‹ Contes d'un voyageur Tome IIChapitre 7 sur 8 · Chapitre 7 Buckthorne ou Le jeune homme aux grandes espérances

Chapitre 7 Buckthorne ou Le jeune homme aux grandes espérances

Je naquis peu riche, mais avec de grandes espérances, ce qui est peut-être la condition la plus fatale dans laquelle on puisse naître. Mon père, petit propriétaire campagnard et dernier rejeton d’une famille ancienne et honorable, mais bien déchue, habitait dans le comté de Warwick une maison, jadis pied-à-terre pour la chasse. C’était un ardent chasseur, qui vivait en dépensant la totalité d’un modique revenu, de sorte que de ce côté j’avais peu à espérer : mais j’avais un oncle riche, frère de ma mère, avare, ladre, thésauriseur, qui, à ce que l’on croyait avec confiance, me ferait son héritier, parce qu’il était vieux garçon, parce que je portais son nom de baptême, et parce qu’il haïssait tout le monde excepté moi.

Au fait, la haine s’invétérait dans son âme ; et avare jusqu’en sa misanthropie il gardait sa rancune avec le même soin qu’une guinée. Ainsi quoique ma mère fût son unique sœur, il ne lui avait jamais pardonné son mariage avec mon père, contre qui, depuis l’époque où ils furent camarades d’école, il nourrissait un pressentiment froid, constant, immuable, resté au fond de son cœur, comme une pierre au fond d’un puits. Ma mère, cependant, me croyait l’intermédiaire appelé à rétablir l’harmonie, car elle me regardait comme un prodige… Dieu la bénisse ! Mon cœur se dilate quand je songe à sa tendresse. C’était la meilleure, la plus indulgente des mères : j’étais son unique enfant : c’est dommage qu’elle n’en eût qu’un ; il y avait dans son cœur assez de complaisante faiblesse pour en gâter une douzaine.

Je fus envoyé fort jeune à une école publique, bien contre le gré de ma mère : mais mon père soutenait que c’était le seul moyen de donner de la force et du courage aux garçons. L’école était tenue par un zélé partisan de l’ancien système, qui remplissait en conscience ses devoirs envers les élèves confiés à ses soins : c’est-à-dire que nous étions fouettés d’importance quand nous ne savions pas nos leçons. Nous étions divisés en classes, et conduits ainsi en troupeaux, par le fouet, sur les routes du savoir, à peu près de la même manière que les bestiaux sont conduits au marché ; de façon que ceux qui ont l’allure plus pesante ou les jambes plus courtes, souffrent de la légèreté ou des longues jambes de leurs compagnons plus alertes.

Je l’avoue à ma honte, j’étais un incorrigible traînard. J’eus toujours les inclinations poétiques ; c’est-à-dire que je fus toujours un batteur de pavé, très disposé à faire le fainéant. J’avais coutume de laisser là mes livres et la classe chaque fois que cela m’était possible, et d’aller courir les champs. Avec ce caractère, tout ce qui m’environnait me semblait séduisant. L’école était dans une maison à l’ancienne mode, faite de bois et de plâtre, blanchie à la chaux, et située à l’extrémité d’un charmant village : tout près de là on voyait la vénérable église surmontée d’une haute flèche gothique ; au bas s’étendait une riante plaine de verdure, avec un petit ruisseau qui brillait au loin parmi des bocages de saules ; tandis qu’une ligne bleuâtre de collines, qui bornait le paysage, donnait lieu, pendant un jour d’été, à plus d’une rêverie sur le pays enchanté qu’elle me cachait.

Malgré tous les châtiments que je souffris à l’école pour me faire aimer mon livre, je ne puis jamais songer à cet endroit sans attendrissement. Au fait, je regardais cette fréquente flagellation comme le partage de l’humanité, et comme la manière régulière de rendre les écoliers savants.

Ma tendre mère se désolait souvent, au détail des rudes épreuves auxquelles j’étais soumis pour acquérir du savoir mais mon père restait sourd à ses plaintes. Il avait été lui, aussi fouetté, à l’école et il jurait qu’il n’existait pas d’autre méthode pour donner du talent à un homme, quoique, à parler avec tout le respect qui lui est dû, mon père ne fit pas beaucoup d’honneur à sa théorie : car il était regardé comme un terrible lourdaud.

Mon caractère poétique se déclara de fort bonne heure. Chaque dimanche je voyais au service divin, un écuyer du voisinage, seigneur de la paroisse, dont l’immense parc touchait presque au village, et dont le vaste château semblait prendre l’église sous sa protection. En effet, on aurait pu penser que l’église était consacrée à l’écuyer, plutôt qu’à Dieu. Le clerc de la paroisse s’inclinait profondément devant lui ; et en sa présence, les bedeaux s’humiliaient jusque dans la poussière. Il entrait toujours un peu tard, et avec quelque fracas ; il frappait majestueusement le pavé, de sa canne, balançant son chapeau qu’il tenait à la main, et jetant de toutes parts des regards orgueilleux, tandis qu’il traversait le bas-côté de l’église ; le pasteur, qui dînait chez lui tous les dimanches, ne commençait jamais le service avant l’arrivée du patron. Celui-ci occupait avec sa famille un large banc d’une tenture magnifique ; il s’humiliait dévotement sur des carreaux de velours, et lisait les préceptes de modestie et d’humilité dans des livres de prières, reliés en maroquin, richement dorés. Chaque fois que le pasteur parlait de la peine qu’éprouve le riche à entrer dans le royaume du ciel, les yeux de la congrégation se tournaient vers le grand banc, et l’écuyer semblait flatté de l’application.

La magnificence de ce banc, et l’air aristocratique de la famille, frappèrent singulièrement mon imagination ; et je devins amoureux fou d’une petite fille de l’écuyer, âgée d’environ douze ans. Cette extravagante fantaisie me fit plus que jamais négliger mes études. Je pris l’habitude de rôder autour du parc, et de me cacher près du château, pour entrevoir à la dérobée la petite demoiselle, aux fenêtres, ou lorsqu’elle jouait sur la pelouse, ou bien enfin quand elle sortait avec sa gouvernante.

Je n’étais point assez hardi ou assez impudent pour oser sortir de ma cachette. Je me conduisis là comme un braconnier, jusqu’à ce que j’eusse lu une ou deux des métamorphoses d’Ovide : alors je me figurai que j’étais quelque dieu des forêts, et la jeune fille une timide nymphe des bois que je poursuivais. Il y a quelque chose de délicieux dans cet éveil prématuré d’une tendre passion. Je sens encore aujourd’hui les palpitations qui faisaient battre mon jeune cœur quand par hasard j’entrevoyais la robe blanche qui flottait parmi le feuillage des bosquets. Je mis dans mon sein un volume de Waller 1 que j’avais dérobé dans la bibliothèque de ma mère, et j’appliquai à ma petite divinité tous les compliments prodigués par le poète à sa belle Sacharissa.

Enfin je dansai avec elle, à un bal d’enfants : j’étais si niais et si gauche, que j’osais à peine lui parler : sa présence me remplissait d’embarras et de crainte : mais j’étais si bien inspiré, que mon esprit poétique s’exhala pour la première fois en vers, et je fabriquai quelques lignes brûlantes, dans lesquelles je chantais la petite dame, sous le nom favori de Sacharissa. Le dimanche suivant, au sortir de l’église, je lui glissai les vers dans la main, en tremblant et en rougissant ; la petite prude les remit à sa maman ; la maman les remit à l’écuyer : celui-ci, qui ne se sentait aucun attrait pour la poésie les envoya, fort en colère, au maître d’école ; et le maître d’école, avec une barbarie digne des siècles d’ignorance, me punit par une forte et surtout par une humiliante flagellation, d’avoir ainsi escaladé le Parnasse en contrebande. C’était un triste début pour un adorateur des Muses : il aurait dû me guérir de ma passion pour la poésie, mais il ne fit que la fortifier, car je me sentais animé par le courage d’un martyr. Ce qui valait bien autant peut-être, je fus guéri de ma passion pour la jeune dame ; j’étais si indigné de l’ignominieux châtiment que j’avais encouru, en célébrant ses charmes, que je ne levai plus la tête à l’église. Heureusement pour ma sensibilité blessée, les fêtes de la Saint-Jean arrivèrent, et je retournai chez moi. Ma mère, selon son habitude, m’interrogea sur ce qui concernait mon école, mes petits plaisirs, mes soucis, mes chagrins ; car l’enfance a sa part des uns comme des autres. Je lui dis tout ; elle s’indigna du traitement que j’avais subi. Elle éclata contre l’arrogance de l’écuyer et la pruderie de sa fille : quant au maître d’école, elle s’étonnait qu’on eût besoin de ces gens-là et que les enfants ne pussent pas rester à la maison, pour être élevés par des précepteurs, sous les yeux de leur mère. Elle voulut voir les vers que j’avais composés, et en fut enchantée ; car, à dire le vrai, elle jugeait fort bien la poésie. Elle les montra même à la femme du pasteur, qui protesta qu’ils étaient charmants ; et les trois filles du pasteur insistèrent pour en avoir chacune la copie.

Tout ceci me semblait du baume sur mes blessures, et je fus encore plus consolé et encouragé, quand ces jeunes dames, qui étaient les savantes 2 de l’endroit, et qui avaient lu d’un bout à 1’autre les vies du docteur Jonhson 3, assurèrent ma mère que les grands génies ne s’appliquaient jamais à l’étude, et qu’ils se montraient toujours paresseux : d’où je commençai à conclure que je n’appartenais pas à la classe ordinaire. Mon père, cependant, fut d’une toute autre opinion ; car lorsque ma mère, dans l’orgueil de son cœur, lui montra mes vers, il les jeta par la fenêtre, en lui demandant si elle « comptait faire son fils un marchand de cantiques » ? Mais c’était un homme insouciant, à idées vulgaires, et je ne puis dire que je l’aie jamais beaucoup aimé : ma mère absorbait toute ma tendresse filiale.

On avait coutume, pendant les vacances, de m’envoyer faire de courtes visites à mon oncle, qui devait me nommer son héritier : on pensait que je m’emparerais ainsi de son esprit, et qu’il deviendrait fou de moi. C’était un vieux compère bien sec, au regard inquiet, et qui habitait une vieille maison de campagne délabrée, qu’il laissait tomber en ruine, par extrême avarice. Il n’avait qu’un seul domestique, vivant avec lui, ou plutôt mourant de faim, depuis bien des années. Il n’était permis à aucune femme de coucher dans la maison. Une fille du vieux domestique habitait, près de la porte, un réduit, qui jadis avait été une loge de portier ; elle avait la permission de passer chaque jour une heure dans la maison, pour faire les lits et apprêter un morceau à manger. Le parc qui entourait le logis avait un aspect sauvage ; on voyait croître les arbres, respectés par la serpe ; les étangs croupis, les urnes et les statues tombées de leurs piédestaux et ensevelies sous un épais gazon. Les lièvres et les faisans étaient si peu inquiétés, excepté par les braconniers, qu’ils se multipliaient abondamment et se jouaient sur les pelouses inégales, et dans les avenues pleines de mauvaises herbes. Pour garder la maison, pour effrayer les voleurs, que mon oncle redoutait un peu, et afin d’éloigner les visites qu’il craignait presqu’autant, il nourrissait deux ou trois limiers, qui rôdaient continuellement dans le parc, et faisaient la terreur des paysans du voisinage. Ces chiens maigres et affamés, semblaient toujours prêts à dévorer un homme, seulement pour apaiser leur faim ; et ils mettaient réellement obstacle à ce qu’aucun étranger approchât de ce château enchanté.

Telle était la maison de mon oncle, que j’allais visiter de temps à autre, pendant les vacances. J’étais, comme je l’ai déjà dit, le favori du vieillard ; c’est-à-dire qu’il ne me haïssait pas autant qu’il haïssait tout le monde. On m’avait bien appris quel était son caractère, et l’on m’avait engagé à cultiver ses bonnes grâces ; mais j’étais trop jeune et trop insouciant, pour être courtisan ; et dans le fait je n’ai jamais été assez attaché à mes intérêts pour leur permettre de régler mes sentiments. Cependant, nous nous accordions bien ensemble, et comme mes visites ne lui coûtaient rien, elles ne paraissaient pas lui être désagréables. J’apportais toujours ma ligne, et je tirais de l’étang la moitié de ce qu’il fallait à notre table.

Nos repas étaient tristes et solitaires. Mon oncle parlait peu : il montrait du doigt ce qu’il désirait, et le domestique le comprenait très bien. En effet, ce John, ou Iron-John 4, comme on l’appelait dans le voisinage, était la contrepartie de son maître. C’était un vieillard grand et sec, avec une perruque usée, qui semblait faite d’une queue de vache ; sa figure était aussi rude que si elle avait été recouverte de la peau du même animal. Il portait ordinairement un long habit de livrée, tout rapetassé, pris dans la garde-robe de la maison, et qui faisait des poches autour de ses membres sans en serrer aucun, ayant évidemment appartenu à quelque prédécesseur plus gras, dans les jours d’abondance du château. Il semblait que par la longue habitude du silence, les gonds de sa mâchoire se fussent rouillés ; il lui fallait pour les entrouvrir et laisser sortir une phrase passable, autant d’efforts qu’il en eût employés pour ouvrir les grilles de fer du parc, et pour faire sortir le vieux carrosse de famille, qui, sous la remise, tombait en morceaux.

Je dois convenir, néanmoins, que les bizarreries de mon oncle me divertirent pendant quelque temps ; le délabrement même de ce triste séjour avait quelque chose qui frappait mon imagination. Quand il faisait beau, je m’amusais seul à parcourir tout le parc, et à galoper comme un jeune cheval sur les pelouses. Les lièvres et les faisans semblaient regarder avec surprise un être humain qui se promenait en plein jour sur ces terres défendues. Quelquefois je leur lançais des pierres, ou je poursuivais les oiseaux avec un arc et des flèches ; car c’eût été me trahir que de me servir de fusil. De temps en temps, le chemin m’était barré par un bambin à cheveux roux, hérisson en guenilles, fils de la femme à la loge : il courait comme un sauvage à l’entour de la maison ; j’essayai d’abord de l’apprivoiser, et de faire de lui mon compagnon ; mais il semblait imprégné du caractère étrange et farouche de tout ce qui l’environnait, et il se tenait toujours à l’écart. Je le regardai donc comme un nouvel Ourson 5, et je m’amusais à lui lancer quelques flèches ; alors, tenant d’une main ses chausses mal attachées, il décampait avec l’agilité du daim.

Il y avait dans cette solitude sauvage quelque chose de singulièrement attrayant pour moi : les vastes écuries, vides et ruinées par la pluie et le vent, ou sur les stalles vacantes l’on voyait encore les noms des anciens chevaux favoris ; les fenêtres bouchées de pierres et de planches ; les toits à demi brisés, occupés par les freux et les choucas, tout avait un singulier aspect d’abandon. On aurait cru la maison tout à fait inhabitée, si ce n’eût été un léger filet de fumée bleuâtre qui par intervalles s’élevait en tire-bouchon du milieu d’une des vastes cheminées, où s’apprêtait le maigre et chétif repas de mon oncle.

La chambre de mon oncle, située dans un coin écarté du bâtiment, était fortement garantie de tout danger et d’ordinaire fermée à double tour. Je n’étais jamais admis dans ce fort redoutable, où le vieillard passait la plus grande partie de la journée, immobile comme une vieille araignée dans la citadelle qu’elle s’est tissue. Le reste du château m’était cependant ouvert, et je m’y promenais librement. Le brouillard, et la pluie qui s’introduisait par les fenêtres cassées, faisaient pourrir et tomber le papier des murs, et moisir les tableaux ; peu à peu les meubles se détruisaient. Quand le temps était mauvais, j’aimais à circuler dans les grandes et vastes chambres, et à écouter le vent mugir, les portes et les volets battre à chaque instant. Je me plaisais à penser que lorsque j’hériterais de cette terre je remettrais tout à neuf et que bientôt les accents de la joie retentiraient dans le vieux bâtiment, étonné lui-même de sa gaieté.

La chambre que j’occupais, pendant ces visites, était celle que ma mère avait eue étant demoiselle. On y voyait encore la toilette ornée de ses mains, les paysages qu’elle-même avait dessinés. Elle n’y était jamais entrée depuis son mariage ; mais elle me demandait souvent si tout y était encore dans le même état. Tout restait exactement de même ; j’aimais cette chambre, pour l’amour de ma mère, et je prenais soin de conserver chaque objet et de réparer de mes mains les brèches aux croisées. Je jouissais par anticipation de l’époque où je souhaiterais à ma mère la bienvenue dans la maison de ses ancêtres, et où je la rétablirais dans les lieux témoins, de sa première enfance.

Enfin, mon mauvais génie, ou ce qui est peut-être la même chose, la muse poétique, m’inspira l’idée de rimer encore. Mon oncle, qui ne se rendait jamais à l’église 6, lisait chaque dimanche quelques chapitres de la Bible : Iron-John, la femme de la loge et moi nous composions la congrégation. Il semblait que peu lui importait ce qu’il lisait, pourvu que ce fût tiré de la Bible. Quelquefois, par exemple, c’était le cantique de Salomon 7 ; et ce squelette desséché disait alors, « qu’il cherchait du soulagement dans le vin et qu’il se restaurait de pommes, parce qu’il était malade d’amour. » Quelquefois, les lunettes sur le nez, il estropiait des chapitres entiers de noms hébreux, du Deutéronome, tandis que la pauvre femme soupirait et gémissait, comme si elle eut été fortement émue. Son livre favori, cependant, était le Voyage du Pèlerin, et chaque fois qu’il arrivait au passage où l’on parle du Château des doutes, et du géant Désespoir, je pensais à mon oncle et à son vieux château ruiné. Cette idée me souriait tellement, que je me mis à griffonner à ce sujet quelques vers, sous les arbres du parc : en peu de jours, j’avançai assez bien un poème, ou je donnais la description de la maison de campagne, sous le nom de Château des doutes, et où mon oncle représentait le géant Désespoir.

Je perdis mon manuscrit dans quelque coin, et je soupçonnai bientôt que mon oncle l’avait trouvé, lorsqu’il me signifia rudement que j’eusse à retourner chez moi, et à ne plus revenir le voir, avant qu’il ne me fît demander.

Précisément à cette époque, ma mère mourut. Je ne puis m’arrêter sur cette triste circonstance. Mon cœur, insouciant et indifférent sur toute chose que ce soit, se gonfle au seul souvenir de ce malheur. La mort de ma mère fut un événement qui peut-être amena toutes mes autres infortunes. Avec elle s’éteignit tout ce qui m’attachait à la maison. Il n’y avait plus personne à qui je voulusse plaire, ou que je craignisse d’offenser. Mon père était un homme bon, à sa manière : mais il avait un mauvais système d’éducation, et nous différions de sentiment sur des points essentiels. Il y a, sur l’utilité des verges, un grande différence d’opinion, suivant le bout qui vous tombe en partage. Je ne pus jamais embrasser la manière de voir de mon père, sur ce point.

Je commençai donc à m’impatienter très fort de rester à l’école, et d’être fouetté pour des choses qui me déplaisaient. Je soupirais après le changement, surtout depuis que j’avais perdu la ressource d’une diversion aux ennuis de l’école, dans l’aspect effrayant de la maison de mon oncle.

Je n’avais pas encore dix-sept ans ; j’étais grand, pour mon âge, et plein d’idées fantasques. J’éprouvais un vif et insatiable désir de voir les différents genres de vie et les différentes classes de la société : cette humeur errante avait été nourrie en moi par Tom Dribble, l’esprit le plus distingué, le plus grand génie de l’école, doué de toutes les dispositions vagabondes d’un poète.

J’avais l’habitude, en classe, de m’asseoir à mon pupitre, pendant les belles journées d’été, et au lieu d’étudier dans le livre ouvert devant moi, je dévorais de mes regards, à travers la croisée, les vertes prairies et les collines bleuâtres. Combien j’enviais le bonheur de ces groupes assis sur l’impériale d’une diligence, jasant, jouant et riant, tandis que la voiture rapide les entraînait sur le chemin de la capitale ! Les rouliers eux-mêmes, marchant à pas lents à côté de leurs lourds attelages, et traversant ainsi le royaume d’un bout à l’autre, étaient pour moi des sujets d’envie ; mon imagination me représentait les aventures qu’ils devaient rencontrer et les étranges scènes auxquelles ils assistaient. Tout cela était sans doute l’effet du caractère poétique qui fermentait en moi, et qui me poussait dans un monde créé par lui, mais que je prenais pour le monde réel.

Aussi longtemps que ma mère exista, cette forte propension à la vie errante fut combattue par l’attrait plus fort de la maison paternelle et par les puissants liens de l’affection qui me retenaient ; mais maintenant que ma mère n’était plus, l’attrait avait disparu, les liens étaient brisés : mon cœur n’ayant désormais rien qui l’attachât, était à la merci de toutes les impulsions. La modicité de la pension que m’allouait mon père, la pauvreté de ma bourse, qui en était une conséquence immédiate, m’empêchaient seules de monter dans une diligence et de me lancer au hasard sur l’immense océan de la vie.

À cette même époque, le village fut animé, pendant un ou deux jours, par le passage de plusieurs caravanes, qui menaient des bêtes féroces et d’autres raretés à une grande foire annuelle d’une ville voisine.

Je n’avais jamais vu de foire de quelque importance, et ma curiosité fut fortement excitée par le fracas de ces préparatifs. Je contemplais avec un étonnement mêlé de respect les personnages errants qui accompagnaient ces caravanes. Je perdais mes heures dans l’auberge du village, à écouter avec avidité, avec délices, le bavardage original et les grossières plaisanteries des bateleurs et de leurs compagnons ; j’éprouvais le plus vif désir d’assister à cette fête que mon imagination me présentait comme une chose merveilleuse.

Nous eûmes une après-dînée de congé, qui me permit de m’absenter depuis midi jusqu’au soir. Une charrette se rendait du village à la foire : je ne pus résister à la tentation, ni à l’éloquence de Tom Dribble qui était vagabond jusqu’au fond de l’âme. Nous louâmes des places et nous partîmes pleins d’une impatience enfantine. Je comptais bien ne jeter qu’un regard sur cette terre promise, et revenir aussitôt, avant qu’on se fût même aperçu de mon absence.

Dieu ! que j’étais heureux en arrivant à la foire. Combien j’étais enchanté de ce monde si gai, si brillant, qui m’entourait ! Les saillies de Polichinelle, la voltige à cheval, les tours magiques des sorciers ! Mais ce qui s’empara le plus de mon attention, ce fut un théâtre ambulant où l’on représenta, en moins d’une demi-heure, une tragédie, une pantomime et une farce, et où l’on assassina plus de personnages qu’à Drury- Lane et à Covent-Garden, pendant toute une soirée 8. Depuis cette époque, j’ai souvent vu des pièces jouées par les meilleurs acteurs du monde ; mais je n’éprouvai jamais la moitié des jouissances que me procura cette première représentation.

Il y avait là un féroce tyran coiffé d’un casque, pareil à une écuelle renversée, et vêtu d’un costume de laine rouge, avec de magnifiques broderies en cuir doré ; son visage était si effrayant, par d’énormes moustaches et par des sourcils épais et froncés, noircis au moyen d’un bouchon brûlé, que je me sentais battre le cœur quand il parcourait à pas lents le petit théâtre. Je fus aussi ravi de la merveilleuse beauté d’une infortunée demoiselle, en taffetas rose fané et en mousseline blanche, bien sale, que le tyran retenait dans une rude captivité, afin de gagner sa tendresse, et qui pleurait, se tordait les mains, et agitait un mouchoir blanc déchiré, du sommet, d’une tour inexpugnable, haute comme un carton de modiste.

Même lorsque je fus sorti, à la fin de la pièce, je ne puis m’arracher des environs du théâtre ; étonné et ravi, je me mis à rire en voyant les acteurs représenter des grotesques, ou danser sur un échafaud établi à l’extérieur de la cabane, pour séduire une nouvelle chambrée de spectateurs.

J’étais si distrait par ces scènes variées, si absorbé par la foule de sensations qui s’emparaient de moi, que je semblais ravi en extase. Je perdis mon compagnon, Tom Dribble, dans une querelle et une bagarre, près d’un des théâtres ; mais j’avais l’esprit trop occupé pour songer longtemps à lui. Je rôdai jusqu’à ce qu’il fît obscur ; alors la foire fut éclairée et m’offrit une nouvelle scène de magie. L’illumination des tentes et des échoppes, le brillant effet des théâtres décorés en lampions, où se montraient des groupes d’acteurs en beaux habits de fête, contrastaient admirablement avec l’obscurité qui environnait le tableau : tandis que le bruit des tambours, des trompettes, des violons, des hautbois et des cymbales, mêlé aux harangues des bateleurs, aux cris de Polichinelle et aux éclats de rire de la foule, s’unissaient pour prolonger et compléter ma folle distraction.

Le temps volait, sans que je m’aperçusse. Quand je revins à moi, et que je songeai à l’école, je me hâtai de partir. Je m’informai de la charrette dans laquelle j’étais venu : elle s’en était retournée depuis longtemps ! Je demandai l’heure ; près de minuit ! Un tremblement soudain me saisit. Comment rentrer à l’école ? J’étais trop fatigué pour faire la route à pied, et je ne savais où m’adresser pour avoir une voiture : et quand même j’en trouverais une, oserais-je déranger toute 1’école, si longtemps après minuit ?… Réveiller le lion endormi, le maître ! au beau milieu du repos de la nuit ?… l’idée était trop effrayante, pour un écolier en faute. Toutes les horreurs du retour se pressèrent à mes yeux ; mon absence aurait été remarquée depuis longtemps… et une absence d’une nuit entière… Œuvre de ténèbres, difficile à expier ! Les verges du pédagogue décuplaient les terreurs de mon imagination épouvantée. Je me représentais le châtiment et l’humiliation sous mille formes, et le cœur me manquait à ce tableau. Hélas ! bien souvent les petits chagrins de l’enfance font souffrir nos âmes timides autant que les malheurs réels de l’âge viril qui accablent des cœurs plus courageux.

J’errais autour des échoppes ; là, j’aurais pu tirer une leçon de mes sentiments actuels. Combien les charmes de ce monde dépendent de nous-mêmes ! Maintenant je ne voyais plus rien de gai, ni de délicieux dans les divertissements qui m’environnaient. Je m’étendis à terre, fatigué et aux abois, derrière une de ces vastes tentes ; et me couvrant du bord de la toile, pour me préserver de la fraîcheur de la nuit, je m’assoupis bientôt.

J’avais dormi fort peu, quand je fus éveillé par des éclats de gaieté qui venaient d’une cabane voisine : c’était le théâtre ambulant, grossièrement construit en planches et en toile. Je regardai par une ouverture, et je vis tous les personnages dramatiques, tragédie, comédie et pantomime, occupés à se rafraîchir, après le départ de leur dernier auditoire ; ils étaient gais et folâtres, et les éclats de rire ébranlaient leurs tristes tréteaux : je fus surpris de voir le tyran au manteau de laine rouge, et aux épouvantables moustaches qui avaient fait battre mon cœur quand il se pavanait sur les planches, métamorphosé maintenant en un gros gaillard de bonne humeur : il n’avait plus sur la tête la brillante écuelle, et sa face joviale était lavée de toutes les terreurs du bouchon brûlé. Je fus enchanté aussi de voir la pauvre demoiselle en taffetas passé et en mousseline sale, qui avait tremblé sous sa tyrannie, et qui m’avait tant affligé par ses chagrins, assise familièrement sur ses genoux, et buvant à la même cruche. Arlequin dormait sur un banc : et moines, satyres et vestales, groupés ensemble, riaient à gorge déployée d’une histoire fort leste, contée par un malheureux chevalier qui avait été assassiné de la manière la plus barbare, dans la tragédie.

En effet, tout cela était nouveau pour moi ; j’entrais dans une autre planète. Je regardai et j’écoutai avec beaucoup de curiosité et un vif plaisir. Ils débitaient mille étranges histoires et mille plaisanteries sur les événements du jour ; et ils faisaient les descriptions les plus burlesques, en singeant les spectateurs qui les avaient admirés. Leur conversation était pleine d’allusions à leurs aventures, dans les divers endroits où ils s’étaient montrés, aux rôles qu’ils avaient joués dans différents villages, et aux embarras comiques où ils s’étaient trouvés quelquefois. Toutes les inquiétudes passées fournissaient aujourd’hui à ces êtres insouciants et légers matière à plaisanterie et contribuaient beaucoup à la gaieté du moment. De foire en foire, ils avaient parcouru le royaume entier, et ils se disposaient à partir pour Londres, le lendemain matin. Mon parti fut pris. Je sortis de mon asile et me glissai à travers la haie dans un champ voisin, où je me mis en devoir de me transformer en pauvre, couvert de guenilles. Je déchirai mes habits ; je les salis de boue ; je me barbouillai le visage et les mains ; me traînant près d’une des boutiques, j’y dérobai un vieux chapeau, et je laissai à la place le mien, qui était neuf. C’était un vol honnête, et j’espère qu’au jour du jugement ce chapeau ne s’élèvera pas contre moi.

J’osai maintenant me rendre à ce théâtre où l’on se divertissait si bien ; et me présentant au corps dramatique, je m’offris comme volontaire. Je me sentis terriblement agité et confus ; car jamais je n’avais été en présence de tels personnages 9. Je m’étais adressé au directeur de la troupe. C’était un gros homme, habillé de blanc sale, le corps emmailloté dans une ceinture rouge à franges de clinquant ; son visage était barbouillé de fard, et une plume flottait majestueusement sur son vieux bonnet noir à paillettes ; c’était le Jupiter-tonnant de cet Olympe, et autour de lui se trouvaient les dieux et les déesses d’un rang inférieur. Il étais assit à l’extrémité d’un banc, près de la table, un bras appuyé sur la hanche, et l’autre étendu vers l’anse d’une cruche qu’il avait lentement éloignée de ses lèvres pour m’inspecter des pieds à la tête. C’était un terrible moment d’examen ; et je me représentais les groupes qui nous entouraient livrés au doute, et attendant, en silence, le signe souverain.

Il me demanda qui j’étais, quels talents je possédais et quelles seraient mes prétentions. Je me fis passer pour un domestique renvoyé d’une famille honnête ; et comme heureusement on n’a pas besoin de recommandation spéciale pour être admis en mauvaise société, il était facile de répondre aux questions sur ce sujet. Quant à mes talents, je savais réciter quelques vers et même plusieurs scènes de pièces, que j’avais apprises pour nos représentations de l’école. Je savais danser. Cela suffit. On ne m’interrogea pas davantage sur mes connaissances : un danseur, c’était précisément ce qui leur manquait ; et… comme je ne demandais d’autre salaire que la nourriture y compris les liquides, plus le transport gratis par le monde, le marché fut conclu à l’instant.

Voyez-moi donc, subitement métamorphosé d’écolier de bonne famille en sauteur-bouffon ; car ce fut l’emploi dans lequel je débutai. J’étais un de ceux qui formaient les groupes dans les drames, et l’on m’employait surtout à danser sur les tréteaux, en dehors de la cabane, pour attirer les spectateurs. J’étais équipé en satyre, avec un costume de grosse ratine qu’on avait ajusté à ma taille, et un grand masque riant, orné de longues oreilles et de petites cornes. Ce déguisement me convenait beaucoup, parce qu’il me préservait du danger d’être reconnu, aussi longtemps que nous serions dans cette partie de la province ; et, puisque je n’avais qu’à sauter et à faire des pas grotesques, le rôle était favorable à un débutant ; j’étais presque comme Simon-Snug, dans le rôle du lion, à qui l’on ne demandait que de rugir 10.

Je ne puis vous exprimer combien j’étais heureux de mon changement subit de situation. Je ne me sentais pas dégradé, car j’avais trop peu vu la société pour avoir des idées sur la distance des rangs ; et il est rare qu’un enfant de seize ans soit aristocrate. Je n’avais point quitté d’amis, car personne au monde ne s’intéressait à moi, depuis que ma bonne mère n’existait plus : je n’avais quitté aucun plaisir, car mon unique plaisir était d’errer partout et de me livrer aux caprices d’une imagination poétique, et j’en jouissais maintenant dans toute sa latitude. Il n’y a point de vie éminemment poétique comme celle d’un bouffon sauteur.

Peut-être dira-t-on, que tout ceci annonçait de basses inclinations. Je ne le pense pas ; non que je prétende me justifier entièrement, je connais trop mon caractère fantasque ; mais, en cette occasion, je ne fus séduit ni par l’amour de la mauvaise compagnie, ni par un penchant pour les habitudes vicieuses : j’ai toujours méprisé un grossier abrutissement ; j’ai toujours éprouvé du dégoût pour le vice, qu’il fût dans les hautes classes ou dans les rangs inférieurs. J’étais entraîné par une impulsion soudaine, irréfléchie. Je n’avais pas le projet d’embrasser cette profession comme genre de vie, ni de m’attacher à ces gens comme à ma future société. Ma seule idée était de satisfaire, en passant, ma curiosité, et de m’abandonner à mes fantaisies. J’avais un goût prononcé pour les originalités de caractère et pour les changements de situation ; je fus toujours avide d’assister à la comédie de la vie, et curieux d’en voir les scènes variées.

Ainsi, en me joignant à des bateleurs et à des bouffons, j’étais guidé par cette même vivacité d’imagination qui m’avait déjà conduit près d’eux : je marchais, pour ainsi dire, enveloppé d’une illusion protectrice, que mon imagination répandait autour de moi : je me liais avec ces gens parce qu’ils me paraissaient avoir une manière d’être tout à fait poétique ; leurs façons bizarres, et quelque chose de pittoresque dans leur genre de vie, me divertissaient ; mais je n’étais ni amusé, ni corrompu par leurs vices. Bref, je me mêlais parmi eux, comme le prince Hal parmi ses ignobles compagnons, uniquement pour satisfaire mes caprices 11.

Je n’examinai pas ainsi mes motifs à cette époque : j’étais trop insouciant, trop léger pour raisonner sur ce sujet : mais je le fais à présent, lorsque, non sans trembler, je me rappelle tous les périls auxquels je m’exposai inconsidérément, et la manière dont j’y échappai. J’en suis bien sûr, cette poétique ardeur, qui m’avait précipité dans la nasse, suffit seule pour m’en tirer avant que je devinsse un incorrigible vagabond.

Tout entier aux jouissances du moment, étourdi par cette impétuosité d’esprits animaux, si actifs chez un enfant, je dansais, je faisais mille cabrioles et, mille tours bizarres sur les tréteaux, dans les villages où nous représentions nos farces ; et je fus généralement reconnu pour le mortel le plus agréable qui eût jamais rempli ces rôles. Ma disparition de l’école avait excité l’inquiétude de mon père ; car un jour, devant la tente même où je jouais, j’entendis publier mon signalement, avec la promesse d’une récompense pour celui qui donnerait quelque renseignement sur moi. Je ne me faisais pas beaucoup de scrupule de laisser mon père livré à quelque peine à mon sujet ; c’était le punir de son ancienne indifférence ; et me rendre plus précieux, quand il me retrouverait.

Je m’étonnai qu’aucun de mes camarades ne reconnût en moi la brebis égarée que l’on réclamait ; mais ils étaient tous, sans doute, occupés de leurs propres affaires ; ils se livraient sérieusement à leur profession : car la folie était, pour la plupart, un simple métier, et plus d’une fois ils grimaçaient et cabriolaient le cœur bien gros. Chez moi, au contraire, tout était réalité : je jouais con amore ; je babillais et je riais avec l’irrésistible gaieté de mon esprit. Il est vrai que, de temps à autre, je tressaillais et je reprenais mon sérieux, si je recevais à l’improviste, au milieu de mes gambades, un coup de la batte d’Arlequin ; car elle me rappelait les verges de mon ancien maître d’école. Mais je m’y habituai bientôt, et je supportai les coups de poing, les coups de pied, les roulées, et les autres traits d’esprit du pantomime ambulant, avec une humeur joviale qui me fit singulièrement chérir.

La tournée de province de la troupe se termina bientôt, et nous nous rapprochâmes de la capitale, pour assister aux foires qui se tiennent dans ses environs. La plus grande partie de nos bagages de théâtre fut envoyée en avant, afin que tout se trouvât prêt à l’ouverture des foires, tandis qu’un détachement de la compagnie voyageait à petites journées, et fourrageait dans les villages. Je m’amusais beaucoup de la vie aventurière et bizarre que nous menions ; arrivés aujourd’hui, partis demain ; tantôt faisant de bons repas dans les auberges, tantôt mangeant au pied des haies, sur la verdure des champs. Lorsque l’auditoire était nombreux, et la recette considérable, nous nous régalions ; au cas contraire, nous faisions maigre chère, et nous nous consolions par l’espoir des succès du lendemain.

Enfin, le nombre toujours croissant de rapides diligences qui nous devançaient, couvertes de voyageurs ; le concours toujours plus nombreux de voitures, de chariots, de charrettes, de cabriolets, de troupeaux de bœufs et de moutons se pressant sur la route ; les petites bonbonnières, en guise de maisons de campagne, avec leur joli parterre de douze pieds carrés, et leurs arbres hauts de douze pieds, tout blancs de poussière, et les innombrables pensionnats pour les jeunes personnes et les jeunes gens, placés le long de la route, afin que les enfants jouissent de l’air pur et du calme de la campagne ; tout annonçait que la superbe capitale n’était pas loin. Le bruit, la foule, la confusion, la poussière et les embarras s’augmentaient plus nous approchions, jusqu’à ce que je visse le grand nuage de fumée suspendu dans les airs, comme le dais d’un trône au-dessus de cette reine des cités.

Voilà de qu’elle manière je fis mon entrée dans Londres, en misérable saltimbanque, à la tête d’une caravane et au milieu d’une foule de vagabonds ; j’étais cependant aussi heureux qu’un prince ; car, comme le prince Hal, je me sentais supérieur à ma situation, et je savais que je pouvais un jour la quitter et remonter à ma place.

Comme mon œil étincela quand nous passâmes le coin de Hyde-Park et que je vis rouler les somptueux équipages ! Par derrière, les laquais poudrés en riches livrées, avec de beaux bouquets et des cannes à pommes d’or : au dedans, des femmes séduisantes, si magnifiquement parées, et d’une beauté divine ! Je fus toujours très sensible aux charmes du sexe ; ils étaient ici dans toute leur puissance de séduction ; car, quoi qu’on dise de la beauté sans ornements 12, il y a quelque chose qui impose dans les charmes revêtus d’une brillante parure. Ce beau cou de cygne entouré de diamants ; ces cheveux noirs comme le jais, parsemés de perles ; ces rubis étincelants sur un sein de neige, sont des objets que jamais je ne contemplai sans émotion ; et un bras éblouissant de blancheur, serré dans de beaux bracelets, des doigts effilés et transparents, chargés de bagues brillantes, ont pour moi un charme irrésistible. Mes yeux furent même éblouis à l’aspect d’une grande et majestueuse beauté qui passait à côté de moi : elle était au-dessus de tout ce que mon imagination prêtait à ce sexe. J’éprouvai pour un instant de la honte en songeant à la société dont je faisais partie, et en mesurant l’immense intervalle qui me séparait de ces êtres imposants.

Je me dispenserai de vous donner les détails de ma vie fortunée dans les environs de la capitale, quand je jouais aux diverses foires qui s’y tiennent à la fin du printemps, et au commencement de l’été. Ce passage d’un endroit à l’autre, ce changement continuel de scènes, nourrissait mon imagination avide de nouveautés, et tenait mes esprits dans un état perpétuel de mouvement.

Comme j’étais grand pour mon âge, je désirai un jour de représenter les héros dans la tragédie ; mais, après deux ou trois essais, le directeur me trouva décidément incapable de remplir cet emploi ; et la première actrice tragique, grosse et grande femme, qui avait horreur d’un héros si mince, confirma la décision.

Le fait est que j’avais tâché de donner du sens à un langage qui n’avait pas de sens, et du naturel à des scènes qui n’avaient pas de naturel. On disait que je ne remplissais pas mes rôles, et on avait raison. Les rôles avaient été disposés pour une tout autre espèce d’hommes. Notre premier tragique était un gros et vigoureux gaillard, à voix de stentor ; il frappait du talon, et se donnait des coups dans la poitrine, à secouer sa perruque ; il beuglait, en déclamant son galimatias, de manière que chaque phrase retentissait à l’oreille comme le son d’une timbale. J’aurais aussi bien réussi à remplir ses habits que ses rôles. Quand nous avions un dialogue ensemble, je n’étais rien à côté de lui, avec ma voix faible et mes manières distinguées. C’était comme si l’on eût voulu parer les coups d’un gourdin, en maniant une légère épée. Me voyait-il gagner terrain sur lui ? Il se réfugiait dans sa grosse voix, et lançait contre moi des éclats semblables à ceux du tonnerre, jusqu’à ce qu’ils fussent recouverts par le tonnerre plus bruyant encore des applaudissements de l’auditoire.

À dire la vérité, je soupçonne que l’on ne jouait pas franc jeu avec moi, et qu’il y avait quelque manigance au fond ; car, sans vanité, je crois que j’étais meilleur acteur que lui. Comme je ne m’étais pas engagé par ambition dans cette carrière vagabonde, je ne me fâchais pas de ne point obtenir d’avancement ; mais je voyais avec chagrin qu’une vie errante avait aussi ses peines et ses tourments, et que les jalousies, les intrigues et les plus folles ambitions se trouvaient même parmi des vagabonds.

En effet, quand je fus plus habitué à ma situation, et que les prestiges de mon imagination se furent dissipés peu à peu, je commençai à m’apercevoir que mes camarades n’étaient pas aussi heureux et aussi exempts d’inquiétudes que je me l’étais d’abord figuré. Ils étaient réciproquement jaloux de leurs talents, et ils se querellaient pour les rôles, comme les auteurs des grands théâtres ; ils se querellaient pour les costumes ; et il y avait une robe de soie jaune, à garniture rouge, et une toque ornée de trois plumes d’autruche cassées, qui mettaient tous les jours aux prises les dames de la troupe. Même les artistes parvenus au plus haut degré de distinction n’étaient pas plus heureux que les autres, car M. Flimsey, lui-même, notre premier rôle tragique, et qui paraissait un compère jovial et sans soucis, m’avoua un jour, dans un accès de confiance, qu’il était bien malheureux. Il avait un beau-frère, par suite de mariage, qui était directeur de théâtre dans une petite ville de province ; et ce bon parent « un peu plus que parent, mais un peu moins que bon 13 », le dédaignait et le traitait avec mépris, parce qu’il n’était après tout qu’un comédien ambulant. Je tâchai de le consoler en rappelant les nombreux applaudissements qu’il recevait chaque jour ; mais en vain, il me déclara qu’ils n’avaient aucun charme pour lui, et que jamais il ne serait heureux, aussi longtemps que le nom de Flimsey ne rivaliserait pas avec celui de Crimp.

Combien peu ceux qui sont devant le rideau d’un théâtre savent ce qui se passe derrière ! Combien peu ils sont en état de juger, d’après la physionomie des acteurs, ce qui se passe dans leur âme ! J’ai vu se quereller dans la coulisse, comme deux chats, les amants qui, l’instant après, en scène, volaient dans les bras l’un de l’autre ; et un jour que notre Belvidéra donnait à son cher Jaffier 14 le baiser d’adieu, je craignis qu’elle ne lui mordît un morceau de la joue. Notre premier tragédien, hors de la scène, était un imperturbable goguenard ; notre premier paillasse était le mortel le plus hargneux qui existât. Il allait toujours bourrant, toujours grognant, le rire peint sur sa physionomie : et je puis vous assurer, que quelque chose que l’on dise de la gravité d’un singe ou de la mélancolie d’un vieux chat, il n’existe pas d’être plus mélancolique, au monde, qu’un bouffon hors de son rôle.

La seule chose sur laquelle tous fussent d’accord, c’était pour médire du directeur, et pour critiquer son administration. Au reste, j’ai découvert depuis, que c’est là un trait distinctif, inhérent à l’espèce humaine et qui se retrouve, dans toutes les sociétés. Il semble que l’unique occupation de l’homme soit de se plaindre du pouvoir qui le gouverne. Dans tous les genres de vie que j’ai examinés, j’ai vu l’espèce humaine divisée eu deux grandes classes : ceux qui montent et ceux qui sont montés. La grande lutte de la vie semble établie, pour décider à qui restera la selle. C’est, à ce qu’il me paraît, le principe fondamental des politiques, tant dans la vie privée que dans la vie publique. Néanmoins, mon intention n’est pas de faire de la morale ; mais on n’est pas toujours maître de retenir des idées philosophiques.

Eh ! bien donc, pour en revenir à moi, on avait décidé, comme je lai dit, que je n’étais nullement propre à la tragédie, et, par malheur, comme je n’avais aucune facilité pour apprendre, à cause de la faiblesse de ma mémoire, on me déclara également peu propre à la comédie. D’ailleurs, l’emploi des jeunes premiers se trouvait accaparé par un acteur avec qui je ne pouvais entrer en concurrence, puisqu’il le remplissait depuis près d’un demi-siècle. Je redescendis donc à la pantomime. Cependant, par suite des bons offices de la femme du directeur, qui m’avait pris en amitié, je fus promu du rôle de satyre à celui d’amoureux ; et avec ma figure couverte de rouge et de mouches, une énorme cravate de papier, un chapeau à forme pointue, et un ample habit bleu de ciel à long pans, je fus métamorphosé en amant de Colombine. Mon rôle n’était ni bien tendre, ni très sentimental ; je n’avais qu’à poursuivre la belle fugitive ; à recevoir de temps en temps la porte au nez ; à me casser quelquefois la tête contre un poteau, à tomber et à rouler par terre avec Pantalon et Paillasse, et à souffrir patiemment les vigoureux coups du sabre de bois d’Arlequin.

Mais le malheur voulut que mon tempérament poétique se reprît à fermenter en moi, et produisit de nouveaux troubles. L’air inflammatoire d’une grande capitale joint aux sites champêtres où les foires se tenaient, tels que Greenwich-Park, Epping-Forest et la charmante vallée de West-End, avait sur moi la plus puissante influence. Tantôt, à Greenwich-Park, j’étais témoin des anciens jeux des jours de fête, des courses du haut en bas des collines, et des danses en rond où l’on s’embrasse ; tantôt un firmament de joues fleuries et de beaux yeux bleus s’offrait à ma vue, au moment où j’exécutais des grotesques sur nos tréteaux : tout cela mit en mouvement mon jeune sang et mon caractère poétique. En un mot, je jouai mon rôle au naturel, et je devins éperdument amoureux de Colombine. C’était une jolie fille, appétissante et bien faite, avec de beaux cheveux châtains, qui rendaient plus piquante sa mine friponne. Du moment que je fus amoureux de bonne foi, il me devint impossible de jouer la passion. J’étais tout imagination et tout sentiment, et je ne pouvais montrer des émotions feintes, quand j’étais si vivement touché de la réalité. Je ne pouvais badiner avec une fiction qui s’approchait si fort de la vérité. Je jouai avec trop de naturel pour réussir. Et alors quelle situation pour un amant ! Je n’étais qu’un enfant, et Colombine se riait de ma passion, car les jeunes filles ont bien plus tôt des connaissances sur ce chapitre que les garçons, si longtemps gauches. Quelles angoisses j’avais à souffrir chaque fois qu’elle dansait à l’extérieur de la cabane et qu’elle étalait si généreusement tous ses charmes, j’étais au supplice. Pour achever ma misère, j’avais un rival réel dans la personne d’Arlequin, gaillard de vingt-six ans, actif, vigoureux et rusé, Quel espoir restait-il, avec une telle rivalité, pour un pauvre jouvenceau comme moi, ignorant et novice ?

J’avais, cependant, quelques avantages qui parlaient pour moi. Malgré mon changement de vie, je conservais ce je ne sais quoi indéfinissable qui distingue toujours l’homme comme il faut, ce je ne sais quoi, qui est plutôt dans l’air et dans les manières que dans les habits, et qu’il serait aussi difficile à l’homme bien né de dépouiller qu’à un manant d’acquérir. La troupe l’avait généralement senti, et m’appelait d’ordinaire le petit monsieur Jack. La jeune fille s’en apercevait aussi ; et, malgré sa prédilection pour mon imposant rival, elle aimait à folâtrer avec moi. Cela ne faisait que redoubler mes tourments, en augmentant ma passion, et en éveillant la jalousie de son amant aux couleurs bigarrées.

Hélas ! pensez combien je souffrais, obligé de poursuivre inutilement ma Colombine, pendant une éternelle pantomime ; de la voir emportée dans les bras robustes de l’heureux Arlequin, et, au lieu de l’arracher de ses mains, d’être contraint à faire par terre des culbutes avec Pantalon et Paillasse, et à supporter les infernales et avilissantes taloches de la batte de mon rival, qui, puisse le ciel le confondre ! (excusez mon emportement) redoublait ses coups, le scélérat ! avec un malicieux plaisir. Bien plus, je l’entendais distinctement rire aux éclats sous son maudit masque. – Je vous demande pardon de m’être un peu échauffé dans ma narration ; je veux rester calme ; mais ces souvenirs m’agitent encore quelquefois. J’ai entendu conter, et j’ai vu dans les livres bien des situations déplorables et désespérées où se trouvaient des amants ; mais il n’y en a aucune, je crois, où le véritable amour ait été jamais exposé à de plus étranges, à de plus rudes épreuves.

Cela ne pouvait durer longtemps ; le sang et la chair ne pouvaient le supporter, au moins le sang et la chair que la nature m’avait donnés : il y avait sans cesse, entre mon rival et moi, de l’animosité ou des querelles dans lesquelles il me traitait avec l’insultante indulgence qu’un homme peut avoir pour un enfant. S’il s’était emporté ouvertement contre moi, j’aurais pu me fâcher, ou du moins j’aurais su quel parti prendre ; mais être humilié, persifflé et traité comme un enfant, en présence de ma maîtresse, quand je sentais fermenter en moi le fier courage d’un homme, quoique petit ! Dieu, cela n’était pas supportable !

Enfin, nous donnions un jour nos représentations à la foire de West-End, qui était, à cette époque, une promenade fort à la mode, et souvent encombrée par les brillants équipages de la ville. Parmi les spectateurs qui garnissaient le devant de notre petit théâtre en toile, une après-dînée que je figurais dans une pantomime, se trouvait un grand nombre de demoiselles d’un pensionnat, avec leur gouvernante. Jugez de ma confusion, quand, au milieu de mes gambades, je reconnus l’objet de mon ancienne flamme, celle pour qui j’avais fait des vers à l’école, celle dont les charmes m’avaient attiré un traitement si sévère, la cruelle Sacharissa ! Ce qui était le pire, je me figurais qu’elle m’avait reconnu, et qu’elle racontait l’histoire de mon humiliante flagellation ; car je la voyais chuchoter avec ses compagnes et avec la gouvernante. Je perdis de vue le rôle que je remplissais et l’endroit où j’étais. Je semblais anéanti, et j’aurais pu me cacher dans un trou à rat… malheureusement, aucun ne s’ouvrit pour m’y recevoir. Avant que je fusse revenu de mon trouble, je fus culbuté par Pantalon et Paillasse, et je sentis le sabre d’Arlequin répéter de vigoureux assauts de façon à dégrader très fort ma dignité.

Ciel et terre ! devrais-je de nouveau souffrir le martyre de cette manière ignominieuse, à la connaissance et même à la vue de la plus charmante, mais de la plus dédaigneuse des belles ? Mon courroux, longtemps étouffé éclata sur l’heure ; les sentiments d’un homme bien né, trop longtemps assoupis, se réveillèrent en moi. Piqué jusqu’au vif par cette insupportable mortification, je me relevai à l’instant, et je m’élançai sur Arlequin, comme un jeune tigre ; je lui arrachai son masque ; je le souffletai, et bientôt je répandis plus de sang sur le théâtre qu’il n’en avait coulé pendant toute une campagne tragique de batailles et d’assassinats.

Aussitôt qu’Arlequin fut revenu de sa surprise, il me rendit mon attaque avec les intérêts. Entre ses mains, je fus réduit à rien. Sans contredit, j’étais plus leste ; cela tenait à mon éducation : mais, il avait le rustique, avantage des os et des muscles. Je sentais que je me serais battu jusqu’à la mort, et il est probable que j’en serais venu là car il avait, comme disent les boxeurs, mis ma tête en compote 15, quand la bonne Colombine accourut à mon secours. Dieu bénisse les femmes ! Elles sont toujours du parti du faible et de l’opprimé.

La bataille devint alors générale ; les acteurs prirent parti pour l’un ou pour l’autre des combattants. Le directeur interposa en vain son autorité ; en vain les plumes blanches de son bonnet noir à paillettes s’élevaient-elles en balayant l’air, et en se balançant en avant et en arrière au plus fort du combat. Guerriers, dames, prêtres, satyres, rois et reines, dieux et déesses, tous se jetaient pêle-mêle dans la mêlée : jamais, depuis le choc sous les murs de Troie, il n’y avait eu pareille lutte entre des combattants divins et humains. L’auditoire applaudissait ; les femmes, criaient et fuyaient la salle et il y eut bientôt une scène de discorde qui défiait toute description.

L’arrivée des officiers de paix put seule rétablir un peu l’ordre. Le dégât, qu’avaient essuyé les costumes et les décorations ne permit point de nouvelle représentation, ce jour-là. La bataille terminée, le premier soin fut de s’informer de la cause qui l’avait amenée ; question que se font ordinairement les politiques après une guerre sanglante et inutile, et qui n’est pas toujours facile à résoudre. On fut bientôt sur mes traces, et l’on en vint à mon inexplicable colère que l’on ne pouvait attribuer qu’à un accès de frénésie 16. Le directeur était juge, jury, et par-dessus le marché, partie plaignante : en pareil cas, la justice est toujours expéditive. Il était sorti du combat, comme un débris aussi imposant que ce beau vaisseau de guerre Espagnol, la très Sainte Trinité. Ses plumes élégantes, qui jadis flottaient par-dessus tout, étaient maintenant penchées sur ses oreilles ; sa robe de gala pendait derrière lui en lambeaux, et ne pouvait dissimuler les ravages qu’elle avait éprouvés dans la mêlée. Le pauvre directeur, pendant là bagarre, avait reçu des coups de pied et des coups de poing de tous les partis ; car chacun saisit une occasion de satisfaire adroitement sur sa carcasse quelque secrète rancune. C’était un homme trop prudent pour déclarer la guerre à toute la troupe ; il jura donc que moi seul je lui avais donné tous les coups de pied et de poing, et je le laissai dans ce sentiment. Il avait cependant quelques blessures qui portaient les traces incontestables des exploits d’une femme. Ses joues rouges et rebondies étaient marquées de sillons ensanglantés qu’on imputa aux ongles de mon intrépide et dévouée Colombine. II n’y eut pas moyen de calmer la colère du monarque ; avoir souffert dans sa personne, avoir souffert dans sa bourse ; voir sa dignité même insultée ! Ce dernier point surpassait toutes les autres choses ; car la susceptibilité des potentats est toujours, en raison inverse de leur dignité réelle. Il déchargea donc sa fureur sur les auteurs de la querelle, et Colombine et moi nous fûmes en même temps renvoyés de la troupe.

Représentez-vous maintenant un garçon tel que moi, d’un peu plus de seize ans, homme comme il faut par naissance, vagabond par métier, lancé au hasard dans le monde ; me voyez-vous me frayer un chemin au travers de la foule de la foire, mon costume de bateleur traînant en lambeaux, et Colombine en pleurs, pendue à mon bras, dans une toilette brillante, mais tout en guenilles ? Les larmes coulaient une à une sur ses joues, en effaçant des couches de fard, et, à la lettre, dévorant les fleurs de son teint 17.

La foule s’écartait pour nous laisser passer, et nous poursuivait de ses huées. Je sentais bien le ridicule de ma situation, mais j’étais trop galant pour abandonner cette belle, qui avait tout sacrifié pour moi. Après avoir traversé la foire, nous nous trouvâmes comme Adam et Ève, dans des contrées inconnues, « et nous avions devant nous le monde entier pour choisir une retraite 18. » Jamais on ne vît dans la délicieuse vallée du West-End un couple plus désolé. La pauvre Colombine jeta en arrière un regard languissant sur la foire, qui semblait briller d’un plus grand éclat qu’à l’ordinaire : les tentes, les boutiques, et les groupes bigarrés, tout cela, doré par le soleil, rayonnait au travers du feuillage des arbres, avec les joyeuses banderoles qui flottaient dans cette belle journée d’été. Colombine s’appuya sur mon bras, avec un profond soupir, et continua sa marche. Je n’avais à lui donner ni espoir, ni consolation ; mais elle s’était attachée à mon sort, et Colombine était trop femme pour me quitter.

Pensifs et silencieux, nous traversâmes donc les belles prairies situées derrière Hampstead, et nous continuâmes notre course, jusqu’à ce que le violon, le hautbois, les cris et les éclats de rire fussent couverts par le son bruyant de la grosse caisse, qui bientôt lui-même se perdît dans le lointain. Nous longeâmes la solitaire et délicieuse Allée des Rossignols. Quel lieu pouvait être plus propice pour un couple d’amants !… Mais quel couple d’amants ! Pas un rossignol ne chanta pour nous charmer : les Bohémiennes mêmes, qui campaient là pendant la foire, n’offrirent point de dire la bonne aventure à un couple de si mauvais augure, qui sans doute leur paraissait porter sa destinée trop lisiblement écrite sur la physionomie, pour avoir besoin d’interprète ; les enfants de Bohémiens se traînaient à leurs cabanes, et nous jetaient des regards craintifs, tandis que nous approchions. Je m’arrêtai un moment, presque tenté de devenir Bohémien ; mais je trouvais mes intimations poétiques suffisamment satisfaites, pour le moment, et je passai outre. Nous voyageâmes ainsi, comme un prince et une princesse dans un conte de nourrice, jusqu’à ce que nous eûmes traversé une partie de la bruyère de Hampstead, et nous arrivâmes près du château de Jack Straw. Là, fatigués, abattus, nous nous assîmes sur le penchant d’une colline, tout à côté de cette même borne milliaire où Whittington entendit jadis les cloches de Bow présager sa future grandeur 19. Hélas ! Aucune cloche ne nous invitait, tandis que nous jetions sur la ville déjà éloignée un regard désolé ! La vieille cité de Londres semblait s’envelopper, d’un air farouche, dans son manteau de fumée noirâtre, et ne vouloir offrir aucune protection à un couple aussi mal vêtu.

Cette fois-ci, du moins, la marche ordinaire de la pantomime était renversée ; Arlequin était dupe, et l’amoureux avait emmené tout de bon sa Colombine. Mais que faire d’elle à présent ? Je ne pouvais pas la prendre par la main, retourner chez mon père, me jeter à ses genoux, et lui demander son pardon et sa bénédiction, selon l’usage dramatique. Les chiens même auraient chassé une beauté si déguenillée.

Au milieu de mes tristes réflexions, quelqu’un me frappa sur l’épaule, et en levant les yeux, je vis derrière moi deux gaillards grands et vigoureux. Ne sachant à quoi m’attendre, je me levai, et je me préparai à me battre de nouveau ; mais en un clin d’œil ils me donnèrent un croc en jambe et se saisirent de moi.

« Allons, allons, mon jeune maître, dit l’un des drôles, d’un ton brusque, mais gai, ne vous mettez pas en fureur ; on a pensé que vous aviez eu assez de liberté pour cette fois. Venez, il est plus que temps de laisser là ces arlequinades, et de rentrer chez votre père.

En effet, j’étais tombé entre les mains d’hommes sans pitié. La cruelle Sacharissa avait dit qui j’étais, qu’on avait promis par tout le pays une récompense pour celui qui donnerait de mes nouvelles, et que mon signalement avait été inséré dans les papiers publics : ainsi ces harpies, par le vil appât de l’or, résolurent de me livrer aux mains de mon père, et aux griffes de mon pédagogue.

En vain je jurai que je n’abandonnerais jamais ma fidèle et triste Colombine ; ce fut en vain que je m’échappai de leurs mains pour m’élancer vers elle, que je fis le vœu de la défendre, que j’essuyai les larmes de ses joues, et en même temps toute une couche de rouge qui aurait disputé d’éclat avec le carmin. Mes persécuteurs furent inflexibles ; ils semblaient même se réjouir de notre infortune, et s’amuser de cet étalage théâtral de boue, de costume, et d’affliction. On m’entraîna, dans mon désespoir, laissant ma Colombine seule en ce vaste univers ; je lui adressai en m’éloignant plus d’un regard de douleur, tandis que ses yeux se fixèrent tristement sur moi, et qu’elle restait immobile sur le penchant des collines de Hampstead, si délaissée si belle, si déguenillée, si crottée, et pourtant si charmante !

Ainsi finit ma première course dans le monde. Je revenais à la maison, riche en expérience inutile, et tremblant de la récompense que m’allaient attirer mes progrès. Cependant, je fus reçu d’une toute autre manière que je ne m’y attendais. Mon père avait un peu le diable au corps, et ne sembla pas m’en vouloir beaucoup de mes frasques ; il appelait cela jeter ma gourme. Il se trouva que, le jour de mon arrivée, mon père avait à dîner plusieurs chasseurs de ses amis ; ils me firent raconter quelques-unes de mes aventures, et ils en rirent de bon cœur.

Un vieux bon vivant, au nez singulièrement rouge, me prit fort en amitié. Je l’entendis dire tout bas à mon père que j’étais un garçon plein de cœur et dont on pourrait faire quelque chose ; mon père lui répondit que j’avais du bon, mais que j’étais un jeune chien mal dressé, et qui avait grand besoin du fouet. Peut-être cette conversation même m’éleva-t-elle dans son estime. – Je sus bientôt que le monsieur à nez de rubis était un vieux voisin, chasseur au renard, et que mon père avait une grande déférence pour son opinion. Au fait, je crois qu’il m’eût pardonné tout, plutôt que de me voir livré à la poésie, qu’il appelait une occupation vile, lâche, abominable, et la perte de tout homme bien né. Il jurait qu’elle était indigne d’un jeune homme qui avait de si belles espérances, qui posséderait un jour de si grandes richesses, et qui serait en état d’avoir des chiens, des chevaux, et de prendre, par-dessus le marché, à son service, des poètes pour lui composer des chansons.

J’avais alors satisfait, pour quelque temps, mon inclination vagabonde ; j’avais épuisé mes sentiments poétiques ; j’avais rudement expié ma passion pour les représentations théâtrales. Je me sentais humilié ; j’étais bien aise de me cacher pour un temps, afin de me soustraire au ridicule et aux épigrammes du monde ; car je trouvai bien des personnes qui n’étaient pas tout à fait aussi indulgentes au dehors qu’à la table de mon père. Je ne pouvais rester chez moi ; la maison était d’une insupportable tristesse, depuis que ma mère n’y était plus pour me chérir. Le petit parterre qui faisait ses délices était maintenant en désordre et recouvert de mauvaises herbes. J’essayai, pendant un ou deux, jours, de le rétablir ; mais plus je travaillais et plus mon cœur s’attristait. Chaque petite plante brisée, que je l’avais vue cultiver si tendrement, semblait répondre à mes sentiments par une éloquence muette. Il y avait un chèvrefeuille favori, auquel je l’avais vue souvent prodiguer ses soins, et qui, disait-elle, serait devenu l’ornement de son jardin : je le trouvai rampant à terre, ses tiges négligées, entortillées l’une dans l’autre, et entremêlées de plantes parasites ; j’y vis un emblème de ma propre situation ; je me reconnus, négligé, inutile et courant à ma perte. Je ne pus travailler plus longtemps au jardin.

Mon père m’envoya tendre une visite à mon oncle, afin que ce vieillard ne m’oubliât point. Je fus reçu comme à l’ordinaire, sans aucune expression de mécontentement ; ce qui était toujours regardé comme un accueil cordial. Je ne pus découvrir s’il avait entendu parler de mon escapade ou non, tant lui et son serviteur étaient taciturnes. Je me fatiguai à me promener pendant un ou deux jours, dans le triste château et dans le parc si négligé ; je fus possédé une fois, je crois, du démon de la poésie, car j’eus envie de me jeter dans un étang ; je résistai cependant au malin esprit, et il finit par me laisser en repos. Je retrouvai le même garçon aux cheveux roux, qui courait dans le parc ; je ne me sentais plus d’humeur à lui donner la chasse, au contraire, je tâchai de l’apprivoiser, et de m’en faire un ami ; mais le jeune sauvage était indomptable.

Quand je revins de chez mon oncle, je restai quelque temps à la maison, car mon père allait s’occuper, disait-il, de faire de moi un homme. Il me prit avec lui pour la chasse, et je devins le favori de l’écuyer au nez rubicond, parce que je galopais partout, que je ne refusais jamais le saut le plus dangereux, et que j’étais toujours présent à la mort de la bête. J’offensais cependant quelquefois, mon père, aux dîners de chasseurs, en émettant un autre avis que le sien, dans les discussions politiques. Mon père était d’une ignorance étonnante ; d’une ignorance enfin à ne pas savoir qu’il ne savait rien. Néanmoins il était fermement attaché à l’église et au roi, et plein des préjugés de l’ancien temps. Maintenant j’avais ramassé quelques notions politiques et religieuses, pendant mes courses avec les baladins, et je me trouvais en état de rectifier plusieurs de ses opinions surannées. Il me semblait qu’il était de mon devoir de le faire : aussi nous nous disputions souvent dans les discussions qui s’élevaient parfois à ces dîners, de chasseurs.

J’étais à l’âge où l’on sait le moins de choses, où l’on est plus fier de ses connaissances, et plus opiniâtre à défendre son opinion sur des sujets auxquels on n’entend rien. Mon père était un homme avec qui la discussion était fort difficile, car il ne reconnaissait jamais qu’on l’eût bien réfuté. Quelquefois je l’embarrassais un instant ; mais alors il avait un argument qui coupait court à la question ; il me menaçait de me battre. Je crois qu’il finit par se lasser de moi, parce que je parlais et je montais à cheval mieux que lui. L’écuyer au nez de rubis se dégoûta de moi aussi, parce que, dans l’ardeur de la chasse, je lui passais sur le corps, tandis qu’il était étendu dans la boue avec son cheval. Ainsi je me trouvai disgracié par tout le monde, et je me serais presque brouillé avec moi-même, si les trois filles du pasteur ne m’eussent fait garder la bonne opinion que j’avais de ma personne.

C’étaient elles qui autrefois avaient admiré mes vers, quand ils m’eurent attiré une si rude correction à l’école ; depuis cette époque, j’avais toujours conservé une haute idée de leur jugement. En effet, ces jeunes demoiselles ne se bornaient pas à un goût fin, elles possédaient aussi des talents et des connaissances. Leur éducation avait été dirigée par leur mère, qui appartenait au corps des Bas-Bleus 20 : elles savaient assez de botanique pour nommer par leurs noms techniques toutes les fleurs de leur jardin, et elles en connaissaient, par-dessus le marché, les vertus et les propriétés. Elles savaient aussi la musique ; non la musique vulgaire, mais Rossini et Mozart ; et elles chantaient en perfection les mélodies irlandaises de Moore. Elles avaient de jolies petites tables à ouvrage, couvertes de toute sorte d’objets de curiosité, de fragments de lave, d’œufs de couleur, et de nécessaires qu’elles avaient peints et vernis elles-mêmes. Elles excellaient à faire des filets, des réseaux, des tableaux en détrempe, des éventails en plumes, des écrans ; elles brodaient en soie et en laine ; elles parlaient français, italien, et elles savaient Shakespeare par cœur. Elles avaient même quelques notions de géologie et de minéralogie ; elles allaient dans le voisinage cassant des pierres en morceau, au grand étonnement des gens de la campagne, frappés de stupeur.

Je suis peut-être un peu trop minutieux en énumérant leurs perfections : mais je voulais vous montrer que ce n’étaient pas des demoiselles ordinaires, et qu’elles avaient droit à être comptées dans une classe à part. C’était donc une consolation pour moi de jouir de quelque faveur chez des personnes si distinguées. En effet, elles m’avaient toujours regardé comme un génie, et elles avaient trouvé une nouvelle preuve du fait dans mon expédition errante. Elles faisaient observer que Shakespeare lui-même avait été un assez mauvais sujet dans sa jeunesse, qu’il avait volé un daim, comme chacun sait ; qu’il avait fréquenté la mauvaise compagnie, et qu’il avait vécu avec des comédiens : aussi je me réjouissais fort à l’idée d’avoir dans le caractère un trait décidément Shakespearien.

La plus jeune des trois demoiselles était cependant ma plus grande consolation. C’était une jeune fille pâle, sentimentale, le visage entouré de longues boucles de la couleur de l’hyacinthe. Elle faisait aussi des vers, et nous entretînmes une correspondance poétique. Elle avait du goût pour l’art dramatique, et je lui enseignai à jouer quelques scènes de Roméo et Juliette. J’avais coutume de réciter la scène du jardin, sous sa croisée à treillage, qui donnait sur le cimetière, au milieu des cytises et des chèvrefeuilles. Je commençais à la trouver aussi belle que spirituelle, et je crois que j’aurais fini par en devenir amoureux, si son père n’avait pas découvert notre cours d’études théâtrales. C’était un homme studieux, abstrait, presque toujours trop absorbé par ses travaux profonds et religieux, pour s’apercevoir des légers travers de ses filles ; peut-être s’aveuglait-il aussi par la tendresse paternelle : mais un jour, à l’improviste, il mit la tête à la fenêtre de son cabinet d’étude, au milieu d’une scène, et il fit cesser nos exercices de déclamation. Il avait une grande dose de ce bon sens prosaïque contre lequel je me suis toujours heurté dans ma carrière poétique, comme si c’eût été pour moi une pierre d’achoppement. Mon excursion vagabonde n’avait point paru aussi poétique à ce brave homme qu’à ses filles. Il tirait sa comparaison d’un tout autre manuel. Il me regardait comme un enfant prodigue et il doutait que j’arrivasse jamais à l’heureux dénouement du veau gras.

Je pense que l’on donna quelque avis à mon père de cette nouvelle éruption de mon caractère poétique ; car il m’annonça tout-à-coup qu’il était plus que temps de me préparer pour l’université. Je redoutais de rentrer à l’école d’où je m’étais enfuis ; les railleries de mes camarades et les regards partis du banc de l’écuyer eussent été pour moi pires que la mort ; heureusement je ne fus pas exposé à cette humiliation. Mon père me mit en pension chez un ecclésiastique de la campagne, qui donnait ses soins à trois ou quatre autres jeunes gens. Je m’y rendis avec joie ; car j’avais souvent entendu ma mère parler de lui avec estime. Au fait, il avait été dans sa jeunesse un des admirateurs de cette excellente femme ; sa fortune trop médiocre et ses prétentions trop modestes ne lui permirent pas de la demander en mariage ; mais il avait toujours conservé pour elle une tendre affection. C’était un excellent homme, un digne échantillon de notre estimable clergé de campagne, qui, dans le silence et sans ostentation, distribue tant de bienfaits, qui s’est pour ainsi dire incorporé dans le système de la vie champêtre, et y répand l’influence constante mais modeste d’une piété tolérante et d’un bons sens éclairé. Il habitait un petit village peu éloigné de Warwick, une de ces petites communautés où le troupeau, très resserré, était en quelque sorte abrité en entier dans le sein du pasteur. La vénérable église, au milieu du cimetière tout couvert de gazon, était un de ces temples rustiques répandus sur notre pays comme pour sanctifier le sol.

Même en ce moment, j’ai présent à la pensée le digne pasteur, avec sa physionomie douce et bienveillante, qu’une chevelure argentée rendait plus vénérable encore : son souvenir est devant mes yeux, tel que je le vis lui-même à mon arrivée, assis sous un berceau qui servait de vestibule au petit presbytère ; à l’entrée, il y avait un parterre, et ses élèves étaient rassemblés autour de lui, comme ses enfants. Je n’oublierai jamais sa réception, car je crois qu’en ce moment il pensait à ma pauvre mère, et qu’il était touché du sort de son fils. Ses yeux brillaient quand il me reçut à sa porte, et il me serra dans ses bras comme l’enfant adoptif de sa tendresse. Jamais je ne m’étais trouvé si heureusement placé : il était un de ces dignes membres de notre église qui suppléent à leur modique revenu en élevant quelques fils de famille. Je suis intimement convaincu que ces petits collèges doivent être comptés parmi les meilleures écoles de notre pays, pour la science et pour la vertu. Le cœur et l’esprit à la fois y sont cultivés et rendus meilleurs ; le précepteur est le compagnon, l’ami de ses élèves ; son caractère sacré lui imprime de la dignité à leurs yeux ; et la solennité de ses fonctions lui donne cette élévation d’âme, cette régularité de conduite nécessaires à ceux qui veulent instruire la jeunesse à penser et agir honorablement.

Je parle d’après ma faible expérience et d’après mes observations, de bien peu de poids ; mais je crois avoir raison : quoi qu’il en soit, je puis attribuer tout ce qu’il y a de bon dans mon caractère, composé d’éléments hétérogènes, au peu de temps que je fus sous la direction de ce bon vieillard. Il entrait dans les peines, dans les occupations et dans les amusements de ses élèves : il gagnait notre confiance et s’attaquait à étudier notre âme et notre cœur, avec plus d’application que nous n’en mettions à étudier nos livres.

Il eut bientôt sondé mon caractère. J’étais devenu, comme je l’ai déjà fait entendre, un peu libéral dans mes opinions et disposé à philosopher sur la politique et sur la religion : j’avais pris quelques notions sur les hommes et les mœurs, et j’avais appris chez mes compagnons, philosophes-comédiens-ambulants, à mépriser tout préjugé vulgaire. Le pasteur n’essaya point d’humilier mon fol orgueil ni de révoquer en doute la justesse de mes idées ; il se contenta d’insinuer dans mon esprit quelques principes sur ces sujets, toujours d’une manière douce et modeste, qui ne dérangeait pas une des plumes de mon orgueil. Je fus étonné du changement que la plus légère connaissance des choses apporte dans notre manière de voir, et comment les sujets prennent une face différente, selon qu’on y réfléchit ou qu’on se contente d’en parler seulement. Je conçus un respect infini pour mon professeur, et j’ambitionnai son suffrage. Dans mon ardent désir de faire sur lui une impression favorable, je lui offris une rame entière de mes poésies : il les lut avec attention, sourit et me serra la main lorsqu’il me les rendit, mais ne prononça pas un mot. Le lendemain il me mit aux mathématiques.

Je ne sais comment la marche de l’enseignement semblait, près de lui, perdre toute son austérité. Je ne m’apercevais pas qu’il choquât une de mes inclinations, qu’il s’opposât à un de mes désirs ; mais je sentais que tout-à-coup mes inclinations étaient entièrement changées. Je devins appliqué à l’étude, ardent à m’instruire. Je fis des progrès sensibles dans les connaissances que j’avais auparavant considérées comme au-dessus de mes forces, et je m’étonnai moi-même de mes progrès. Je crus aussi que j’étonnais mon précepteur ; car je le surpris souvent les yeux fixés sur moi avec une expression singulière. Je soupçonnai depuis qu’il cherchait dans ma physionomie, avec un sentiment mélancolique, les traits de ma mère lorsqu’elle était jeune.

L’éducation n’était pas chez lui divisée par tâches et imposée comme un travail que l’on quitte avec joie au moment où l’heure de l’étude expire. Nos heures d’occupation étaient fixées, il est vrai, pour nous faire prendre l’habitude de l’ordre et de la distribution du temps ; mais on nous rendait ces heures agréables et intéressantes. Quand elles étaient passées, l’éducation n’en continuait pas moins ; on la retrouvait partout, dans nos récréations, dans nos amusements. C’était une suite non interrompue de leçons. La plus grande partie de notre Instruction nous était donnée pendant de délicieuses promenades, ou lorsque nous étions assis sur le bord de l’Avon ; et ce que l’on apprend ainsi, fait souvent une impression plus profonde que ce que l’on acquiert en pâlissant sur les livres. Plusieurs des préceptes, si doux et si purs, qui coulaient de ses lèvres éloquentes, se rattachent dans mon âme aux plus aimables scènes de la nature, qui mêlent à ce souvenir un charme inexprimable.

Je ne prétends pas qu’un miracle se fût opéré en moi : après tout, je n’étais encore qu’un bien faible écolier. Mon tempérament poétique fermentait toujours en moi, luttait vivement contre la sagesse, et, je le crains, conservait la prééminence. Je trouvais l’étude des mathématiques insupportable ; quand il faisait beau, j’étais tout prêt à oublier mes problèmes pour regarder les oiseaux qui sautillaient sur les croisées, ou les abeilles qui bourdonnaient dans les chèvrefeuilles. Chaque fois que je pouvais m’échapper, j’allais me promener sur les bords verdoyants de l’Avon, et j’excusais moi-même cette disposition errante par l’idée que je foulais une terre classique, une terre où Shakespeare s’était promené, À quelle voluptueuse oisiveté je m’abandonnais, lorsque, couché sous les arbres, je suivais de l’œil les vagues argentées qui bouillonnaient parmi les arches du pont en ruines, et qui baignaient le rocher sur lequel est bâti l’antique château de Warwick ; que de fois j’ai songé à l’harmonieux Shakespeare, et baisé, dans mon jeune enthousiasme, les flots qui avaient arrosé son village natal !

Mon bon précepteur m’accompagnait souvent dans ces excursions capricieuses. Il cherchait à maîtriser cette disposition aventureuse de l’esprit, afin d’en tirer quelque parti. Il tâchait de m’apprendre à mêler le raisonnement aux simples sensations, à moraliser sur les scènes qui m’environnaient, et à établir une correspondance entre mon cœur et les beautés de la nature. Il tâchait de diriger mon imagination vers des sujets élevés et nobles, et de la remplir de sublimes images. En un mot, il tirait tout le parti possible d’un tempérament poétique, et il s’efforçait de détruire le mal que m’avaient fait mes grandes espérances.

Si j’eusse été confié plutôt aux soins du bon pasteur, ou si j’avais pu rester plus longtemps chez lui, je crois qu’il aurait fait quelque chose de moi ; il avait déjà classé en assez bon ordre tout ce que l’on m’avait inculqué par les verges, et il avait extirpé une grande partie du savoir inutile que j’avais acquis dans mes courses vagabondes. Je soupçonnais déjà qu’avec tout mon génie, un peu d’application ne me ferait pas de mal ; et malgré mes frasques, je commençais même à douter que je fusse un second Shakespeare.

Précisément au moment où je faisais ces précieuses découvertes, le bon pasteur mourut. Ce fut un jour d’affliction pour tout le voisinage. Il réunit autour de lui, à ses derniers instants, son petit troupeau d’élèves, ses enfants, comme il nous appelait d’ordinaire ; il nous donna les avis d’adieu d’un père, maintenant qu’il allait nous quitter et que nous nous séparions les uns des autres pour nous disperser dans le monde. Il me prit par la main, me parla d’une manière affectueuse et grave, me rappela le souvenir de ma mère, et se servit de son nom pour donner encore plus de force à ses dernières exhortations ; car je crois qu’il me regardait comme le plus imprudent et le plus égaré de son troupeau : il tint ma main dans la sienne, longtemps après avoir cessé de parler, et il fixa ses yeux sur moi avec tendresse et presque avec compassion : ses lèvres remuèrent, comme s’il eût prié pour moi, et il expira me tenant encore la main.

Il n’y eut pas dans toute l’église un assistant qui ne versât de larmes quand on lut le service funéraire du haut de la chaire où il avait si souvent prêché. Lorsque le corps fut mis en terre, notre petite troupe se rassembla autour de lui, et suivit des yeux le cercueil jusqu’à ce qu’il fût au fond de la fosse ; les paroissiens nous regardaient avec une tendre affection, car le deuil était dans nos cœurs autant que sur nos habits. Nous nous arrêtâmes encore quelque temps près du tombeau, serrés l’un contre l’autre et pleurant en silence, puis nous nous quittâmes comme une troupe de frères qui s’éloignent du foyer paternel, pour ne plus jamais s’y réunir.

Comme l’esprit, paisible de cet excellent homme avait adouci nos caractères et lié nos jeunes cœurs par les plus aimables chaînes ! J’ai toujours tressailli de plaisir en retrouvant un ancien camarade d’école, même un de mes compagnons d’erreur ; mais chaque fois que, dans le cours de ma vie, je rencontrai un des membres de ce petit troupeau, avec lequel je parcourais le rivage de l’Arno, ce fut avec une vive sensation de tendresse, avec un élan de vertu qui, pour quelques instants, me rendaient meilleur.

Je fus alors envoyé à Oxford, et j’éprouvai une forte émotion en y entrant comme étudiant. Ici le savoir imprime à toutes choses sa majesté. Il a des palais pour habitations ; il est sanctifié par les pompes sacrées de la religion ; il est environné d’un éclat et d’une gloire qui frappent vivement l’imagination. Ce fut du moins ainsi qu’il parut à mes yeux, quelle que fût mon étourderie. Mes travaux préparatoires chez le digne pasteur m’avaient disposé à regarder cette université avec crainte et respect ; il y avait fait ses études, et il en parlait toujours avec une tendresse filiale, une vénération classique. Lorsque je vis le groupe des flèches et des tours de la plus auguste des cités s’élever dans la plaine, je les saluai, dans mon enthousiasme, comme les pointes d’un diadème placé par la nation sur le front de la science.

Pendant quelque temps l’antique Oxford m’offrit mille sujets de distraction. Il y avait pour moi du charme dans ses bâtiments monastiques, ses grands quadrangles gothiques, ses salles solennelles et ses cloîtres obscurs. J’aimais à me rendre le soir sur les places entourées de collèges, où l’on n’aperçoit aucun édifice moderne, et à y voir les professeurs et les étudiants, marcher dans les ténèbres, avec leurs robes et leurs bonnets antiques. Il me semblait que j’étais transporté, momentanément, au milieu des hommes et des édifices des temps anciens. J’assistais souvent au service du soir, dans la chapelle du nouveau collège, pour entendre jouer les orgues magnifiques, et le chœur entonner une antienne, dans ce superbe édifice où s’unissent, avec une si admirable harmonie, la peinture, la musique et l’architecture.

Un de mes endroits favoris était aussi la charmante promenade, bordée d’ormes élevés, qui s’étend le long de la rivière, derrière les murailles grisâtres du collège de la Madelaine, et qui porte le nom d’Allée d’Addison, parce que c’était sa promenade ordinaire quand il étudiait à Oxford. Je devins un habitué fainéant de la bibliothèque de Bodley, je feuilletais beaucoup de livres, mais je ne puis dire que je les étudiasse ; en effet, n’ayant plus personne pour me diriger ou me surveiller, j’étais revenu, peu à peu, à me livrer aux écarts de mon imagination. Ceux-ci étaient du moins agréables et sans danger, et j’aurais pu, en me réveillant de ces rêves littéraires, m’occuper de quelque chose de meilleur. Les circonstances m’étaient favorables ; les temps de désordre de l’université avaient cessé ; les jours des buveurs intrépides n’existaient plus : les anciennes querelles de la ville et de la robe, semblables aux guerres civiles de la rose rouge et de la rose blanche, étaient, éteintes ; étudiants et bourgeois dormaient en paix et en toute sûreté, sans risque d’être sommés, pendant la nuit, de prendre part à une sanglante mêlée. C’était alors la mode à Oxford de s’appliquer à l’étude, et il y avait toujours à parier que je suivrais la mode. Mais malheureusement je tombai dans une société particulière de jeunes gens gais, brillants, d’un esprit vif et prompt, qui avaient fait un peu les bons vivants, et qui s’étaient initiés enfin à la fancy 21. Ils avaient décidé que l’étude n’était bonne que pour les esprits obtus qui grimpent péniblement sur la colline, tandis que le génie s’y élance d’un seul bond. J’éprouvai quelque honte de faire le hibou parmi des oiseaux si gais ; je jetai donc mes livres et je devins homme du bon ton.

Comme mon père, malgré la modicité de ses revenus, m’avait alloué une pension assez considérable, parce qu’il ne perdit point de vue mes grandes espérances, j’étais en état de paraître avantageusement au milieu de mes compagnons. Je m’appliquai à toute sorte de jeux et d’exercices ; je devins un des plus habiles rameurs qui eussent jamais vogué sur l’Isis. Je boxais, je faisais des armes, je fréquentais le tir, je pêchais, je chassais, et mes chambres, aux collèges, étaient toujours ornées de fouets de tout genre, d’éperons, de fusils de chasse, de lignes, de fleurets, et de gants à boxer. Une paire de culottes de peau semblait sortir une de ses cuisses d’un tiroir entrouvert, et des bouteilles vides étaient entassées au fond de chaque cabinet.

Mon père vint me voir au collège, quand j’étais au point le plus élevé de ma carrière. Il me demanda comment je gouvernais mes études, et quelle espèce de chasse il y avait dans les environs : il examina d’un œil curieux tout mon attirail de chasse, voulut savoir si quelques-uns des professeurs chassaient au renard, et s’ils étaient en général adroits tireurs, car il soupçonnait que leurs études devaient altérer leur vue. Nous allâmes un jour tirer ensemble ; il fut enchanté de ma dextérité et émerveillé de mes doctes dissertations sur les qualités des chevaux et sur les fusils de Manton 22. Ainsi, en dernière analyse, il partit fort satisfait de l’instruction que j’avais acquise au collège.

Je ne sais d’où cela provient mais je ne puis rester longtemps désœuvré sans que je devienne amoureux. Aussi à peine eus-je été un peu homme de bon ton, que je m’épris passionnément de la fille d’un boutiquier de la rue Haute. À dire vrai, elle faisait l’admiration de la plupart des étudiants. Je composai plusieurs sonnets en son honneur, et je dépensai dans sa boutique la moitié de mon argent à l’achat d’objets dont je n’avais nul besoin, afin de trouver l’occasion de lui parler. Son père, vieillard à l’air sec, avec des boucles d’argent bien polies, et une perruque crêpé et frisée, la surveillait de près, comme le font, en général, les pères à Oxford, non sans raison. Je m’efforçai d’obtenir ses bonnes grâces, et d’acquérir de la familiarité chez lui ; ce fut en vain. Je dis, dans sa boutique, plusieurs choses charmantes ; il ne riait jamais. Il ne se souciait ni d’esprit, ni de gaieté. C’était un de ces vieillards sévères qui mettent les jeunes gens aux abois. Il avait déjà élevé deux ou trois filles, et il connaissait les ruses des étudiants ; il était aussi habile, aussi fin qu’un vieux grison de blaireau à qui l’on a souvent donné la chasse. Le voir le dimanche, si roide et si empesé dans sa démarche, si propre et si soigné dans son habillement, avec sa fille sous le bras, c’était plus qu’il n’en fallait pour détourner tous les mauvais sujets d’Oxford d’approcher d’elle.

Cependant, en dépit de sa vigilance, je me ménageai quelques entretiens avec la jeune personne, en achetant plusieurs objets de la boutique ; je faisais mes marchés terriblement longs ; j’examinais et je réexaminais les choses avant que de les prendre. En attendant, j’expédiais, sous le couvert d’une pièce de batiste, ou je glissais dans une paire de bas mes sonnets et mes acrostiches. Je lui murmurais à l’oreille quelque tendre fadaise, tout en marchandant, et je lui pressais amoureusement la main, quand elle me remettait, enveloppées dans du papier gris, les petites pièces de monnaie qui me revenaient. Que ceci serve d’avis à tous les merciers qui ont, pour demoiselles de comptoirs, leurs jolies filles, et pour pratiques les jeunes étudiants. Je ne sais si mes regards et mes discours étaient fort éloquents mais ma poésie fut irrésistible : car, au fait, la jeune personne avait du goût pour les productions de l’esprit, et il était rare qu’elle n’eût pas en lecture quelque ouvrage du cabinet littéraire.

Ce fut donc par l’attrait divin de la poésie, tout puissant, sur le beau sexe, que je subjuguai le cœur de cette jolie petite mercière. Nous entretînmes quelque temps, à la faveur du comptoir, une correspondance sentimentale, et je lui fournissais autant de vers que les bas en pouvaient contenir. Enfin je lui persuadai de m’accorder un rendez-vous ; mais comment y réussir ? Son père ne la perdait pas de vue un instant ; elle ne sortait jamais seule, et la maison était close à l’instant même où l’on fermait la boutique. Tous ces obstacles ne firent que donner plus de piquant à l’intrigue. Je lui proposai un rendez-vous dans sa chambre à coucher, où je grimperais la nuit. On ne pouvait résister à ce plan…. Un père cruel, un amant secret, une entrevue clandestine !… Toutes les aventures que la petite avaient étudiées dans les livres du cabinet de lecture semblaient sur le point de se réaliser pour elle.

Mais quel était mon projet, en demandant ce rendez-vous ? En vérité, je n’en sais rien ; je n’avais pas de mauvaises intentions ; je ne puis pas dire que j’en eusse de bonnes. J’aimais la jeune fille, et je désirais l’occasion de la connaître un peu mieux. J’avais demandé un rendez-vous, comme j’ai fait bien d’autres choses, inconsidérément ; et sans songer aux conséquences. Mes arrangements terminés, je m’adressai à moi-même quelques questions sur mon dessein ; mais les réponses furent peu satisfaisantes. Je me demandai : « Vais-je perdre cette pauvre imprudente ? – Non, m’écriai-je vivement et avec indignation. – L’enlever ? – Mais où la mener, et dans quelle intention ? – Eh ! bien, alors, l’épouserai-je ? – Bah ! Un homme qui a mes espérances épouser la fille d’un boutiquier ! – Qu’irai-je donc faire chez elle ? Hélas !… Mais… Entrons d’abord dans sa chambre, et puis nous verrons. » Et ainsi se termina cet examen de moi-même.

Ainsi, monsieur, advienne que pourra ; à la faveur de l’obscurité je me rendis furtivement à la demeure de ma Dulcinée. Tout était tranquille. Au signal convenu la fenêtre s’ouvrit avec précaution : c’était précisément au-dessus de la croisée en saillie de la boutique, ce qui favorisa mon projet. La maison n’était pas très élevée, et j’escaladai la forteresse avec assez de facilité. Je grimpai, le cœur palpitant, j’atteignis le châssis ; je me glissai à moitié dans la chambre, et je me sentis accueilli, non par la douce main de ma belle, impatiente de mon arrivée, mais par le rude poignet du vieux père au regard sévère, à la perruque frisée et crêpée.

Je m’arrachai de ses griffes, et tâchai de battre en retraite ; mais je fus déconcerté par ses cris, au voleur ! À l’assassin ! J’étais inquiété aussi par sa canne des dimanches qui, tandis que je m’efforçais de descendre, me travaillait la tête avec une merveilleuse rapidité ; mon chapeau n’était qu’un bien faible rempart à cette attaque. Je n’avais encore jamais eu l’idée de l’activité du bras d’un vieillard, ni de la dureté d’une canne à pomme d’ivoire. Dans mon trouble et dans ma confusion, le pied me manqua, et je tombai à plat sur le pavé. Je fus aussitôt entouré de mauvais drôles qui, j’en suis bien persuadé, étaient postés pour me saisir. Au fait, je n’étais pas en état d’échapper, car dans ma chute je m’étais foulé la cheville, et je ne pouvais me tenir sur les pieds. Je fus arrêté comme voleur avec effraction ; et pour me décharger d’un crime énorme, je m’accusais d’un moindre tort. Je déclarai qui j’étais et pourquoi j’étais venu. Hélas ! Les coquins le savaient que de reste, et ne faisaient que s’amuser à mes dépens. Ma perfide muse m’avait joué un de ses vilains tours : le vieux sorcier de père avait trouvé mes sonnets et mes acrostiches cachés dans les trous et les coins de sa boutique ; il n’avait pas le même goût que sa fille pour la poésie, et il s’était imposé une sévère et silencieuse surveillance. Il avait attrapé nos lettres, il s’était mis au fait de nos plans, et n’avait rien négligé pour ma réception. C’est ainsi que je fus toujours condamné à me voir jeter dans des embarras par ma muse. Que nul homme désormais ne se laisse aller à faire l’amour en vers !

La colère du vieillard fut un peu apaisée par les meurtrissures de ma tête et la douleur de ma foulure : il voulut donc bien ne pas me tuer sur le champ, il fut même assez humain pour fournir un volet en guise de civière, sur lequel on me transporta au collège comme un guerrier blessé. Il fallut éveiller le portier pour me recevoir. La porte s’ouvrit et j’entrai. L’aventure circula dès le lendemain matin et devint le sujet des railleries de tout le collège, depuis l’office jusqu’au réfectoire.

J’eus le temps de me repentir pendant plusieurs semaines que mon entorse me retint chez moi, et j’employai mon loisir à traduire les Consolations de la Philosophie, de Boèce. Je reçus une lettre fort tendre et très mal orthographiée de ma pauvre maîtresse, qui avait été envoyée chez une parente à Coventry. Elle protestait qu’elle n’avait eu aucune part à nos infortunes, et jurait de m’être fidèle jusqu’à la mort. Je ne fis guère d’attention à l’épître ; car pour le moment j’étais guéri et de l’amour et de la poésie. Les femmes, cependant, sont plus constantes dans leur attachement que les hommes, quoi qu’en puissent dire les philosophes. Je suis persuadé qu’elle me resta fidèle pendant plusieurs mois ; mais elle avait affaire à un père cruel, dont le cœur était aussi dur que la pomme de sa canne. Il n’était pas homme à se laisser toucher par les larmes ou par la poésie ; et il força ma belle d’épouser un jeune et estimable marchand, qui la rendit heureuse en dépit d’elle-même et en dépit de toutes les règles des romans, et qui plus est, la rendit mère de plusieurs enfants. Aujourd’hui encore cet heureux couple occupe une jolie boutique au coin qui fait face à l’enseigne du grand badaud 23, à Coventry.

Je ne vous fatiguerai pas de plus amples détails sur mes études à Oxford ; quoiqu’elles ne fussent pas toujours aussi sévères que celles-ci, et que je n’aie pas chaque fois payé mes leçons aussi cher ; pour abréger donc, je continuais à vivre dans mes bizarreries ordinaires, acquérant peu à peu la connaissance du bien et du mal, jusqu’à ce que j’eusse atteint ma vingt-unième année. À peine étais-je majeur, que j’appris la mort subite de mon père. Le choc fut rude ; car quoiqu’il ne m’eût jamais traité avec beaucoup de tendresse, il était cependant mon père, et je sentais que sa mort me laissait seul au monde.

Je retournai chez moi et je me trouvai le maître solitaire de la maison paternelle. Des sensations mélancoliques vinrent en foule m’accabler. C’était un séjour qui en tout temps me rappelait à moi et m’amenait à réfléchir ; maintenant surtout, qu’il semblait si triste et si abandonné. J’entrai dans la petite salle à déjeuner ; je trouvai là les éperons de mon père et son fouet, suspendus près de la cheminée ; puis le Livre, des haras, le Magasin de la Chasse, et, l’Almanach des courses de chevaux, son unique lecture : son épagneul favori était couché sur un tapis devant le feu. Le pauvre animal, qui, auparavant, n’avait jamais fait attention à moi, vint à présent me caresser ; il me lécha la main, regarda autour de la chambre, poussa des cris plaintifs, remua un peu la queue, et fixa ses yeux sur moi. Je sentis l’énergie de cet appel. « Pauvre Dash, lui dis-je, tous deux nous sommes seuls au monde et nous n’avons personne pour prendre soin de nous : nous nous soignerons l’un l’autre ! » Le chien ne m’a jamais quitté.

Je n’eus pas la force d’entrer dans la chambre de ma mère ; mon cœur se gonflait quand, en passant, j’apercevais la porte. Son portrait était suspendu dans la salle, précisément au-dessus de la place qu’elle avait coutume d’occuper. En y jetant les yeux, je me figurai qu’elle me regardait avec tendresse et je fondis en larmes. Je n’étais, il est vrai, qu’un être sans soucis, encore endurci peut-être parce que j’avais vécu dans les écoles publiques et parmi des étrangers qui ne prenaient aucun intérêt à moi ; mais le souvenir de la tendresse d’une mère triomphait de tout. Je n’étais ni d’âge ni de caractère à rester longtemps abattu ; il y avait en moi une force de réaction qui me ranimait toujours après chaque calamité. Dans le fait, mon esprit semblait plus subtil après un abattement momentané. J’arrangeai le plus promptement possible tout ce qui concernait l’héritage ; je réalisai mes biens, qui n’étaient pas très considérables, mais qui me semblaient immenses, à moi dont l’œil poétique embellissait et exagérait chaque objet : et me trouvant, en peu de mois, libre de tout embarras et de toute contrainte, je résolus d’aller à Londres, pour y jouir de moi-même. Pourquoi n’irais-je pas ?… J’étais jeune, vif et gai, j’avais abondance de fonds pour les plaisirs du moment, et l’héritage de mon oncle en perspective. Laissons se dessécher tristement au collège et pâlir sur les livres, me disais-je, ceux qui ont à se frayer un chemin dans le monde : ce serait une conduite ridicule pour un jeune homme qui a mes espérances.

Je partis donc pour Londres dans un tandem 24, décidé à m’y bien divertir. Je traversai quelques-uns des villages où peu d’années auparavant j’avais paru en bouffon, et j’allai visiter les scènes de quelques-unes de mes aventures et de mes folies, poussé simplement par ce sentiment de mélancolique plaisir que nous éprouvons à retourner sur nos pas, et à retrouver les traces de notre existence passée, quand même elles sont empreintes au milieu de ronces et d’épines. Je fis un détour vers la fin de mon voyage, afin de revoir dans le West-End et dans Hampstead le théâtre de mon dernier exploit dramatique et de la royale bataille de la cabane. En descendant du haut de la colline de Hampstead, près du château de Jack Straw, je m’arrêtai à la place où Colombine et moi nous nous étions assis, tristes et couverts de haillons magnifiques, et d’où nous jetions un regard certain sur le séjour de Londres. Je m’attendais presque à la revoir, debout sur le bord de la colline, telle que Niobé toute en pleurs 25, affligée comme Babylone en ruines.

« Pauvre Colombine, dis-je avec un profond soupir : tu étais une brave et généreuse fille…, une femme constante, fidèle au malheureux, et prête à te sacrifier pour un homme qui ne le méritait pas ! »

Je tâchai de chasser en sifflant le souvenir de cette infortunée ; car je ne pouvais y songer sans me faire quelque reproche. Je continuais gaiement mon chemin, jouissant des regards d’admiration des palefreniers et des garçons d’écurie, étonnés de me voir gouverner mes chevaux, avec tant d’adresse, à la rude descente d’Hampstead, quand, précisément à l’extrémité du village, un des traits de mon cheval de devant se détacha : je m’arrêtai ; comme le cheval était rétif, et que mon domestique n’était pas fort habile, j’appelai à mon aide le robuste maître d’un petit cabaret, qui se tenait sur sa porte, une cruche à la main. Il vint aussitôt, m’aider, suivi de sa femme, le sein à demi-nu, un enfant dans ses bras et deux autres à ses talons. Je fus un instant stupéfait, doutant du témoignage de mes yeux. Je ne me trompais pas : dans le gros cabaretier boursoufflé par la bière, je reconnus mon ancien rival, Arlequin, et dans sa malpropre épouse celle qui fut jadis la jolie, la sémillante Colombine.

Le changement produit dans mes traits par le passage de l’adolescence à l’âge viril, et la différence de ma situation, empêchèrent qu’ils ne me reconnussent. Ils ne pouvaient soupçonner que le jeune homme brillant, vêtu à la mode et conduisant son équipage, fût ce petit maître fardé, au vieux chapeau en pointe, au long et flasque habit bleu de ciel. Mon cœur s’émut de tendresse pour Colombine, et j’étais ravi de la voir si heureusement établie. Aussitôt que le harnois fut arrangé, je jetai sur son ample sein une petite bourse pleine d’or, et puis, en feignant de donner un bon coup de fouet à mes chevaux, j’entortillai et fis siffler la corde autour des grosses côtes du ci-devant Arlequin. Les chevaux s’élancèrent avec la rapidité de l’éclair, et j’étais déjà hors de vue, avant que les deux parties fussent revenues de la surprise que leur causait la libéralité de mes dons. J’ai toujours regardé ce que je fis là comme une des plus fortes preuves de mon génie ; c’était une parfaite répartition poétique de la justice distributive.

J’entrai à Londres en cavalier, et je devins un des élégants du jour. Je pris un logement à la mode dans le quartier de l’ouest ; j’employai le plus renommé des tailleurs ; je fréquentai les rendez-vous ordinaires des oisifs ; je me livrai un peu au jeu ; je perdis gaiement mon argent, et j’y gagnai un nombre infini de connaissances qui n’étaient bonnes à rien, quoique gens à la mode. J’acquis aussi la réputation d’homme à talent, parce que j’étais devenu boxeur habile, pendant mes études à Oxford ; je me distinguai donc parmi les héros de la fancy ; je devins compère et compagnon avec certains boxeurs de haut rang, et je fis l’admiration de Fives-Court 26. Cependant le trop de science d’un homme comme il faut est sujet à lui attirer quelquefois de grands embarras : il est trop disposé à jouer le rôle de chevalier errant, et à se faire des querelles qu’un homme moins savant eût paisiblement évitées. Je voulus un jour châtier l’insolence d’un porte-faix ; c’était un drôle, fort comme Hercule ; mais j’étais si sûr de mon talent ! Comme à l’ordinaire, je remportai la victoire : le porte-faix subit l’humiliation, pansa les blessures de sa tête et se remit à ses travaux aussi indifféremment que si rien ne fût arrivé, tandis que moi, je me mis au lit avec ma gloire, et n’osai de quinze jours montrer mon visage meurtri ; je reconnus, par là, qu’un homme, comme il faut peut perdre la bataille, même quand il est victorieux.

Je suis né philosophe, et personne ne moralise mieux que moi sur un malheur qui est passé. Je restai donc au lit, et je moralisai sur cette triste ambition qui met de niveau l’homme bien né et le manant. Je connais l’opinion de plusieurs sages qui ont approfondi cette matière ; ils prétendent que le noble art du boxeur entretient chez la nation le courage des dogues. Je suis bien éloigné de contester l’avantage qu’il peut y avoir à devenir une nation de dogues ; mais alors il me sembla que cet art tendait surtout à multiplier la race des tapageurs anglais. Qu’est-ce que Fives-Court ? me dis-je, en me retournant avec douleur dans mon lit, si ce n’est l’école de la canaille, où tout hardi coquin du pays peut prendre ses degrés ? Et qu’est-ce que le langage équivoque de la fancy ? Un jargon, un argot, au moyen duquel tous les sots et tous les fripons communiquent, entre eux et s’entendent, pour jouir d’une espèce de supériorité sur ceux qui ne sont pas initiés. Que sont les parties de boxeurs ? des arènes où les hommes les plus nobles, les plus illustres, se rencontrent familièrement avec les gens les plus infâmes. Et la fancy elle-même, qu’est-elle, au fait, si ce n’est une chaîne de communication facile, qui s’étend du pair au filou, par le moyen de laquelle un homme du plus haut rang peut trouver un jour qu’à trois chaînons près, il a touché dans la main de l’assassin destiné au gibet ?

« Il suffit, m’écriai-je, pleinement convaincu par la force de ma philosophie et par la douleur de mes blessures, je ne veux plus avoir rien de commun avec cette société. » Ainsi, dès que je fus rétabli de ma victoire, je m’occupai d’objets plus doux, et je devins l’admirateur passionné des dames. Si j’avais eu le caractère plus adroit et plus ambitieux, je serais parvenu au plus haut degré de l’empire de la mode, comme j’y voyais arriver quelques laborieux compagnons. Mais c’est une existence fatigante, inquiète, malheureuse ; il est peu d’êtres aussi agités, aussi misérables que ceux qui recherchent les faveurs de la mode. Je me contentai de ce genre de société qui compose la frontière de l’empire, et où il est facile de trouver place. Je trouvai le sol léger, doux et fertile. Je n’avais qu’à semer quelques cartes de visites ; et je recueillais une ample moisson d’invitations. À la vérité, ma figure et mon air ne m’étaient pas défavorables. Les jeunes dames se disaient même à l’oreille que j’avais prodigieusement d’esprit, et que je faisais des vers ; et les vieilles avaient certifié que j’étais un jeune homme de famille honorable, d’une jolie fortune et à grandes espérances.

Je fus donc entraîné par la bruyante agitation d’une vie de délices, si séduisante pour un jeune homme, et dont l’homme à caractère poétique jouit si vivement, lorsqu’il la goûte pour la première fois : cette rapide variété de sensations, ce tourbillon d’objets éblouissants, cette succession de plaisirs piquants, ne me laissaient pas le temps de la réflexion ; je ne pouvais que sentir. Je n’essayai point de faire des vers ; la poésie me sortait de tous les pores ; je ne respirai que poésie ; tout était pour moi un rêve poétique. Un homme qui n’est que sensuel ne connaît pas les délices d’une brillante capitale. Il vit au milieu de jouissances animales et d’habitudes sans charme. Mais pour un jeune homme à sentiments poétiques, c’est un monde idéal, un théâtre d’illusions et d’enchantements ; son imagination est continuellement excitée, et donne le piquant de l’esprit à chaque jouissance.

Une saison entière de cette vie de Londres calma cependant un peu mon ivresse ; ou plutôt, une de mes anciennes maladies vint me reprendre et me rendit plus sérieux. Je devins amoureux ; je fus subjugué par une beauté charmante, quoique très fière, qui, sous la conduite d’une vieille fille, sa tante, était venue à Londres pour jouir des plaisirs de la ville pendant l’hiver et pour y chercher un mari. Nul doute qu’elle ne trouvât des amants à choisir car elle était depuis longtemps la beauté par excellence d’une petite ville épiscopale ; et même des poètes de l’endroit avaient célébré ses charmes dans une pièce de vers latins. Ses amis firent d’avance les plans les plus extravagants sur la sensation qu’elle allait produire. Quelques-uns craignaient que son choix ne fût précipité, et qu’elle ne se contentât d’un titre trop peu brillant. La tante avait décidé que personne ne l’obtiendrait, s’il n’était au moins lord 27.

Hélas ! avec tous ses charmes, il manquait à la jeune personne une chose indispensable…, elle n’avait point d’argent. Elle attendit donc en vain qu’un duc, un marquis ou un comte, vînt tomber à ses pieds ; elle voyait déjà venir la fin de la saison, et de ses espérances, quand je me mis en avant.

Je fus très bien accueilli par la jeune dame et par sa tante. Je n’avais pas de titre, à la vérité, mais de si belles espérances ! J’obtins bientôt une préférence marquée sur deux rivaux, le second fils d’un baronnet pauvre, et un capitaine de dragons à la demi-solde. Je ne fis pas une attaque dans les formes, car j’étais décidé à ne rien précipiter ; mais je conduisais souvent mon équipage dans la rue qu’elle habitait et j’étais sûr de la voir à la croisée, ordinairement, un livre à la main. Je me livrai de nouveau à la manie de rimer, et j’envoyai à ma belle de longues pièces de vers, anonymes il est vrai ; mais elle connaissait mon écriture. La tante et la nièce affectaient cependant sur ce sujet une ignorance tout à fait aimable ; la jeune personne me montrait les vers ; elle s’étonnait de ne pouvoir deviner qui les faisait ; elle déclarait qu’il n’y avait rien au monde qu’elle aimât autant que la poésie : tandis que la vieille tante mettait ses lunettes qui lui pinçaient le nez, lisait les vers en estropiant le sens et la mesure, vrai supplice pour l’oreille d’un auteur, et protestait qu’il n’y avait rien qui les égalât dans les Morceaux choisis 28.

La saison des plaisirs se termina sans que je me fusse déclaré, quoiqu’assurément j’eusse reçu des encouragements. Je n’étais pas tout à fait sûr d’avoir obtenu une place dans le cœur de la jeune personne et, pour dire la vérité, la tante outrait un peu son rôle, et me témoignait une affection trop extravagante. Je savais que les vieilles tantes ne se laissent pas captiver par le simple mérite personnel des adorateurs de leurs nièces, et je désirais connaître au juste combien je devais de cette faveur à mon équipage, et combien à mes grandes espérances.

Elles m’avaient souvent fait entendre que leur ville natale était un séjour charmant pendant l’été, que l’on y trouvait une société agréable, et que les alentours offraient de très belles promenades. En conséquence, peu de temps après qu’elles fussent retournées chez elles, j’y fis mon entrée dans le grand genre, conduisant ma voiture par la rue principale. Dès le lendemain matin on me vit à l’église, assis dans le même banc que la beauté régnante. Après le service, les questions à voix basse se multiplièrent. « Qui est-t-il ? » et, « Qu’est-il ? » Et les réponses étaient comme à l’ordinaire : « Un jeune homme de très bonne famille, une jolie fortune, et de grandes espérances. »

Je fus frappé des singularités de cette vénérable petite ville. Une cathédrale, avec ses dépendances et ses coutumes, présente un tableau des temps d’autrefois et d’un ordre de choses tout à fait ancien. C’est une relique précieuse d’un siècle plus poétique. On y trouve le silence et la solennité du cloître ; surtout dans le cas présent, où la cathédrale étant fort grande et la ville petite, L’influence de l’église était encore mieux sentie. La pompe solennelle du service divin, célébré deux fois par jour, aux sons graves de l’orgue et avec l’harmonie des chants du chœur qui remplissaient le magnifique édifice, donnait pour ainsi dire à la ville un air de dimanche perpétuel. Cette routine non interrompue d’augustes cérémonies, qui semblait indépendante du monde entier, ces offrandes journalières de mélodie et de louanges, s’élevant au ciel comme l’encens de l’autel, produisaient sur mon imagination un effet tout-puissant.

La tante m’introduisit dans sa coterie, composée de familles attachées à la cathédrale et d’autres personnes peu riches, mais très respectables qui s’étaient réfugiées sous les ailes de la cathédrale, pour jouir d’une bonne société, à peu de frais. C’était un petit cercle éminemment aristocratique, scrupuleux dans ses relations à l’extérieur, et mettant une précaution jalouse à n’admettre rien de bas ou de vulgaire.

On eût dit que la courtoisie de la vieille école s’était réfugiée là. C’était un échange continuel de politesses, de petits présents de fruits, de friandises, et de jolis billets de compliments ; car dans une communauté paisible et de bon ton, comme celle-ci, jouissant d’une douce aisance, les petits devoirs, les petits amusements et les petites civilités, remplissent la journée. J’ai vu, au milieu des chaleurs d’un jour d’été, un gros laquais bien poudré sortir de la grille de fer d’un hôtel magnifique et traverser la petite place d’un air d’importance et de dignité, en portant une petite tourte sur un large plateau d’argent.

Les amusements du soir étaient modestes et dignes de l’ancien temps. On s’assemblait à une heure raisonnable ; les jeunes demoiselles faisaient de la musique, les vieilles dames jouaient au whist et tout le monde se retirait de bonne heure. Il n’y avait point de luxe dans ces réunions simples. Deux ou trois chaises à porteurs étaient en activité permanente, quoique la plupart de ces dames sortissent, en socques et en galoches, avec un laquais, ou, avec une femme de chambre, qui portait une lanterne en avant ; et il n’était pas minuit, à beaucoup près, quand le claquement des galoches et la lueur des lanternes dans toute la petite ville annonçaient que l’assemblée du soir était finie.

Cependant je ne m’y sentais pas aussi à l’aise que je me l’étais d’abord imaginé, vu le peu d’étendue de la petite ville. Je la trouvais bien différente des autres villes de province, et il n’était pas aussi facile d’y briller. Malheureux pêcheur que j’étais ! La dignité même et le décorum de la petite communauté me contrariaient. Je craignais de voir mes frivolités et mes folies passées s’élever en jugement contre moi. Je regardais avec une sorte de frayeur les dignitaires de la cathédrale qui se mêlaient familièrement à la société. Cela me travaillait, en vérité, les nerfs. Le craquement des souliers d’un prébendier, que l’on entendait d’un bout à l’autre des rues paisibles, me remplissait d’effroi, et la vue d’un chapeau de chanoine suffisait quelquefois pour m’arrêter tout court au milieu de mon plus brillant essor poétique.

La vieille tante ne pouvait rester tranquille : il fallait qu’elle me proclamât un génie et qu’à tout venant elle vantât mes vers. Aussi longtemps qu’elle ne le dit qu’aux dames, tout alla bien, parce qu’elles étaient en état de sentir et d’apprécier la poésie de la nouvelle école romantique. Mais la bonne dame ne fut pas contente qu’elle n’eût lu mes vers à un prébendier qui, depuis longtemps, était le critique infaillible de l’endroit. C’était un vieux monsieur mince et délicat, de manières douces et polies, enfoncé jusqu’aux lèvres dans les doctrines classiques, et peu facile à échauffer par l’énergique et bouillante poésie du jour. Mes plus brûlantes idées, mes plus brûlantes expressions furent sans effet sur sa froideur glaciale ; il secoua la tête en souriant ; il condamna tout cela comme n’étant pas conforme aux règles d’Horace, et il trouva ma poésie tout à fait illégitime.

Plusieurs vieilles dames, qui jusqu’alors m’avaient admiré, secouèrent la tête, en apprenant cette décision : elles ne pouvaient songer à louer des vers que condamnait Horace ; et l’on ne devait admettre rien d’illégitime dans une société honnête. Grâce à mon étoile, cependant, j’avais pour moi la jeunesse et l’amour de la nouveauté ; ainsi les jeunes demoiselles persistèrent à trouver mes vers admirables, en dépit d’Horace et de la légitimité.

Je me consolai par l’approbation des jeunes personnes, que j’avais toujours reconnues pour les meilleurs juges en poésie. Quant à ces vieux pédants, disais-je, ils se sont glacés au fond des froides sources classiques. Je sentais néanmoins que je perdais du terrain, et qu’il était nécessaire d’en venir au dénouement. Précisément à cette époque, il y eut un bal public où se réunit la meilleure société de la ville avec la noblesse des environs : à cette occasion, je pris grand soin de ma toilette, et jamais je n’avais eu meilleure mine. J’étais décidé à livrer cette nuit un assaut définitif au cœur de la jeune demoiselle, à l’attaquer avec toutes mes forces, et à proposer le lendemain ma capitulation en due forme.

J’entrai dans la salle du bal au milieu d’un murmure flatteur, qui s’élevait d’ordinaire parmi les jeunes personnes, dès que je paraissais. J’étais en brillante disposition d’esprit, car, à dire le vrai, un joyeux verre de vin m’avait mis en belle humeur. Je parlai, je babillai sans désemparer ; je débitai mille balivernes, avec la confiance d’un homme sûr de son auditoire ; et tout cela porta coup.

Au plus beau de mon triomphe, j’observai un petit noyau qui se formait à l’extrémité supérieure de la salle. Il s’augmentait par degrés. Un ricanement s’échappa du cercle, et des regards se portèrent sur moi ; puis on ricana de nouveau. Quelques-unes des jeunes personnes couraient dans les diverses parties de la chambre et chuchotaient avec leurs amies. Partout où elles allaient, je remarquais toujours ce même ricanement et ces regards jetés sur moi. Je ne savais que penser. Je m’examinai de la tête aux pieds, je jetai un coup d’œil en arrière dans une glace, afin de découvrir s’il y avait à ma personne quelque chose d’extraordinaire… quelque pli de travers… quelque partie du vêtement qui fit une étrange grimace… non… tout était bien ! Mes habits m’allaient à peindre. J’en conclus que ce devait être quelqu’un de mes jolis mots qui rebondissait pour ainsi dire dans ce groupe de beautés folâtres, et je résolus de jouir d’un de mes bons mots par ricochet. Je traversai donc la chambre sans bruit, souriant à tous ceux que je rencontrais, qui, je dois le dire, souriaient et ricanaient à leur tour. J’approchai du petit cercle la tête haute, et de l’air radieux d’un homme content de lui, qui est sûr d’être bien reçu. Le groupe des jeunes beautés s’ouvrit quand j’avançai.

Ô ciel et terre ! quel objet me frappa, au centre de ce cercle ! l’objet de mon ancienne, de ma fatale passion, l’éternelle Sacharissa ! Elle était parvenue, il est vrai, à tout l’éclat d’une beauté formée ; on voyait pourtant à l’expression ironique et malicieuse de sa physionomie, quelle se souvenait fort bien de moi, et des humiliantes flagellations dont deux fois déjà elle avait été cause.

Je vis à l’instant quelle épouvantable nuée de ridicule allait éclater sur moi. Mon orgueil tomba. La flamme de l’amour s’éteignit soudain, ou elle fut étouffée par l’excès de ma honte. Je ne sais comment je sortis de la salle ; je m’imaginai que tout le monde me poursuivait de ricanements. Au moment où j’atteignis la porte, j’aperçus ma maîtresse et sa tante qui écoutaient les chuchoteries de Sacharissa ; la vieille dame levait au ciel les yeux et les mains ; et les traits de la jeune personne exprimaient, à ce qu’il me parut, un ineffable mépris. Je n’en voulus pas voir d’avantage, et je franchis l’escalier en deux sauts. Le lendemain, avant le lever du soleil, je battis en retraite, et je ne sentis la rougeur quitter mes joues brûlantes que lorsque j’eus perdu de vue les vieilles tours de la cathédrale.

Je rentrai dans Londres, pensif et découragé. Mon argent était presque tout dépensé ; car j’avais vécu libéralement et sans calculer. Le rêve d’amour était dissipé, et le règne du plaisir touchait à sa fin. Je pris le parti de me réformer, tandis qu’il me restait encore quelque chose : je vendis donc ma voiture et mes chevaux pour la moitié de leur valeur ; je mis tranquillement l’argent dans ma poche et je redevins piéton. Je ne doutais plus qu’avec mes grandes espérances je ne pusse augmenter mes fonds, par le moyen des usuriers ou par des emprunts ordinaires : mais j’avais des principes qui répugnaient à ces deux expédients et je résolus de faire durer, par une économie sévère, ma bourse peu fournie, jusqu’à ce que mon oncle quittât la vie ou plutôt ses biens. Je restai donc chez moi à lire ; j’aurais bien écrit aussi ; mais j’avais trop souffert par mes productions poétiques ; elles m’avaient toujours jeté dans quelque ridicule embarras. Je pris par degrés un air tant soit peu rouillé, une tournure d’emprunteur, qui commencèrent à refroidir le monde pour moi ; je n’ai jamais eu l’idée de lui reprocher sa conduite ; il en a toujours bien agi envers moi. Quand j’étais brillant de gaieté et de bonheur, épris de la société, le monde m’a caressé ; quand je me suis trouvé triste et pauvre, et que j’ai désiré la solitude, eh bien, il m’a laissé seul : que peut-on souhaiter de plus ? Croyez-moi, le monde est beaucoup plus obligeant qu’on ne le représente en général.

Enfin, monsieur, au milieu de ma réforme, de ma retraite, et de mes études, je reçus la nouvelle que mon oncle était dangereusement malade. Je volai sur les ailes de la tendresse d’un héritier, pour recueillir son dernier soupir, et son testament. Je le trouvai entouré des soins de son fidèle domestique, le vieux John, de la femme qui travaillait quelquefois dans la maison, et du petit garçon à tête de renard, nouvel Ourson, à qui j’avais de temps en temps donné la chasse dans le parc. Quand j’entrai dans la chambre, John, l’homme de fer, exhala une espèce de salut asthmatique, et me reçût avec quelque chose qui ressemblait presque à un sourire. La femme, assise au pied du lit, sanglotait, et l’Ourson à cheveux rouges devenu un grand et gros lourdaud, restait debout à quelque distance, regardant d’un air vague et stupide.

Mon oncle était étendu sur le dos : il n’y avait point de feu, pas une de ces commodités que doit offrir la chambre d’un malade. Les toiles d’araignées flottaient au plafond ; le ciel du lit était couvert de poussière, et les rideaux tombaient en lambeaux. Sous le lit, on voyait sortir un coin du coffre-fort ; à la boiserie étaient suspendus des mousquets rouillés, des pistolets d’arçon, et une épée à pointe et à tranchant, dont mon oncle avait muni sa chambre, pour défendre sa vie et son trésor. Il n’avait point appelé de médecin pendant sa maladie ; et s’il fallait en juger par les restes mesquins étendus sur la table, il semblait s’être aussi refusé les secours d’une cuisinière.

Quand j’entrai, il était sans mouvement, les yeux fixes, la bouche ouverte : au premier aspect, je le crus mort : le bruit de mes pas lui fit tourner la tête. Dès qu’il m’eût vu, un sourire languissant parut sur ses traits, et son œil transparent rayonna de plaisir. C’était le seul sourire qu’il m’eût jamais adressé ; il m’alla jusqu’au cœur. « Pauvre vieillard, pensai-je, pourquoi m’avoir forcé à vous laisser livré ainsi à l’affliction, puisque je vois que ma présence a le pouvoir de vous ranimer ! »

« Mon neveu, me dit-il, après quelques efforts, et d’une voix défaillante, je suis content que vous soyez venu. À présent je mourrai tranquille. Voyez, ajouta-t-il, en soulevant son bras décharné, voyez dans cette boîte, sur la table, vous trouverez que je ne vous ai pas oublié ! »

Je pressai sa main sur mon cœur, et les larmes me vinrent aux yeux. Je m’assis près de son lit et je ne le quittai plus ; mais il garda pour toujours le silence ; ma présence semblait cependant lui donner quelque plaisir ; car, par intervalles, un faible sourire animait son visage, et il tâchait de me montrer encore la boîte placée sur la table. Sa vie paraissait décliner en même temps que le jour. Vers le coucher du soleil, sa main s’affaissa sur le lit, ses yeux devinrent ternes, sa bouche resta entrouverte, et il mourut ainsi par degrés.

Je ne pus me défendre d’un sentiment d’émotion, en voyant ainsi ma famille entièrement éteinte ; je versai des larmes sincères de regrets, sur cet étrange vieillard, qui m’avait ainsi réservé, pour son lit de mort, son premier sourire affectueux, comme le soleil couchant d’un jour nébuleux, qui brille au moment de s’envelopper dans les ténèbres. Laissant le corps aux soins des domestiques, j’allai me coucher.

Ce fut une nuit très agitée. Les vents semblaient chanter autour de la maison le requiem de mon oncle, et les limiers hurlaient comme s’ils avaient su la mort de leur vieux maître. John me refusa presque une chandelle pour m’éclairer et pour dissiper la tristesse de mon appartement, tant il était habitué à une économie sordide. Je ne pus dormir : le souvenir de cette scène de la mort de mon oncle, et les sons lugubres qui retentissaient près de la maison, affectaient mon âme. Bientôt cependant ces idées furent remplacées par des plans pour l’avenir, et je restai éveillé la plus grande partie de la nuit, me livrant, par anticipation, à de poétiques projets, pour rendre bientôt à ces antiques murs le spectacle d’une vie joyeuse, et pour y rétablir, sous peu, l’hospitalité des ancêtres de ma mère.

Les funérailles de mon oncle se firent avec décence, quoique sans appareil. Je savais que sa mémoire n’était respectée de personne, et je ne voulais point que l’on eût occasion de rire à son enterrement, ou de faire quelque mauvaise plaisanterie sur son tombeau. Il fut enterré dans l’église du village voisin ; ce n’était pas la sépulture de la famille ; mais il avait expressément ordonné qu’on ne l’enterrât point parmi ses parents ; pendant leur vie, il s’était brouillé presque avec tous, et il emportait ses ressentiments même dans la tombe.

Je payai de ma bourse les frais des funérailles, pour en finir plus tôt avec les entrepreneurs et pour débarrasser le château de ces oiseaux de mauvais augure. J’invitai le pasteur de la paroisse et le notaire du village à venir le lendemain matin à la maison, assister à la lecture du testament. Je les régalai d’un excellent déjeuner, luxe que l’on n’avait pas vu dans le château depuis longues années. Aussitôt que le déjeuner fut desservi, je fis appeler John, la femme et le jeune garçon ; car je tenais infiniment à procéder en règle, et en présence de tout le monde. La boîte fut posée sur la table. – Il régnait un profond silence. – Je rompis le cachet. – Je levai le couvercle et je trouvai… non le testament…, mais mon maudit poème du Château des Doutes et du géant Désespoir.

Qui aurait pu penser que ce vieillard desséché, si taciturne, et si apathique en apparence, eût pu garder soigneusement, dans sa rancune, pendant des années, la plaisanterie d’un enfant étourdi, pour l’en punir avec une cruauté si raffinée ? Je me rendis compte maintenant de son sourire au lit de mort, le seul qu’il m’eût jamais adressé. Il avait été grave et sérieux toute sa vie ; c’était une chose étrange, qu’il fût mort en s’amusant d’une pareille plaisanterie, et il était bien dur que cette plaisanterie fût a mes dépens.

Le notaire et le pasteur semblaient n’y rien comprendre. « Il doit y avoir quelque erreur, dit le notaire. Il n’y a point de testament ici. »

« Oh ! dit le vieux John, faisant craquer ses mâchoires rouillées, si c’est un testament que vous cherchez là, je crois que je puis en trouver un. »

Il sortit avec ce même sourire singulier, dont il m’avait salué à mon arrivée, et dont à présent je n’augurais rien de bon. En peu de temps, il revint et apporta un testament parfait de tous points, dûment signé et cacheté, attesté et rédigé avec une horrible régularité, par lequel le défunt laissait des legs considérables à John, dit l’homme de fer, à la fille, et le reste de sa fortune au garçon à cheveux rouges, qui, à mon extrême étonnement, était le fils de mon oncle et de cette même femme : il l’avait épousée secrètement, et sans autre dessein, je le crois en conscience, que d’avoir un héritier, et de frustrer ainsi de son héritage mon père et ses descendants. Il y avait une petite apostille, dans laquelle il déclarait qu’ayant découvert chez son neveu de jolies dispositions pour la poésie, il pensait que le jeune homme n’avait pas besoin d’autres biens : il le recommandait cependant à la protection de son héritier, et priait celui-ci d’accorder au neveu un galetas gratis, dans le Château des Doutes 29.

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