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Chapitre 5 La renommée

Lorsque nous eûmes quitté le nid littéraire de l’honnête Dribble, et que nous eûmes traversé, sans encombre, les dangereux escaliers casse-cou, et les labyrinthes de Fleet-Market, M. Buckthorne fit bien des commentaires sur l’aperçu de la vie littéraire qu’il m’avait présenté.

J’exprimai ma surprise de trouver un monde si différent de ce que je m’étais figuré. « C’est ce qui arrive toujours aux étrangers, me dit-il. Le pays de la littérature est très beau, vu à une certaine distance ; mais, comme dans tout autre paysage, les charmes disparaissent à mesure qu’on approche, et les épines et les ronces deviennent de plus en plus visibles. La république des lettres est la plus agitée, la plus divisée de toutes les républiques anciennes et modernes.

— Cependant, lui dis-je en souriant, vous ne voudriez pas me donner l’esquisse de ce brave Dribble pour une bonne carte du pays. C’est un hibou qui attrape des souris ; c’est un littérateur infime. Nous aurions trouvé une tout autre manière d’être, chez un de ces auteurs fortunés que nous voyons planer, en se jouant, sur les hauteurs de l’empire de la mode, comme les hirondelles caressent de leurs ailes légères les nuages azurés, dans un jour d’été.

— C’est possible, répliqua-t-il ; mais j’en doute. Je croirais plutôt que si quelqu’auteur, même celui qui compte le plus de succès, nous découvrait ses sentiments véritables, vous reconnaîtriez l’excellence de la philosophie de notre ami, par rapport à la réputation. Vous verriez un auteur, qui, dans le monde, porte un visage riant, tandis que le vautour de la critique lui dévore le foie. Un autre qui fut assez dupe de prendre la mode pour la gloire, vous le verriez observant toutes les physionomies, se rendant à chaque invitation, plus ambitieux de figurer dans le beau monde que dans le monde littéraire, et prêt à s’abandonner au désespoir pour l’inattention d’un seigneur ignorant, ou d’une duchesse distraite. Ceux qui s’élèvent, vous les trouveriez tourmentés du désir de monter plus haut : et ceux qui déjà sont au faîte de la gloire, tourmentés par la crainte continuelle d’en, descendre.

» Ceux-mêmes qui voient d’un œil indifférent le fracas de la renommée et les caprices de la mode, ne s’en trouvent guère mieux ; leur repos est troublé sans cesse, leurs projets sont continuellement interrompus ; car, quels que soient ses sentiments, dès qu’un auteur est lancé dans la tanière de la renommée, il faut qu’il aille en avant jusqu’à ce que la vaine curiosité du moment soit satisfaite, et jusqu’à ce qu’on le jette de côté pour faire place à quelque nouveau caprice. Après tout, je ne sais si l’on n’est pas plus heureux d’être entraîné dans le tourbillon par son ambition, quelque vexation qu’on y éprouve, que d’être doublement tourmenté en se voyant obligé de mettre au jeu sans retirer aucun bénéfice.

» Les gens à la mode ne cessent de demander du nouveau ; chaque semaine doit avoir sa merveille, n’importe en quel genre. Tantôt un auteur, tantôt un mangeur de charbons ardents ; puis un compositeur, ou un jongleur indien, ou un chef de l’Inde, un habitant du pôle arctique, ou des pyramides ; chacun brille pendant ce court espace de gloire, et chacun cède la place à la merveille suivante. Vous devez savoir que parmi nos dames de haut rang nous avons des têtes étrangement fantasques ; elles rassemblent autour d’elles des êtres remarquables en tout genre : joueurs de violon, hommes d’état, chanteurs, guerriers, artistes, philosophes, acteurs et poètes ; toute espèce de personnages, en un mot, qui se distinguent par quelque singularité, de manière que leurs routs 1 ressemblent à ces bals masqués, où chacun vient en habit de caractère.

» J’éprouvai souvent un plaisir infini dans ces réunions, à voir quels efforts chacun faisait pour jouer son rôle et pour sortir de son caractère naturel. Il n’y a pas de jeu de propos interrompus aussi parfait que la conversation entre les gens de lettres et les grands. L’homme élégant cherche toujours à passer pour bel esprit, et le bel esprit pour homme élégant 2.

» J’ai observé un seigneur qui prenait un air savant et parlait doctement à un homme de lettres, tandis que celui-ci visait à l’air de petit maître et au ton de l’homme répandu dans le beau monde. Le pair citait une demi-douzaine de savants auteurs, avec lesquels il voulait paraître intimement lié, tandis que l’homme de lettres parlait de sir John par-ci, de sir Harry par-là, et vantait l’excellent Bourgogne qu’il avait bu chez lord un tel. Chacun semblait oublier que son propre caractère était le seul titre de distinction auprès de l’autre. Si le pair n’avait été réellement qu’un érudit, l’auteur n’aurait pas écouté son bavardage ; et l’auteur, eût-il été allié à toute la noblesse de l’almanach royal, n’aurait eu aucun prix aux yeux du grand seigneur.

» J’ai vu de même une élégante lady, remarquable par sa beauté, ennuyer un philosophe avec de sotte métaphysique, tandis que le philosophe prenait gauchement un air de galanterie, jouait avec l’éventail de la dame, et babillait sur l’opéra. J’ai entendu un poète sentimental débiter des absurdités à un homme d’état, sur la dette publique ; et, m’approchant d’un groupe de vieux savants, qui causaient dans un coin, comme j’espérais entendre une discussion sur quelque découverte importante, je trouvai qu’ils s’amusaient uniquement d’une anecdote scandaleuse. »

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