Chapitre 3 Le directeur ambulant
Comme je me promenais un matin, avec Buckthorne, près d’un des principaux théâtres, il dirigea mon attention vers un groupe de ces êtres équivoques et bizarres que l’on voit souvent rôder à la grande porte des spectacles. Ils avaient une toilette en fort mauvais état, des habits boutonnés jusqu’au menton, le chapeau posé sur l’oreille avec prétention, et un certain air entendu et négligé d’homme comme il faut, assez ordinaire aux comédiens subalternes. Buckthorne les connaissait d’ancienne date et par expérience.
« Voilà, me dit-il, les ombres des rois et des héros ; des gaillards qui portent le sceptre et l’épée ; ils gouvernent des royaumes et commandent les armées ; et après avoir dispensé des trônes et des trésors pendant la soirée, il leur reste à peine un shilling pour déjeuner le lendemain. En vrais vagabonds, ils ont horreur de toute occupation utile et industrieuse. Ils ont aussi leurs jouissances : un de leurs plaisirs est de se promener ainsi au soleil devant la porte du théâtre, pendant les répétitions, et de faire sur les passants des plaisanteries de coulisses et de mauvais ton. Rien de plus sacré que les traditions de théâtre : vieilles scènes, vieux costumes, vieux sentiments, vieilles farces, vieux bons mots, tout cela passe de main en main, de génération en génération, et il en sera sans doute de même jusqu’à la fin des siècles. Tout pilier de théâtre devient mauvais plaisant par droit d’héritage ; les cabarets et les clubs de pauvres diables les voient briller de tout l’éclat des vieilles gentillesses qui ont fait jadis les beaux jours du foyer. »
Tandis que nous nous amusions à passer la revue de ce groupe, nous remarquâmes surtout un de ces originaux qui semblait en être l’oracle. C’était un vétéran fatigué par le service et un peu bruni par le temps et la bière ; sans doute, il avait blanchi dans l’emploi des brigands, des cardinaux, des sénateurs romains et des seigneurs figurants.
« Il y a dans cette tournure et dans cette manière de poser le chapeau quelque chose qui ne m’est pas étranger », dit Buckthorne. Il regarda plus attentivement. Je ne me trompe pas, ajouta-t- il, ce doit être mon ancien frère d’armes Flimsey, le héros tragique de la troupe ambulante. »
En effet, c’était lui. Le pauvre diable montrait par des marques évidentes que les temps lui étaient bien durs ; sa mise annonçait autant de recherche que de misère. Son habit taillé sur le patron d’un amoureux de la vieille comédie, montrait la corde 1 ; il était serré sur la poitrine, et pouvait à peine embrasser un corps qui, par un long usage, avait pris la tournure et la circonférence d’un tonneau à bière. Il portait des pantalons de tricot blanc-gris qui rejoignaient avec peine le gilet, une énorme cravate sale, et une paire de vieilles bottes rougeâtres, jadis destinées à la tragédie.
Quand ses compagnons se furent retirés, Buckthorne s’approcha de lui et se fit reconnaître. Le vétéran tragique eut de la peine à se le rappeler, et à croire que ce fût réellement là son ci-devant camarade le petit monsieur Jack. Buckthorne l’ayant invité à venir au café voisin, jaser du passé, en peu de temps nous fûmes au fait de son histoire, qu’il nous raconta sommairement.
Il avait continué de représenter les héros dans la troupe ambulante, quelque temps après que Buckthorne l’eût quittée, ou plutôt après qu’il en fut renvoyé si brusquement. Enfin le directeur mourut, et la troupe se vit livrée à l’anarchie. Chacun aspirait à la couronne, chacun voulait prendre les rênes ; et la veuve du directeur, quoique reine de tragédie, et très âpre au gain, déclara qu’il était au-dessus des forces d’une femme de gouverner une bande si turbulente.
À cette insinuation, dit Flimsey, je me lançai 2 ; j’allai en avant, et j’offris mes services de la manière la plus efficace. Ils furent acceptés. Une semaine après, j’épousai la veuve et je succédai au trône. « Les mets des funérailles furent servis froids au repas de noce », comme dit Hamlet ; mais l’ombre de mon prédécesseur ne vint jamais me tourmenter ; et, sans la moindre opposition, j’héritai des couronnes des sceptres, coupes, poignards et décorations, des ornements en clinquant, et de tout l’attirail théâtral, y compris enfin la veuve.
Je menais maintenant une vie brillante ; car notre troupe, belle et nombreuse, attirait beaucoup de monde ; et comme ma femme et moi nous nous chargions des rôles les plus marquants de la tragédie, c’était une grande économie pour la caisse. Nous remportâmes la palme sur tous les spectacles des foires de province ; je vous assure que nous avions toujours chambrée complète, et que nous fûmes loués par les connaisseurs, même à la foire de la Saint-Barthélemy, quoique nous eussions à lutter contre la troupe d’Astley, le géant irlandais et la Mort de Nelson, modelée en cire.
J’éprouvai cependant bientôt les peines attachées au pouvoir suprême. Je m’aperçus qu’il y avait dans la compagnie une cabale près d’éclater : c’était le niais qui en était le chef. Vous devez vous rappeler que c’était un drôle hargneux, brouillon et toujours de mauvaise humeur. J’avais bien envie de le chasser ; mais je ne pouvais me passer de lui, car il n’y avait point de meilleur farceur à la scène ; tout en lui était comique, surtout sa tournure ; dès qu’il montrait seulement le dos aux spectateurs, les dames étaient prêtes à mourir de rire. Il sentait son importance et il s’en prévalait. Il mettait d’abord tout l’auditoire en belle humeur, et puis il rentrait dans les coulisses, pour faire du tapage et nous donner des scènes insupportables, en vrai diable incarné. Je lui passais beaucoup de choses, cependant, car je savais que les acteurs comiques sont un peu portés à cette manie.
Mais j’eus bientôt un autre tourment : la chose me touchait de plus près, et elle était d’une nature plus délicate : l’extrême tendresse de ma femme vint me faire enrager ; mon malheur voulut qu’elle se mît en tête de se passionner pour moi ; elle devint d’une intolérable jalousie. Je ne pouvais garder une jolie fille dans notre société dramatique 3, et j’osais à peine embrasser une laideron, même quand mon rôle l’exigeait. J’ai vu ma chère moitié dévisager une de nos belles dames, la mettre tout en pièces, tout en lambeaux, comme dit Hamlet, en un instant, et détruire un des plus riches costumes de la garde-robe, simplement parce qu’elle avait vu que j’embrassais cette actrice dans les coulisses, quoique je puisse vous donner ma parole d’honneur que ce n’était que pour faire une répétition. Cela devenait doublement fâcheux ; d’abord, j’aimais beaucoup les jolis minois, et je désirais toujours m’en voir entouré ; ensuite ils étaient indispensables pour les succès de notre compagnie aux foires, où l’on doit lutter avec tant de spectacles rivaux. Mais quand une fois une femme jalouse s’est coiffée de quelque sottise, la raison, l’intérêt, tout au monde est inutile. Hélas, Monsieur, plus d’une fois, pendant un de ses accès de rage, quand elle jouait la tragédie, et qu’elle faisait briller sur la scène son poignard de fer-blanc, j’ai tremblé qu’elle ne se livrât à sa folie et qu’elle ne poignardât réellement quelque rivale imaginaire.
Tout alla mieux encore, cependant, que je ne devais l’espérer, faible pécheur, avec une douce compagne de ce caractère. Après tout, je ne passai guère plus mal mon temps que le vieux Jupiter, dont l’épouse, toujours furetant pour découvrir quelque nouvelle intrigue, changeait pour lui l’empyrée en un enfer où le dieu du ciel ne pouvait tenir.
Enfin le bonheur voulut que, tandis que nous jouions à une foire de province, j’appris que le théâtre d’une ville voisine était vacant. J’avais toujours ambitionné d’appartenir à une compagnie sédentaire, et le comble de mes désirs était d’aller de pair avec un beau-frère, directeur d’un théâtre régulier qui m’avait regardé du haut en bas. Il ne fallait donc pas négliger cette bonne chance. Je fis mes arrangements avec le propriétaire de la salle, et, en peu de jours, j’ouvris le théâtre d’une manière très brillante.
Voyez-moi maintenant au faîte de mon ambition, au plus haut point de mon bonheur, comme dit Roméo. Je n’étais plus le chef d’une tribu errante, j’étais un monarque assis sur un trône légitime, et j’avais le droit de traiter de cousins les grands potentats de Covent-Garden et de Drury-Lane 4. Vous croyez sans doute ma félicité complète ; hélas ! monsieur, j’étais un des êtres les plus malheureux du monde. Personne ne connaît, s’il ne les a pas éprouvés, les chagrins d’un directeur, et surtout d’un directeur de province ; personne ne peut se figurer combien il y a de débats et de querelles au-dedans, d’injustices et de vexations au-dehors. J’étais mis au supplice par les merveilleux et les flâneurs d’une petite ville, qui venaient infester mon foyer, et jeter le trouble parmi mes actrices : mais il n’y avait pas moyen de m’en débarrasser ; j’aurais été ruiné si je les avais offensés : car, quoiqu’ils fussent amis importuns, ils eussent été de dangereux ennemis. Il y avait ensuite les critiques et les amateurs du pays, qui ne cessaient de me poursuivre de leurs avis, et qui se mettaient en colère si je ne les suivais pas. J’étais tourmenté, surtout, par un procureur et par un médecin qui, tous deux, avaient été une fois par hasard à Londres, et qui prétendaient savoir ce que c’était que le spectacle.
J’avais à gouverner la bande la plus infernale de vauriens qui se fût jamais réunie dans l’enceinte d’un théâtre. Je m’étais vu forcé de combiner ma troupe primitive avec une partie des acteurs de l’ancienne troupe, qui étaient en faveur auprès du public. Cette mixtion produisait une fermentation perpétuelle. Ils étaient toujours à se battre ou à badiner ensemble, et je ne savais laquelle des deux manières d’être me faisait le moins de tort. S’ils se querellaient, tout allait de travers ; s’ils étaient de bonne intelligence, ils ne cessaient de jouer de mauvais tours soit à l’un d’entre eux soit à moi-même ; car, j’avais malheureusement la réputation d’un bon diable, d’un caractère très bénin : c’est la plus mauvaise réputation qu’un directeur puisse avoir.
Quelquefois leurs gentillesses me faisaient presque devenir fou ; car il n’y a rien de si vexant que ces éternelles espiègleries, ces plaisanteries et ces mystifications d’une vieille bande de vagabonds de théâtre. J’avais trouvé tout cela fort amusant, aussi longtemps que je m’étais vu au nombre des acteurs ; mais comme directeur rien ne me paraissait plus détestable. Il y avait continuellement quelque scandale sur le théâtre, par suite de leurs farces de cabaret ou des tours qu’il jouaient en ville. Toutes les remontrances que je leur adressais sur l’importance de conserver la dignité de la profession, et de rendre la compagnie respectable, étaient absolument perdues. Les misérables ne pouvaient pas sympathiser avec les sentiments d’un homme en place. Ils se moquaient même des graves occupations du théâtre. Un jour la pièce fut arrêtée tout court, et un auditoire de vingt-cinq louis au moins fut forcé de rester dans une longue attente, parce que les acteurs avaient caché les culottes de Rosalinde ; et j’ai vu Hamlet s’avancer majestueusement pour débiter son monologue, avec un torchon attaché à l’une des basques de son habit. Voilà pour un directeur les tristes conséquences d’une réputation de bon-homme.
J’étais encore singulièrement tracassé par les grands acteurs de Londres, qui venaient briller chez nous, comme les astres, ainsi que cela s’appelle. De toutes les influences fatales, que Dieu me garde particulièrement de celle d’un astre de Londres ! Une actrice de premier ordre, en tournée dans les théâtres de province, est un météore aussi funeste que la comète flamboyante qui en balayant les cieux, fait tomber de sa queue les incendies, la peste et la discorde.
Du moment qu’un de ces corps célestes apparaissait sur mon horizon, j’étais sûr de me trouver sur les charbons ardents. Mon théâtre était encombré de dandy de province, tristes copies des élégants de Bond Street 5, qui sont fiers de se montrer à la suite d’une actrice de la capitale, et qui veulent faire croire qu’ils sont au mieux avec elles. C’était vraiment un plaisir pour moi quand quelque jeune seigneur imprudent mordait à l’hameçon, et tenait à distance tout ce petit fretin. Je me suis toujours trouvé mieux à mon aise avec un bon gentilhomme, qu’avec les merveilleux d’une petite ville.
Et puis les humiliations que souffraient ma dignité personnelle et mon autorité de directeur par les visites de ces grands acteurs de Londres ! Morbleu ! monsieur, je n’étais plus maître de moi ni de mon trône. On me bravait, l’on me réprimandait jusque dans mon foyer, et l’on faisait de moi, sur mon propre théâtre, un véritable Jeannot. Il n’y a point de tyran aussi absolu, aussi capricieux qu’un astre de Londres à un théâtre de province. Je redoutais leur arrivée ; et si je ne les engageais pas, j’avais contre moi les clameurs du public. Ils attiraient des chambrées complètes, et ils avaient l’air de faire ma fortune ; mais ils emportaient tous les bénéfices par leurs insatiables prétentions. C’était pour mon pauvre petit théâtre un véritable ver solitaire ; mieux on se nourrissait, et plus on se sentait maigrir. Ils me laissaient ensuite un public dont la curiosité était épuisée, des banquettes vides et une cinquantaine de mécontents qu’il fallait apaiser parmi les amateurs de la ville, furieux de quelque malentendu dans la distribution des places.
Mais ce qu’il y avait de plus cruel dans ma carrière de directeur, c’était le patronage des protecteurs. Ah ! monsieur ! sur toutes choses, que l’on me préserve du patronage des personnes marquantes d’une ville de province ! Ce fut là ma ruine. Il faut savoir que cette ville, quoique petite, était remplie de haines, de coteries, de gens à prétentions : c’était une petite ville livrée au commerce et à l’industrie manufacturière. Par malheur, ces prétentions n’étaient pas de nature à se régler par l’almanach de la Cour, ou par le collège héraldique ; c’était par conséquent l’espèce de suprématie la plus fertile en querelles. Vous souriez, monsieur ; mais, croyez-moi, il n’y a point de combats plus acharnés que les combats sur les frontières de ces terrains contestés de la gentilhommerie. La dispute la plus violente que j’aie vue de toute ma vie est celle qui s’éleva dans une ville de province, sur la question de préséance, entre la femme d’un fabricant d’épingles et celle d’un fabricant d’aiguilles.
Dans la ville où j’étais placé, il y avait continuellement des altercations de ce genre. La femme du principal fabricant, par exemple, était toujours aux couteaux tirés avec celle du principal marchand en détail ; et toutes deux étaient trop riches et avaient trop d’amis pour qu’on les traitât légèrement. La femme du médecin et celle de l’avocat portaient la tête encore plus haute ; mais, à leur tour, elles étaient tenues en échec par la femme d’un banquier qui avait une voiture à elle ; tandis qu’une espèce de douairière, d’un ton assez masculin, d’une réputation passablement douteuse, une élégante de la seconde main, qui habitait une grande maison, et qui prétendait être, je ne sais comment, alliée à la première noblesse, les regardait toutes du haut en bas. Certes, les manières de cette dame n’étaient pas très nobles ; sa fortune n’était pas très considérable, mais le sang qui coulait dans ses veines ! Oh ! monsieur, un sang comme celui-là ! Il ne fallait pas songer à résister à une femme dont le sang était de cette qualité.
Après tout, ses prétentions sur ses hautes alliances lui étaient contestées, et elle avait de fréquents démêlés sur la préséance, aux bals et aux assemblées, avec quelques dames opiniâtres des environs, qui étaient fières de leurs richesses et de leur vertu ; mais la veuve avait deux filles, brillantes comme une Gloire de l’Opéra, aussi orgueilleuses de leur naissance que leur mère, et qui la secondaient en toute occasion. Ainsi, elles soutenaient leurs droits la tête haute, et chacun haïssait, bafouait, et redoutait la famille des Fantadlin.
Voilà quels étaient les gens à la mode dans cette petite ville à grandes prétentions : malheureusement je n’étais pas au fait, comme j’aurais dû l’être, de la politique à suivre dans l’endroit. Étranger la première année, livré à de grandes perplexités, je résolus cette fois de me mettre sous le patronage de quelque nom puissant, et de commencer ma campagne d’une manière qui disposât le public en ma faveur. Je cherchais dans mon esprit quel protecteur je prendrais : dans un fatal quart d’heure, mon choix tomba sur mistriss Fantadlin. Personne ne me semblait gouverner si décidément l’empire de la mode ; j’avais toujours remarqué au théâtre que sa société fermait avec le plus de bruit la porte de la loge ; que ses demoiselles entraient toujours avec l’impétuosité de la tempête, et avec un étalage éblouissant de plumes et de schalls rouges ; elles avaient le plus nombreux cortège de merveilleux qui leur faisaient la cour ; elles jasaient et riaient pendant les représentations, et elles se servaient continuellement de lorgnons. Le jour donc de la rentrée de mon théâtre fut annoncé en grandes lettres capitales sur les affiches de spectacle, comme étant sous le patronage de l’honorable mistriss Fantadlin.
Monsieur, toute la ville courut aux armes ! Se donner les airs de prendre sous son patronage le théâtre ! Intolérable ! et puis moi qui osais l’appeler honorable 6. Quel droit avait-elle à ce titre, en conscience ! Les gens comme il faut gémissaient depuis longtemps sous la tyrannie des dames Fantadlin ; ils étaient ravis de faire cause commune contre elles. À cette nouvelle preuve d’arrogance, toutes les haines d’intérêt secondaire furent oubliées ; la femme du médecin et celle de l’avocat allèrent se voir ; la femme du fabricant et celle du boutiquier s’embrassèrent, et toutes ayant à leur tête la femme du banquier, résolurent de perdre le théâtre, qui fut déclaré assommant, et on n’encouragea plus désormais que les jongleurs indiens et l’Eidouranion de M. Walker 7. Ce fut là l’écueil contre lequel j’échouai ; je ne me tirai jamais du patronage de la famille Fantadlin. Ma salle se trouva déserte, mes acteurs devinrent chaque jour plus mécontents, parce qu’ils étaient mal payés ; ma porte fut assiégée par tous les huissiers de la ville ; plus j’eus besoin de consolations, et plus ma femme devint acariâtre et méchante.
J’eus recours pendant quelque temps à la consolation ordinaire d’un homme fatigué et tourmenté par sa femme ; j’eus recours à la bouteille, et j’essayai de noyer mes chagrins ; ce fut en vain. Je ne prétends pas cependant déprécier la bouteille ; c’est sans doute un excellent remède pour bien des maux, mais elle n’apporta aucun soulagement aux miens. Ma voix en fut plus rauque, mon nez se bourgeonna ; mais ni mes affaires, ni ma femme ne devinrent meilleures. Mon établissement fut bientôt une scène de confusion et de pillage ; j’étais regardé comme un homme ruiné, qui, par conséquent, donnait beau jeu à tous ceux qui voudraient le plumer, à peu près comme chacun pille un vaisseau qui coule à fond. Chaque jour un de mes acteurs s’esquivait, et, comme les soldats déserteurs, ils partaient avec armes et bagages. De cette manière ma garde-robe prit ses jambes à son cou, et alla se promener ; mes beaux costumes parcouraient la province ; mes épées et mes poignards brillaient dans toutes les granges ; enfin mon tailleur fondit à son tour sur sa proie 8, et m’emporta trois habits, une demi-douzaine de pourpoints, et dix-neuf pantalons couleur de chair. C’était là ma fortune et sa dernière fin 9 ; je n’hésitai pas plus longtemps sur ce qu’il me restait à faire. Ma foi, pensai-je, puisque le vol est à l’ordre du jour, eh ! bien, je volerai aussi. Je rassemblai donc en secret les bijoux de ma garde-robe ; j’enveloppai un costume de héros dans un mouchoir, je le suspendis à la pointe d’une épée tragique, et je m’esquivai à la nuit obscure : la cloche sonnait une heure 10 ; je laissai ma reine et mon royaume à la merci de mes sujets rebelles et de mes cruels ennemis les huissiers et les recors.
Telle fut, monsieur, la fin de mes grandeurs 11. J’étais à jamais guéri de ma passion pour le commandement, et je rentrai encore une fois dans les rangs. Pendant quelque temps je suivis la marche ordinaire de la vie d’un acteur ; je jouai dans plusieurs provinces, sur les théâtres, aux foires, et dans les granges ; tantôt fort applaudi, tantôt sifflé, jusqu’à ce qu’enfin par hasard je rencontrai une chance de faire ma fortune et de devenir une des merveilles du siècle.
Je jouais le rôle de Richard III dans une grange, et de la bonne façon ; car, pour dire le vrai, j’étais un peu dans les vignes, et les connaisseurs de la compagnie observaient toujours que je jouais mieux quand j’avais pris un verre de trop. Il y eut un tonnerre d’applaudissements lorsque je vins à ce passage où Richard s’écrie : un cheval ! un cheval ! Ma voix enrouée faisait toujours là un effet merveilleux ; c’était comme si deux voix se fussent réunies l’une à l’autre : on aurait dit deux hommes qui demandaient un cheval, ou bien que Richard demandait deux chevaux. Et quand j’adressais à Richemond ce reproche insultant, « Richard s’est enroué à t’appeler aux armes », je crus que la grange allait s’écrouler sous l’explosion du ravissement général.
Le lendemain matin, un monsieur vint chez moi. Je jugeai à l’instant, à sa mise, que je voyais un homme comme il faut ; car il avait un énorme brillant à son jabot, un grand nombre de bagues à ses doigts, et il se servait d’un lorgnon. En effet, je fus bientôt convaincu que c’était un homme comme il faut, car il m’apprit qu’il était un auteur à gages, espèce de tailleur littéraire d’un des grands théâtres de Londres ; il travaillait aux pièces, sous la direction de l’entrepreneur ; ajoutant aux unes, retranchant aux autres ; les ajustant et les replâtrant, les retournant, et les rajeunissant à volonté ; en un mot, c’était un des plus habiles et des plus grands écrivains du jour.
Il se trouvait maintenant en tournée comme fourrageur, chargé de dénicher quelque chose qui pût passer pour un prodige. Le théâtre, à ce qu’il paraît, était dans une position désespérée… rien qu’un miracle ne pouvait le sauver. Il m’avait vu jouer Richard, la veille, et il m’avait choisi pour réaliser un miracle. J’avais des manières remarquables, de l’éclat, et de la fierté dans la démarche. J’étais bien différent des autres héros de la grange ; l’idée vint donc à l’agent quêteur de me mettre en avant comme un prodige dramatique, comme le restaurateur du jeu naturel et vrai, comme le seul acteur qui sût comprendre et bien jouer Shakespeare.
Quand il me communiqua son plan, j’hésitai avec la modestie convenable ; car, tout en ayant fort bonne opinion de moi-même, je doutais que mon mérite suffit pour une telle entreprise.
Je me rejetai sur le peu de connaissance que j’avais de Shakespeare, n’ayant jamais représenté ses pièces que d’après des copies altérées, que j’entrelardais souvent de phrases de ma façon, pour aider ma mémoire ou pour augmenter l’effet.
« Tant mieux, s’écria le monsieur aux doigts couverts de bagues, tant mieux. Des passages nouveaux, monsieur !… Des passages nouveaux ! N’étudiez pas une ligne… Donnez-nous un Shakespeare de votre façon. »
— « Mais ma voix était cassée, elle ne pourrait remplir un théâtre de Londres. »
— Tant mieux, tant mieux ! Le public est las des voix sonores ;… l’ore rotundo 12 est passé de mode. Non, monsieur, votre voix fêlée, c’est ce qu’il faut… Soufflez, grognez, grondez, aboyez en scène 13, et vous ferez notre affaire. »
« Mais, (je ne pus m’empêcher de rougir jusqu’au bout du nez en disant ceci) mais j’avais résolu d’être sincère, – mais, ajoutai-je, il y a une circonstance fâcheuse : j’ai une malheureuse habitude… Mes infortunes, et la situation où se trouve quelquefois un homme dans ces granges… m’ont obligé de temps en temps de… de… prendre une petite goutte de quelque liqueur fortifiante, pour me ranimer…, et ainsi… et ainsi… »
« Quoi ! vous aimez à boire ? » s’écria vivement l’agent.
Je baissai la tête, en rougissant de cet aveu.
« Tant mieux ! Tant mieux ! Les irrégularités du génie ! Un homme sobre est par trop vulgaire. Le public aime un acteur qui boit. Touchez-là, monsieur : vous êtes l’homme qu’il nous faut pour faire du bruit. »
Je reculai encore, en me défiant de mes forces, et en me déclarant indigne d’un tel honneur.
« Sambleu, mon cher, s’écria-t-il, il n’y a pas là d’honneur du tout. Ne vous imaginez pas que moi je vous croie un prodige ; il faut seulement que le public le croie. Rien n’est plus facile que de tromper le public, pourvu qu’on lui présente un prodige. Les talents ordinaires se jugent d’après les règles ordinaires ; mais un prodige met en défaut toute règle, toute comparaison. »
Ces paroles m’ouvrirent les yeux ; elles me donnaient une explication moins flatteuse, il est vrai, pour ma vanité, mais beaucoup plus satisfaisante pour mon jugement.
Il fut convenu que j’apparaîtrais au public de Londres, comme un soleil dramatique sorti à l’instant même de derrière les nuages, comme un astre qui allait éclipser toutes les faibles lumières et tous les feux follets de la scène. On devait prendre mille précautions pour s’emparer de l’esprit public, à toutes les issues. Le parterre serait encombré de vigoureux claqueurs ; les journaux me prodigueraient des éloges pompeux ; on enverrait des prôneurs à gages dans tous les lieux où l’on s’occupe du théâtre. En un mot, on mettrait en activité toutes les machines, on aurait recours à toutes les ruses dramatiques. Chaque fois que je différais en quelque point des anciens auteurs, on soutiendrait que je voyais bien la chose, et qu’ils la voyaient de travers ; si je criais, ce serait de la passion ; si je tombais dans l’expression vulgaire, cela s’appellerait prendre le ton familier de la nature : si je faisais quelque grossier contre-sens, ce serait une nouvelle version, une bonne variante. Si ma voix devenait rauque, ou si mon rôle m’échappait, je n’avais qu’à frapper du pied, à gesticuler, à grogner en regardant l’auditoire, à faire une horrible grimace, la première qui me viendrait à l’esprit ; mes admirateurs appelleraient cela un grand trait, et ils éclateraient en cris, en hurlements d’enthousiasme.
« En un mot, dit le monsieur au lorgnon, avancez-vous bravement et effrontément : ne vous inquiétez pas de ce que vous dites ou comment vous le dites, pourvu que ce soit étrange et bizarre. Si vous échappez aux pommes cuites la première soirée, vous faites votre fortune et celle du théâtre. »
Je partis donc pour Londres avec l’auteur aux gages fixes, la tête remplie de nouveaux plans et de nouvelles espérances. J’allais être le restaurateur de Shakespeare, de la nature, et du véritable jeu dramatique ; mon air de rodomont deviendrait de l’héroïne, et ma voix cassée serait le type de l’élocution. Hélas ! ma mauvaise fortune m’attendait. Avant que j’arrivasse dans la capitale, une merveille rivale avait paru : une femme qui dansait sur la corde lâche, et qui, entourée de feux d’artifice, montait du théâtre jusqu’à la galerie, le long d’une corde tendue. Le directeur s’en était emparé avec avidité. Elle sauva le grand théâtre national, pour toute la saison. On ne parlait que de madame Saqui, de ses feux d’artifice et de ses pantalons couleur de chair ; et la nature, Shakespeare, la bonne déclamation et le pauvre tragédien furent complètement oubliés.
Quand les représentations de madame Saqui commencèrent à vieillir, d’autres merveilles y succédèrent : des chevaux, des arlequinades, des mascarades de tout genre ; jusqu’à ce qu’un nouveau prodige dramatique fût mis en avant pour jouer le même rôle que l’on m’avait destiné. Je cherchai mon auteur, pour obtenir de lui une explication ; mais il était très occupé ; il écrivait un mélodrame ou une pantomime, et il était de fort mauvaise humeur quand on interrompait ses études. Cependant, comme le théâtre était en quelque sorte obligé de prendre soin de moi, le directeur agit, selon la phrase ordinaire, en homme d’honneur ; je fus reçu comme pensionnaire dans la compagnie. On ne sut trop d’abord si je jouerais Alexandre le grand ou bien Alexandre le chaudronnier 14 ; on se décida pour ce dernier rôle ; ne pouvant être mis à la tête de la troupe, je fus mis à la queue. En d’autres termes, je fus placé au nombre de ceux que l’on appelle utilités ; qui représentent des soldats, des sénateurs et l’ombre de Banquo 15. J’étais fort satisfait de mon lot ; car j’ai toujours été une sorte de philosophe. Si ma situation n’était pas brillante, elle était du moins assurée : en effet, j’ai vu une demi-douzaine de prodiges paraître, briller, crever comme des bulles de savon et disparaître, tandis que je me trouve tranquille, sans être ni envié ni tourmenté, au plus bas échelon du métier.
Oui, oui, riez si vous voulez ; mais, croyez-moi, les utilités sont les acteurs les plus heureux du théâtre. Nous sommes à l’abri des sifflets, et nous ne sommes pas agités par le désir des applaudissements ; nous ne craignons pas les succès d’un rival, et nous ne redoutons pas la plume des critiques. Dès que nous savons les mots de notre rôle, et il n’y en a pas beaucoup, nous n’avons plus aucun souci. Nous avons nos amusements à nous, nos amis et nos admirateurs ; chaque acteur a ses admirateurs, depuis le premier rôle jusqu’au dernier. L’acteur du premier ordre dîne avec le grand seigneur qui aime les arts ; il amuse une table élégante en déclamant, en chantant ou en débitant des balivernes de théâtre : les acteurs secondaires ont à leur tour des amis et des admirateurs d’un rang secondaire, qu’ils régalent aussi de bribes tragiques ou d’autres balivernes… et ainsi de suite jusqu’à nous-mêmes, qui avons pour amis et admirateurs, des commis élégants et d’ambitieux apprentis ; ils nous donnent à dîner de temps en temps, et reçoivent de la dixième main les mêmes bribes, les mêmes chansons, les mêmes balivernes que nos confrères plus heureux avaient déjà fournies à la table des grands.
J’éprouve à présent, pour la première fois, dans toute ma carrière théâtrale, ce que c’est réellement que le plaisir. J’ai connu assez la célébrité pour plaindre les pauvres diables que l’on appelle les favoris du public. J’aimerais mieux être le petit chat d’un enfant gâté, tantôt choyé dans ses bras et bourré de friandises, et tantôt chassé à coups de cuiller sur la tête. Je ris de pitié de voir nos premiers sujets, dévorés par l’envie et la jalousie, courir après une trompeuse renommée, dont la qualité est suspecte, et la durée incertaine. Je ris également, mais sous cape, de l’importance, de l’agitation, du trouble et des inquiétudes de notre directeur, qui se fatigue à la mort par ses vains efforts pour plaire à tout le monde.
J’ai trouvé parmi mes camarades subalternes deux ou trois ci-devant directeurs qui, comme moi, ont porté le sceptre dans les théâtres de province, et nous nous amusons souvent ensemble à nous moquer du directeur et du public. Quelquefois aussi, comme des rois détrônés et bannis, nous causons des événements de nos règnes respectifs, nous moralisons autour d’une bonne cruche de bière forte, et nous rions des trompeuses vanités du monde, grand et petit ; c’est là, je crois, l’essence de la philosophie pratique.
Ainsi finissent les anecdotes sur Buckthorne et ses amis. Je suis fâché de n’avoir pu obtenir de lui plus de particularités sur son histoire, et spécialement sur la partie de sa vie qui s’est écoulée dans la capitale. Il avait vu évidemment beaucoup de choses chez les gens de lettres. Comme il ne s’était jamais élevé à un degré éminent dans cette carrière, et que le fiel du désappointement ne le tourmentait plus, j’avais conçu l’espoir d’obtenir de lui quelques notions précises sur les auteurs contemporains. Le témoignage d’un historien si honnête aurait été précieux dans ce moment où, grâce à l’extrême fécondité de la presse, et aux milliers d’anecdotes, de critiques, d’esquisses biographiques dont on nous inonde chaque jour, il devient presqu’impossible de savoir quelque chose de vrai sur les écrivains.
Buckthorne était toujours très réservé et très scrupuleux sur ce point ; cela m’étonnait fort ; car, en général, les auteurs sont assez disposés à ne pas se gêner sur le compte de leurs confrères, et à se donner l’un et l’autre en spectacle, pour divertir le public.
Quelques jours après que nous eûmes entendu l’histoire de l’ex-directeur, je fus surpris de recevoir la visite de Buckthorne, avant que je fusse levé. Il était en habit de voyage. « Félicitez-moi ! Félicitez-moi ! me dit-il en se frottant les mains avec la plus vive joie ; mes grandes espérances se sont réalisées ! »
Je le regardai d’un air étonné et curieux. « Mon imbécile de cousin est mort, s’écria-t-il ; puisse-t-il dormir en paix ! Il s’est à peu près cassé le cou en tombant de cheval, à la chasse au renard. Par bonheur il a vécu assez pour faire son testament. Il m’a nommé son héritier, en partie par un bizarre sentiment de justice distributive, et en partie, parce que, à ce qu’il dit, personne de sa famille, ni de ses amis, ne saurait dépenser dignement un tel revenu. Je pars pour aller prendre possession de l’héritage. Je renonce au métier d’auteur. Voilà pour les critiques, ajouta-t-il en faisant claquer ses doigts. Venez au Château des Doutes, quand j’y serai établi, et, sur ma foi, nous lancerons le cerf. » En disant ces mots il s’élança hors de la chambre, enivré de joie.
Il s’écoula bien du temps avant que j’entendisse parler de lui. Je reçus enfin, il n’y a pas longtemps, une lettre pleine de gaieté et de bonne humeur. Il avait remis ses biens en bon état : tout allait à souhait, et, pour comble de bonheur, il avait épousé Sacharissa, qui semblait lui avoir toujours conservé un vif et secret attachement, dont il s’aperçut heureusement à l’instant même où il eût hérité.
« Je crois, dit-il, que vous êtes un peu enclin au péché de littérature, auquel j’ai renoncé : si les anecdotes que je vous ai racontées offrent quelqu’intérêt, faites-en usage, mais venez au Château des Doutes, venez voir comment nous y vivons, et, le verre à la main, je vous dirai toute ma vie de Londres ; ce sera une belle histoire sur le compte des auteurs et des journalistes. »
Si jamais je me rends au Château des Doutes, et que j’obtienne l’histoire promise, le public peut compter que je lui en ferai part.
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