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Chapitre 6 Le philosophe pratique

Les anecdotes que j’avais entendues sur Buckthorne, de son ancien camarade d’école, et la variété de traits originaux que j’avais déjà remarqués en lui, m’inspirèrent le plus vif désir de savoir quelque chose de son histoire. Je suis un voyageur de la bonne vieille école, et j’aime à l’excès cette coutume que l’on trouve dans les anciens livres, conformément à laquelle, chaque fois que des voyageurs se rencontraient, ils s’arrêtaient aussitôt et se contaient leurs histoires et leurs aventures. Ce Buckthorne, en outre, me plaisait infiniment : il avait vu le monde, il avait fréquenté la société, et il gardait cependant la forte teinte d’originalité de l’homme qui a vécu longtemps seul. Il y avait en lui un fond d’insouciance et de bonne humeur qui me charmait ; et quelquefois une légère nuance de mélancolie, mêlée à sa gaieté, rendait celle-ci encore plus piquante. Il avait coutume de développer des théories sur la société et les mœurs, et il se plaisait à considérer la nature humaine sous des points de vue bizarres ; mais il n’avait jamais de fiel dans ses satires. Elles attaquaient plutôt les folies que les vices du genre humain ; et même, les folies de ses semblables, il les traitait avec la douce indulgence d’un homme qui sent sa propre fragilité. Il avait été évidemment ballotté et froissé par la fortune, sans en être aigri ; semblable à ces fruits dont la saveur devient plus douce et plus parfumée, lorsqu’ils sont un peu meurtris et qu’ils ont été exposés aux premiers froids de la saison.

J’ai toujours beaucoup aimé la conversation des philosophes pratiques de ce caractère, qui ont tiré parti des doux avantages de l’adversité 1 sans contracter d’amertume ; qui ont appris à estimer le monde ce qu’il vaut, en gardant leur bonne humeur ; et qui, en reconnaissant la justesse du dicton : tout est vanité, l’appliquent sans aigreur.

C’était ainsi qu’était Buckthorne : en général, philosophe joyeux ; et si quelquefois une ombre de tristesse venait à obscurcir son front, elle n’était que passagère, comme un nuage d’été qui se dissipe bientôt, et qui rafraîchit et ranime les champs sur lesquels il a passé. Un jour je me promenais avec lui dans les jardins de Kensington, car c’était un épicurien qui recherchait les plaisirs peu coûteux et les promenades champêtres à proximité de la capitale. Nous jouissions d’une délicieuse matinée de printemps : et Buckthorne éprouvait cette heureuse disposition d’esprit d’un habitant des villes, amateur de la campagne, quand, par un beau soleil, il prend ses ébats sur l’herbe. Il suivait des yeux une alouette, qui s’élevant d’un lit de marguerites et de renoncules des prés, montait en chantant vers un nuage éclatant de blancheur qui flottait sur l’azur du ciel.

« De tous les oiseaux, dit-il, l’existence que je préférerais est celle de l’alouette. Dans la plus heureuse saison de l’année, elle jouit des heures les plus ravissantes du jour, au milieu des fraîches et vertes prairies, et de fleurs nouvellement écloses : et quand elle est rassasiée des voluptés de la terre, elle élève son vol vers les cieux, comme si elle voulait puiser la mélodie dans les astres du matin. Écoutez son ramage comme il pénètre doucement l’oreille ! Quelle richesse de musique ! Comme ses accents délicieux tombent de cadence en cadence ! Qui voudrait se rompre la tête aux concerts et à l’opéra, quand il peut, en se promenant dans les prés, entendre sans frais une pareille mélodie ? Voilà les jouissances qui font dédaigner la richesse, et qui rendent indépendant l’homme le plus pauvre.

Fortune, en vain tu me refuses

Tes faux biens, tes dons si trompeurs ;

L’azur des cieux, l’éclat des fleurs,

Les bois, et les champs, et les muses

Me tiendront lieu de tes faveurs.

Je jouis, malgré tes rigueurs,

De tous les biens de la nature :

À mes pieds le ruisseau murmure ;

Ses flots limpides, dans leur cours,

Offrent de mes paisibles jours

Une image fidèle et pure.

« Monsieur, il y a dans les œuvres de la nature, des préceptes de sagesse qui valent tous ceux de l’école, si seulement nous savons bien les entendre : une des leçons les plus agréables que je reçus à une époque de chagrin, me fut donnée par le chant de l’alouette. » Je profitai de cette disposition à l’épanchement, pour faire sentir à Buckthorne combien je désirais connaître quelque chose des aventures de sa vie, que je supposais fertile en événements. Il sourit, tandis que je lui exprimais ce désir. « Je n’ai pas, dit-il, une longue histoire à conter ; ce n’est qu’un tissu d’erreurs et de folies. Mais, telle qu’elle est, vous en connaîtrez une époque, d’après laquelle vous jugerez du reste. » – Et sans autre préambule, il me raconta les anecdotes suivantes de sa première jeunesse.

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