chose de louche : l’ensemble de la tête me sembla d’un style tout à fait poétique. Cet homme me plut infiniment, car il faut savoir que je suis un peu physionomiste ; je le pris pour un poète ou pour un philosophe.

Comme j’aime à faire de nouvelles connaissances, car je vois en chaque individu un volume de la nature humaine, j’entrai bientôt en conversation avec l’étranger, qui, à ma grande satisfaction, n’était pas d’un abord difficile. Après mon dîner, j’allai le joindre à la fenêtre, et nous nous liâmes si bien que je proposai de vider ensemble une bouteille de vin, ce qu’il accepta très volontiers.

J’avais l’esprit trop plein de mon poème pour laisser reposer longtemps ce sujet, et je commençai par remonter à l’origine du cabaret et à l’histoire de Jack Straw. Je trouvai mon nouvel ami très versé dans cette matière, et tout à fait de mon avis sur chaque point. Le vin et la conversation m’échauffèrent. Dans toute l’effusion des sentiments d’un auteur, je lui parlai de mon poème esquissé, et je récitai quelques passages, qui le transportèrent d’admiration. Il avait évidemment une forte vocation poétique.

« Monsieur, me dit-il, en remplissant mon verre, nos poètes ne s’occupent pas de ce qui se passe chez eux. Je ne vois pas quel besoin nous avons de sortir de la vieille Angleterre pour écrire l’histoire de brigands et de rebelles. J’aime votre Jack-Straw, monsieur ; c’est un héros du pays ! Je l’aime, monsieur ; oui je l’aime excessivement. Il est Anglais jusqu’à la moelle des os… ou que je sois damné… Qu’on me donne après tout de la vieille et brave Angleterre ! Voilà ma façon de penser, monsieur. »

« J’honore votre façon de penser, m’écriai-je vivement : elle est exactement la mienne : un brigand anglais est pour la poésie un brigand tout aussi bon que ceux de l’Italie, de l’Allemagne ou de l’Archipel : mais il est difficile d’en convaincre nos poètes. »

« Tant pis pour eux, répartit l’homme en habit vert. Que diable veulent-ils donc ? Qu’avons-nous à faire de leurs Archipels d’Italie et d’Allemagne ? N’avons nous pas des bruyères, des forêts et de grands chemins dans notre petite île ?… Oui-dà ! Et de braves gaillards pour en battre les détours encore ! Que chacun reste chez soi, dis-je ; voilà mon avis… Allons, monsieur, à votre santé ; je suis tout à fait d’accord avec vous. »

« Les poètes des temps anciens avaient sur ce point des idées justes, continuai-je : témoins les vieilles et belles ballades de Robin Hood, d’Allan du vallon et de tant d’autres vigoureux et bons vieux routiers d’autrefois.

« Bien, monsieur, parfaitement bien, s’écria-t-il, en m’interrompant. Robin des bois ! C’était un gaillard à crier Arrête ! sans jamais reculer. »

« Ah, monsieur, lui dis-je, il y avait de fameuses bandes de brigands dans le bon vieux temps : c’était là une époque glorieuse et poétique. La joyeuse troupe de la forêt de Sherwood menait sous le vert feuillage des arbres une vie si libre et si pittoresque 12 ! J’ai souvent eu le désir de Visiter les lieux qu’elle fréquentait, et de parcourir le théâtre des exploits de Friar Tuck, de Glymn de la Clough, et de sir William de Cloudeslie 13 »

«Mais, monsieur, dit l’homme en vert, depuis ce temps-là nous avons eu plusieurs bandes fort gentilles ; ces gaillards, par exemple, qui fréquentaient les grandes bruyères des environs de Londres, près de Bagshot, de Hounslow et de Blackheath. Allons, monsieur, à votre santé. Vous ne buvez donc pas ? »

« Je suppose, dis-je en vidant mon verre, je suppose que vous avez entendu parler du fameux Turpin, né dans le village même de Hampstead, et qui se tenait ordinairement en embuscade avec sa bande dans la forêt d’Epping, il y a près de cent ans ? »

« Si j’en ai entendu parler ! s’écria-t-il, certainement que j’en ai entendu parler ! Voilà un vigoureux compère, tenace comme la poix : le vieux de la Térébenthine 14 ! Comme nous l’appelions. C’était un fameux et robuste gaillard, monsieur. »

« Eh bien, monsieur, continuai-je, j’ai visité l’abbaye de Waltham et l’église de Chingford, uniquement à cause des histoires de ses exploits que j’avais entendus conter pendant mon enfance ; et j’ai exploré la forêt d’Epping pour trouver la caverne où il avait coutume de se cacher. Vous devez savoir, ajoutai-je, que je suis une espèce d’amateur de voleurs de grand chemin : c’étaient des compères entreprenants et courageux ; ils présentent la meilleure justification que nous puissions alléguer en faveur des chevaliers errants d’autrefois. Ah ! monsieur, notre pays a dégénéré ; il est tombé peu-à-peu dans la faiblesse et l’indolence. Nous avons perdu l’antique courage anglais. Les braves chevaliers de la potence sont tous devenus de timides voleurs à pied, de lâches coupeurs de bourses ; on ne voit plus aujourd’hui de ces hardis brigandages, commis noblement sur le grand chemin du roi. Un homme peut maintenant rouler d’un bout à l’autre de l’Angleterre, dans une voiture qui favorise le sommeil, ou dans une rapide chaise de poste, sans autre aventure que de verser peut-être quelquefois, de coucher dans des draps humides, ou d’avoir un repas mal apprêté. Nous n’entendons plus parler de diligences arrêtées et pillées par une troupe bien montée de gaillards déterminés, le pistolet à chaque main, et le visage couvert de crêpe. Quel bel et poétique incident citait, par exemple, dans la vie domestique, pour un carrosse de famille qui se rendait à une maison de campagne, d’être attaqué au milieu des ténèbres ! Le père débarrassé de sa montre et de sa bourse ; les dames, de leurs colliers et de leurs pendants d’oreilles, par un voleur de grand chemin aux phrases polies, monté sur une jument de race, et qui ensuite franchissant la haie, traversait la campagne au galop, à la grande admiration de miss Caroline, la demoiselle, qui écrivait un long et romantique récit de l’aventure à son amie miss Juliana, restée à la ville. Ah ! monsieur ! Nous ne rencontrons plus de ces incidents de nos jours !

« Cela, monsieur, dit mon compagnon, profitant d’une pause que je fis pour reprendre haleine, et pour saisir le verre de vin qu’il venait précisément de se verser, cela, monsieur, je vous en demande pardon, ne vient pas d’un manque de vieux courage anglais. C’est l’effet de ce maudit système de banque : les gens ne voyagent plus, comme autrefois, avec des sacs d’or : ils ont des reconnaissances de la poste, des lettres de change sur les banquiers. Voler une diligence, c’est comme faire la chasse aux corneilles, où l’on n’a pour ses peines qu’une charogne et des plumes. Mais une diligence d’autrefois, monsieur, était aussi riche qu’un galion d’Espagne. Elle était remplie de petits jaunets, et une voiture particulière en contenait cent ou deux cents au moins.

Je ne puis exprimer combien je prenais de plaisir aux saillies de ma nouvelle connaissance. Il me dit qu’il venait souvent à l’auberge et qu’il serait fort heureux de se lier davantage avec moi ; je me promis à moi-même d’y passer plus d’une agréable après-dînée, pendant lesquelles je lui lirais mon poème à mesure qu’il serait avancé, et je profiterais des remarques de l’étranger ; car il avait évidemment le vrai sentiment de la poésie.

« Allons, monsieur, dit-il, en secouant la bouteille, le diable m’emporte, je vous aime ! Vous êtes un homme selon mon cœur. Je suis diablement lent à faire de nouvelles connaissances ; il faut être prudent, voyez-vous ? Mais quand je rencontre un homme de votre calibre, morbleu ! Mon cœur s’élance aussitôt vers lui. Voilà mes sentiments, monsieur. Allons, monsieur, à la santé de Jack Straw ! Je présume qu’on peut y boire aujourd’hui, sans qu’il y ait crime de haute trahison !

— De tout mon cœur, répondis-je gaiement, et à Dick Turpin, par-dessus le marché.

— Ah ! monsieur, dit le personnage en vert, voilà l’espèce d’hommes qu’il faut aux poètes. L’almanach de Newgate, monsieur, ne lisez que l’almanach de Newgate 15. C’est là que vous trouverez des actions courageuses et d’audacieux gaillards ! »

Nous nous amusions si bien ensemble, que nous restâmes fort tard à l’auberge. J’insistai pour payer la dépense, car ma bourse et mon cœur étaient également pleins. Mais je consentis à ce que l’étranger acquittât la carte à notre première rencontre. Comme toutes les voitures de Hampstead à Londres étaient déjà parties, il nous fallut retourner à pied. Il était si enchanté de l’idée de mon poème, qu’il ne pouvait parler d’autre chose. Il me fit répéter tous les passages dont je pouvais me souvenir ; et quoique je m’en acquittasse d’une manière peu suivie, à cause de la faiblesse de ma mémoire, il n’en était pas moins ravi.

De temps en temps, il déclamait avec véhémence quelque morceau qu’il estropiait horriblement en le citant ; il se frottait ensuite les mains et s’écriait : « Par Jupiter ! Cela est beau, cela est magnifique ! Le diable m’emporte, monsieur, si je conçois comment il vous vient de telles idées ! »

Je dois vous avouer que je n’étais pas toujours enchanté de ses fausses citations, qui souvent ôtaient toute espèce de sens aux passages ; mais quel auteur s’arrête à de pareilles vétilles, quand il s’entend louer ?

Jamais je n’avais passé une soirée plus agréable. Je ne m’apercevais pas que le temps s’écoulât. Je ne pouvais me résoudre à me séparer de mon nouvel ami, et je continuai de me promener avec lui, bras dessus, bras dessous, au-delà de mon habitation, par Camden-Town, et à travers Crackskull-Common, parlant de mon poème tout le long de la route.

Quand nous eûmes traversé à moitié Crackskull-Common, il m’interrompit au milieu d’une citation, pour me dire que cette commune avait été un fameux rendez-vous de voleurs, et qu’elle en était même encore infestée quelquefois : il ajouta qu’un homme y avait été assassiné récemment, en cherchant à se défendre, « Quel archi-benêt ! m’écriai-je ; il faut être bien sot de risquer sa vie, ou même un seul de ses membres, pour sauver une misérable bourse. C’est un cas tout différent de celui d’un duel, où il s’agit de l’honneur. Pour moi, ajoutai-je, jamais je ne songerais à faire quelque résistance à ces enragés.

— Vous pensez comme cela ? s’écria mon ami en vert, se précipitant sur moi, et m’appuyant un pistolet sur la gorge ; eh ! bien alors, à vous, mon garçon !… allons… la bourse… videz-la ! Les poches ! »

En un mot, je vis que la muse m’avait joué un nouveau tour, et m’avait livré aux mains d’un voleur. Il ne s’agissait pas de parlementer. Il me fit retourner mes poches ; et au bruit de quelques pas qu’il entendit au loin, il fondit impitoyablement sur la bourse, la montre et tout le reste ; il me donna sur ma pauvre tête un coup qui m’étendit à terre, et il décampa bien vite, emportant son butin.

Je ne revis plus mon ami à l’habit vert, qu’un ou deux ans après, que j’aperçus sa physionomie poétique au milieu d’une troupe de scélérats, solidement enchaînés, qui était en route pour le lieu de déportation : il me reconnut aussitôt ; et me regardant avec impudence, il me demanda où en était l’histoire du château de Jack Straw.

La catastrophe de Crackskull-Common termina ma campagne d’été. J’étais guéri de mon enthousiasme poétique pour les rebelles, les brigands et les voleurs de grand chemin. J’étais dégoûté de mon sujet, et, qui pis est, j’étais débarrassé de ma bourse, où j’avais presque mis jusqu’au dernier liard que j’eusse au monde. Désespéré, j’abandonnai donc la chaumière de sir Richard Steele ; et je pris un logement moins illustré, quoique non moins poétique, et tout aussi aéré, dans un galetas de la capitale.

Je résolus maintenant de cultiver la société des gens de lettres et de m’enrôler dans la confrérie des auteurs. C’est par le frottement continuel de l’esprit, pensai-je, que les auteurs font jaillir les étincelles du génie, et qu’il s’enflamment au feu des plus glorieuses conceptions. La poésie est évidemment une maladie contagieuse. Je ne quitterai pas la société des poètes : qui sait, si comme tant d’autres, je ne gagnerai pas leur mal ?

Je n’éprouvai point de difficulté à me trouver admis dans un cercle d’hommes de lettres, je n’étais pas coupable du péché de succès. La chute de mon poème devenait, en effet une espèce de recommandation en ma faveur. À la vérité, mes nouveaux amis ne portaient pas des noms fort distingués dans la littérature ; mais, si l’on voulait les en croire, ils étaient, comme les anciens prophètes, des hommes dont le monde n’était pas digne, et qui vivraient dans les temps futurs, quand les éphémères favoris de notre siècle seraient oubliés.

Je découvris cependant bientôt que plus je fréquentais la société des littérateurs, moins j’étais en état d’écrire ; que la poésie n’était pas aussi contagieuse que je l’avais cru ; et que dans les rapports familiers, il n’y avait souvent rien de moins poétique qu’un poète. D’ailleurs je manquais de l’esprit de corps nécessaire pour tirer quelque bénéfice de ces associations littéraires. Je ne pouvais m’attacher à aucune secte particulière. Je trouvais dans chacune quelque chose qui me plaisait ; mais cela ne convenait pas ; car on n’est affilié à une de ces sectes que sous la condition tacite de mépriser toutes les autres.

Je m’aperçus qu’il y avait de petits groupes d’auteurs qui vivaient exclusivement ensemble, et l’un par l’autre. Ils se considéraient comme ayant à eux seuls tout l’esprit de la terre. Ils avaient créé un système de convention d’après lequel ils pensaient, parlaient et plaisantaient sur toutes choses ; ils continuaient à le suivre, et ils s’élevaient réciproquement jusqu’aux nues. Chaque secte avait une profession de foi particulière ; elle adoptait certains auteurs, comme des divinités, se prosternait devant eux, et les adorait ; elle traitait d’infidèle et d’hérétique toute personne qui ne les adorait pas ou qui en adorait d’autres.

Si l’on s’entretenait des écrivains du jour, je trouvais qu’en général on vantait des noms dont j’avais à peine entendu parler et qu’on en citait avec dédain d’autres, bien chers au public. Si je faisais mention d’un ouvrage nouveau sorti de la plume d’un auteur du premier ordre, on ne l’avait pas lu ; on n’avait pas le temps de lire tout ce que la presse produisait ; cet auteur écrivait trop, pour qu’il écrivit bien et alors on s’extasiait sur quelque M. Timson, Tomson ou Jackson, dont les ouvrages étaient négligés actuellement, mais qui feraient l’admiration et les délices de la postérité. Hélas ! quelle énorme dette un monde insouciant accumule chaque jour sur les épaules de cette pauvre postérité !

Mais il était surtout édifiant d’entendre avec quel dédain ils parlaient des grands. Bon Dieu ! à quel inexprimable degré de mépris les grands sont-ils descendus chez ce petit fretin de la littérature ! À la vérité, on faisait de temps en temps une exception en faveur de quelque seigneur, qui peut-être leur avait serré, par hasard, la main à une élection, qui les avait salués, ou leur avait fait un signe de tête, à un dîner public ; il était alors proclamé un bon compagnon, bon diable et sans malice ; mais en général il suffisait d’avoir un titre, pour être l’objet de leur souverain mépris ; vous ne pouvez pas vous figurer leur manière poétique et philosophique de s’exprimer sur la noblesse.

Quant à moi, je m’en inquiétais peu : quoique je né fusse pas aussi aigri envers les grands, et que je ne pensasse pas mal d’un homme par cela seul qu’il était né innocemment pour hériter d’un titre, je ne me sentais cependant pas appelé à garantir cette classe des injures dont l’accablaient les petits. Mais la haine des pygmées de la littérature contre les écrivains célèbres de notre temps me faisait mal et me révoltait. Je ne pouvais ni entrer dans leurs querelles, ni partager leur animosité. Je n’étais pas encore assez auteur pour haïr les autres auteurs ; j’éprouvais encore du plaisir à lire les nouveautés ; mon cœur avait la force de louer un contemporain, eût-il même du succès. En un mot, j’aimais la variété, et je ne pouvais pas me borner à telle époque ou à tel genre d’auteurs. Je passais avec délices, des pages brûlantes de Byron, à l’élégante et froide causticité de Pope ; et après avoir parcouru les forêts sacrées du Paradis perdu, je me livrais au plus voluptueux abandon dans les bosquets enchantés de Lalla Rook 16.

Je voudrais varier mes auteurs, disais-je, comme je change de vins ; tout en aimant ceux qui sont forts et généreux, je ne décrierai jamais les vins pétillants qui réjouissent le cœur. Le Porto et le Xérès sont excellents, ainsi que le Madère ; mais le Bordeaux et le Bourgogne peuvent se boire de temps à autre, sans déshonorer le palais ; et le Champagne est une boisson qu’il ne faut pas du tout dédaigner.

Telle était la tirade que je débitai dans un club littéraire, un jour que j’étais un peu échauffé par l’ale 17. Je la débitai même avec quelqu’emphase, car je croyais ma comparaison très belle. Malheureusement, mon auditoire ne buvait que de la bière, et haïssait Pope. Ainsi mes, figures de rhétorique, tirées de la qualité des vins, furent sans effet, et ma tolérance littéraire fut regardée comme une hérésie palpable. En un mot, je me vis bientôt traité comme ces esprits forts en matières religieuses, proscrits par chaque secte et le jouet de toutes. Voilà les tristes conséquences qui résultent de ne pas savoir haïr en littérature.

Je crois que vous vous lassez ; j’abrégerai donc ce qui me reste à vous dire de ma carrière littéraire. Je ne vous ennuierai pas du détail des diverses tentatives que je fis pour dompter le fougueux Pégase ; des poèmes que j’écrivis et qui ne furent jamais imprimés ; des pièces de théâtre que je présentai, qui ne furent jamais jouées ; des traités que je publiai, qui ne furent jamais achetés. Il semblait que les libraires, les directeurs de spectacles et le public même, fussent entrés dans une conspiration pour me faire mourir de faim ; et pourtant je ne pouvais prendre sur moi de cesser mes tentatives et d’abandonner ces rêves de gloire auxquels je m’étais livré si longtemps. Comment aurais-je osé regarder en face le cercle littéraire de mon village, après avoir si complètement démenti ses prédictions ? Je continuai donc encore quelque temps à écrire pour la gloire ; et je fus ainsi plus malheureux qu’un chien, me voyant d’ailleurs continuellement exposé à périr d’inanition. J’accumulai, sur les rayons de ma bibliothèque, des monceaux de richesses littéraires, qui devaient être un jour des trésors pour la postérité, mais qui, hélas ! ne donnaient pas un sou. De quelle utilité devenait toute cette opulence, pour mes besoins actuels ? Je ne pouvais pas rapiécer mes coudes avec une ode, ou satisfaire ma faim avec des vers blancs. Un homme remplira-t-il son ventre avec le vent d’est ? dit le proverbe. Il le ferait tout aussi bien, qu’avec de la poésie.

Plus d’une fois, je me promenai vers cinq heures, plein de soucis, le cœur triste, l’estomac vide, et regardant attentivement dans les caves du quartier de l’ouest. Là, je voyais le feu briller à travers les fenêtres des cuisines, les viandes tourner à la broche et le jus en ruisseler, et les cuisinières battre des puddings ou trousser un dindon ; je sentais alors que si j’avais pu entrer dans une de ces cuisines, j’aurais abandonné volontiers aux Muses et à Apollon ma part des collines faméliques du Parnasse. Ah ! monsieur, on parle de méditations au milieu des tombeaux… elles ne sont pas aussi lugubres que les méditations d’un pauvre diable qui n’a pas le sou, et qui parcourt une rangée de fenêtres de cuisine à l’heure du dîner.

Enfin, presque réduit à la famine et au désespoir, il me vint tout-à-coup à l’esprit que peut-être je n’étais pas un sujet aussi habile que le village et moi nous l’avions supposé ; ce fut là mon salut. À l’instant que cette idée naquit dans mon cerveau, elle fit naître en même temps la conviction et l’espoir. Je m’éveillai comme d’un rêve ; je laissai la gloire immortelle à ceux qui peuvent vivre de l’air ; je me mis à écrire pour avoir simplement du pain ; et depuis cette époque, j’ai toujours eu une existence très supportable. Il n’y a pas d’homme de lettres plus à son aise, monsieur, que celui qui n’a pas de réputation à gagner ou à perdre. J’avais à me retenir un peu et à rogner mes ailes ; qui sans cela m’auraient transporté dans la poésie, malgré moi. Je résolus donc de prendre l’extrémité opposée ; abandonnant les plus hautes régions du métier, je descendis donc tout d’un coup jusqu’aux plus basses, et je devins ce qu’on appelle un reptile.

— Un reptile ! et qu’est-ce que cela ? lui dis-je.

— Oh ! monsieur, je vois que vous ne connaissez pas les mots techniques : un reptile est un rédacteur qui fournit aux journaux des articles à tant la ligne, qui est à l’affût des accidents, qui se rend au bureau de Bow-street 18, aux tribunaux, et dans tout autre repaire de fraude et d’iniquité. Nous sommes payés à raison d’un penny la ligne ; et comme nous pouvons placer le même article dans presque tous les journaux, nous gagnons quelquefois une journée honnête. La Muse nous maltraite de temps à autre, ou bien toute la ville est d’une tranquillité désolante, et alors nous n’avons pas de quoi manger ; souvent aussi les impitoyables éditeurs rognent nos articles un peu longs et trop riches en fleurs de rhétorique, et d’un trait on nous escamote deux ou trois pence. Mainte fois j’ai vu de cette manière ma cruche de porter retranchée de mon repas, et j’ai dîné le gosier sec. Cependant je ne dois pas trop me plaindre. Petit à petit je me suis élevé dans les rangs inférieurs du métier, et je me trouve maintenant, à ce que je crois, dans la région la plus agréable de la littérature.

— Mais, lui dis-je, qu’êtes-vous donc maintenant ?

— À présent, dit-il, je suis un écrivain dans toutes les règles, et je me prête à tout. Je travaille aux ouvrages des autres, à tant la feuille : je fais des traductions, j’écris des articles du second ordre, qui servent de remplissage aux revues et aux magasins ; je compile des voyages de terre et de mer, et je fournis aux journaux des critiques de théâtre. Toutes ces productions, comme vous le concevez bien, sont anonymes, et ne me donnent de réputation que dans le commerce ; j’y suis regardé comme un auteur propre à tout, et je suis sûr d’avoir toujours de l’ouvrage. C’est la seule réputation que je désire. Je dors en repos, sans craindre les créanciers ni les critiques et je laisse l’immortelle renommée à ceux qui se résignent à être froissés et tourmentés pour l’obtenir. Croyez-moi, le seul auteur heureux dans ce monde est celui qui ne doit pas s’inquiéter de sa réputation.

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