Chapitre 4 L’auberge à Terracine
Clic, clac, crac, crac, crac, clic, clac.
« Voici l’estafette de Naples, dit l’hôte de l’auberge à Terracine, préparez les relais. »
L’estafette arriva au galop sur la route, comme c’est l’usage, en agitant au-dessus de sa tête un fouet à manche court et à longue lanière nouée, dont chaque coup retentissait comme le bruit d’un pistolet. Le postillon, grand gaillard aux larges épaules, portait l’uniforme ordinaire : le petit habit bleu à revers, avec des galons, si écourté par derrière qu’il couvrait à peine la ceinture, et se retroussait en queue de roitelet ; un chapeau relevé, à bord galonné ; la paire de bottes fortes ; mais au lieu des culottes de peau, il n’avait qu’un fragment de caleçon qui satisfaisait médiocrement aux exigences de la pudeur.
L’estafette galopa jusqu’à la porte, et mit pied à terre.
Un verre de rosolio, un cheval frais et des culottes, s’écria-t-il, et tout de suite, per l’amor di Dio ; je suis en retard, et il faut que je parte. »
« Par saint Janvier, répondit l’hôte, où donc as-tu laissé ta garde-robe ? »
— « Chez les voleurs, d’ici à Fondi. »
— « Quoi ! Dépouiller une estafette ! Je n’ai jamais entendu parler d’une telle folie. Et que pouvaient-ils te prendre ? »
— « Mes culottes de peau ; elles étaient neuves, brillantes comme de l’or ; le capitaine en a eu envie. »
— « Oh ! ces drôles vont de plus fort en plus fort ! se frotter à une estafette ! et cela pour une culotte de peau ! »
Une attaque contre le courrier de l’administration semblait avoir étonné l’hôte, bien plus que tout autre attentat commis sur le grand chemin ; en effet, c’était le premier exemple d’une pareille audace ; les voleurs, en général, ont soin de ménager le gouvernement.
Le courrier fut bientôt prêt ; car, tout en causant, il n’avait pas perdu deux minutes pour s’habiller. Le relai préparé, le rosolio avalé, il saisit la bride et l’étrier. – « Les brigands sont-ils nombreux ? demanda un bel homme brun, qui s’avançait sur le seuil de la porte. »
« C’est la bande la plus formidable que j’aie vue, répliqua l’estafette en s’élançant sur la selle. »
« Sont-ils cruels envers les voyageurs ? ajouta une jeune et belle Vénitienne, qui s’appuyait sur le bras du cavalier. »
« Cruels ! signora ! s’écria l’estafette en jetant un regard sur la dame, et en touchant le cheval de l’éperon ; Corpo di Bacco ! ils poignardent les hommes et quant aux femmes… » Crac, crac… Les derniers mots furent étouffés par le bruit du fouet, comme l’estafette partait au galop, vers les marais Pontins.
« Sainte-Vierge ! dit la belle Vénitienne, que deviendrons-nous ? »
L’auberge dont il s’agit se trouve à la sortie de Terracine, au bas des rochers escarpés que couronnent les ruines du château de Théodoric. La situation de Terracine est remarquable. Cette petite et ancienne ville, sur la frontière des États de l’Église, représente, en quelque sorte, la paresse italienne : tout ce qui l’environne languit dans un profond repos ; à ses pieds s’étend la Méditerranée, cette mer sans flux et sans reflux ; le port ne voit pas une voile s’agiter, à moins qu’à l’époque fixée une felouque solitaire n’y vienne décharger sa sainte cargaison de poisson, frugale nourriture pour le carême. Les habitants ont l’air d’une race indolente et sans souci, comme presque tous les hommes de ces doux climats ; on dit cependant que, sous un extérieur si apathique, ils cachent les plus dangereuses inclinations. On ne les croit pas meilleurs que les brigands des montagnes voisines, et on les accuse d’entretenir avec eux une secrète correspondance. Les tourelles solitaires qu’on a élevées par intervalles pour protéger la côte, indiquent assez la fréquence des apparitions des pirates qui infestent les rivages : et les petites cabanes destinées à servir de stations aux soldats, sur la route lointaine qui se perd dans des bosquets d’oliviers, attestent le danger que la montée présente au voyageur, et les facilités qu’elle offre aux bandits. En effet, c’est entre Terracine et Fondi que la route de Naples est le plus exposée au pillage. Il s’y trouve de nombreux détours, et beaucoup d’endroits isolés où les voleurs peuvent découvrir de loin leur victime, du haut des collines et des précipices, et l’attendre dans les passages étroits et difficiles.
Les brigands italiens sont une classe d’hommes déterminés, presqu’organisés en société régulière. Ils portent une espèce d’uniforme, ou plutôt de costume, qui désigne ouvertement leurs habitudes, sans doute pour masquer l’odieux de leur affreux métier, et pour se donner aux yeux du vulgaire quelque chose de la tournure militaire ; ou bien peut-être afin d’éblouir l’imagination des jeunes paysans, par un extérieur d’élégance, et se faire ainsi des recrues. Leurs vêtements sont souvent riches et pittoresques. Ils portent des justaucorps et des culottes de couleur éclatante, quelquefois brodés avec goût ; leur poitrine est couverte de médailles et de reliques, et leurs chapeaux à larges bords, qui se terminent en pains de sucre, sont ornés de plumes ou de rubans de diverses couleurs ; quelquefois leurs cheveux sont renfermés dans des résilles de soie ; ils sont chaussés d’une espèce de sandale de drap ou de cuir, attachée à la jambe par des courroies ; cette chaussure, extrêmement élastique, leur permet de grimper avec aisance et célérité sur les montagnes bordées de précipices ; une large ceinture de drap ou de soie est garnie de pistolets et de stylets ; ils portent une carabine en bandoulière ; enfin, ils sont, en général, enveloppés négligemment d’un manteau de couleur foncée, qui les protège contre le mauvais temps, ou qui leur sert de lit quand ils bivouaquent sur les montagnes.
Ils rôdent dans une grande étendue de pays sauvage, le long de la chaîne des Apennins, et sur les frontières de plusieurs états : ils connaissent tous les passages difficiles, les endroits cachés, propres à servir de retraite, et les impraticables forêts du sommet des montagnes où aucune force militaire n’ose les suivre. Ils sont assurés de la bonne volonté des habitants de ces régions, peuplades pauvres et à demi barbares, qu’ils ne troublent jamais et qu’ils enrichissent quelquefois. En effet, on les regarde comme une sorte de héros illégitimes, parmi les villages des montagnes, et dans quelques villes frontières où ils vont vendre leur butin. Ainsi favorisés et protégés, bien sûrs d’ailleurs de l’inaccessibilité de leurs montagnes, les brigands ont mis en défaut la faible police des états Italiens. En vain leurs noms et leur signalement sont affichés aux portes des églises de campagne ; en vain on offre des récompenses pour qui les livrera morts ou vifs ; les paysans sont trop effrayés des terribles exemples de la vengeance qu’exercent les brigands, ou bien ils sont de trop bonne intelligence avec eux pour les trahir. Il est vrai que de temps en temps les gendarmes leur donnent la chasse et les tirent comme des bêtes fauves ; que leurs têtes, renfermées dans des cages de fer et montées sur des poteaux, bordent les grandes routes, ou que leurs cadavres noircissent, pendus aux arbres les plus voisins des endroits où ils ont commis des crimes ; mais ces spectacles dégoûtants ne servent qu’à rendre plus affreux encore des passages affreux déjà par eux-mêmes, et à jeter l’épouvante dans l’esprit des voyageurs, sans retenir les brigands.
À l’époque où l’estafette fit son apparition presque in naturalibus, comme je l’ai dit plus haut, l’audace des voleurs était parvenue à un degré sans exemple ; ils avaient mis des châteaux à contribution ; ils avaient envoyé aux commerçants et aux riches bourgeois, dans les villes, des messages pour demander des contributions d’argent, d’habits et même d’objets de luxe, avec d’horribles menaces de vengeance en cas de refus. Ils avaient des espions et des émissaires dans chaque ville, village ou auberge, le long des principales routes, pour recueillir des renseignements sur la marche et la qualité des voyageurs, souvent, après avoir pillé les voitures ; ils emmenaient dans leurs montagnes des personnes de distinction et d’une grande fortune, et ils les obligeaient à fournir de grosses sommes pour rançon : enfin ils avaient outragé des femmes qui étaient tombées entre leurs mains.
Telle était la situation des voleurs, ou plutôt tel était le résumé des principaux détails que l’on donnait sur eux, au moment où la scène se passait à l’auberge de Terracine. Le beau jeune homme brun et la dame vénitienne, dont il a déjà été fait mention, étaient arrivés après-dînée de bonne heure, dans une voiture particulière tirée par des mules, et accompagnée par un seul domestique. Nouvellement mariés, ils passaient le mois de miel 1 à voyager dans ces pays délicieux, et ils se rendaient à Naples pour y voir une riche tante de la jeune mariée.
La dame était jeune, tendre et timide : les histoires qu’elle avait entendues le long de la route l’avaient remplie de craintes, moins pour elle-même que pour son mari ; car, bien qu’ils fussent mariés depuis près d’un mois, elle l’aimait encore presqu’avec idolâtrie. En approchant de Terracine, elle avait été encore plus effrayée par les récits qu’on faisait sur la route ; enfin l’aspect de deux têtes de brigands, faisant une horrible grimace dans leurs cages de fer, posées aux deux côtés de la vieille porte de la ville, lui fit prendre la résolution de s’arrêter. Son mari avait en vain tâché de la rassurer ; ils avaient perdu leur après-dînée dans l’auberge, jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour songer à partir le même soir, et les dernières paroles de l’estafette portèrent au comble l’effroi de la jeune femme.
« Retournons à Rome, dit-elle, en passant son bras sous celui de son mari, et en s’appuyant sur lui, comme pour être sûre de sa protection, retournons à Rome et renonçons à ce voyage de Naples. »
— « Nous renoncerons donc aussi à voir votre tante ! » dit le mari.
— « Eh bien !… qu’est-ce que ma tante auprès de votre sûreté ? » répondit-elle, en le regardant avec tendresse.
Il y avait dans son ton et dans ses manières quelque chose qui montrait que réellement elle songeait plus à la sûreté de son mari qu’à la sienne propre. Comme elle était mariée depuis peu et qu’elle avait fait un mariage d’inclination, il est bien possible qu’elle fût sincère ; du moins son époux le crut ainsi. Et en vérité, tout homme qui a connu le son doux et mélodieux d’un organe vénitien, la tendre mollesse du langage vénitien, le charme séduisant d’un regard vénitien, concevra sans peine que le mari ajouta foi à ce que lui disait tout cela. Il baisa la main blanche qu’il tenait, il entoura d’un bras la taille svelte de sa jeune épouse, et la pressant tendrement sur son cœur, « cette nuit, du moins, dit-il, nous la passerons à Terracine. »
Clic, clac ! Clic, clac ! Clic, clac ! une nouvelle apparition sur la route attira l’attention de mon hôte et des voyageurs : une voiture attelée d’une demi-douzaine de chevaux, et venant du côté des marais Pontins, arrivait au grand galop ; les postillons faisaient claquer leurs fouets comme des enragés, ainsi qu’ils ont coutume de le faire quand ils connaissent l’importance ou la libéralité du voyageur qu’ils mènent. C’était un landau avec un domestique sur le siège. La construction solide et soignée, quoiqu’extrêmement simple de la voiture ; le grand nombre et l’élégante disposition des coffres et des petits paquets : les boîtes et les malles sur l’impériale ; la figure grasse, fraîche, et joufflue du maître, qui regardait par la portière ; la tête ronde et le visage vermeil du domestique, à cheveux ras, en habit court, en culottes serrées, en guêtres longues, tout annonçait que c’était l’équipage d’un Anglais.
« Des chevaux pour Fondi », s’écria l’Anglais, comme l’aubergiste s’avançait à la portière en saluant.
« Son Excellence ne voudrait-elle pas descendre et prendre quelque rafraîchissement ? »
— « Non ; son Excellence ne voulait rien manger avant d’être à Fondi. »
— « Mais il faudra un peu de temps pour arranger les chevaux. »
— « Ah ! C’est toujours la même chanson ; rien que du retard dans ce maudit pays. »
— « Si son Excellence voulait entrer seulement dans la maison ? »
— « Non, non, non ; je répète encore non, je n’ai besoin que de chevaux, et aussi vite que possible. John, que les chevaux soient prêts, et que l’on ne nous fasse pas attendre ici une heure ou deux. Dites que si l’on me retarde plus que le temps donné, je porterai plainte au maître de poste. »
John porte la main à son chapeau, et il alla exécuter les ordres de son maître, avec la taciturne obéissance d’un domestique anglais.
Pendant ce temps, l’Anglais descendit de voiture, et il se promena en long et en large devant l’auberge, les mains dans les poches, sans faire attention à la foule d’oisifs qui l’examinait, lui et son équipage. Il était grand, robuste, et bien taillé : ses vêtements étaient propres et soignés : il portait un bonnet de voyage, couleur de pain d’épice ; et les coins de sa bouche exprimaient de l’humeur, soit parce qu’il n’avait pas encore dîné, soit parce qu’il n’avait pu parvenir à faire plus de sept miles à l’heure 2 ; il n’avait cependant d’autre raison pour se hâter que l’inquiet empressement qu’ont toujours les Anglais de se voir à la fin de leur voyage ; ou, comme ils disent, d’aller en avant ; il est encore possible qu’il fût mécontent d’avoir été plumé à chaque relais.
Après quelque temps, le domestique revint de l’écurie avec un air de perplexité.
« Les chevaux sont-ils prêts, John ? »
« Non, monsieur, je n’ai jamais vu pareil endroit ; il n’y a pas moyen d’en finir. Je crois que Votre Honneur 3 ferait bien d’entrer dans la maison et de manger quelque chose ; nous ne serons pas de si tôt à Fondi. »
« Le diable emporte la maison !… Ce n’est qu’une ruse ! Je ne mangerai rien, précisément pour le punir, dit l’Anglais, encore plus irrité de voir son dîner différé. »
« Ils disent que Votre Honneur a bien tort, continua John, de partir si tard. La route est pleine de brigands. »
— « Des contes, pour le profit de l’auberge ! »
— « L’estafette qui vient de passer a été arrêtée par toute une bande », dit John, en y mettant plus d’emphase, à chaque article additionnel de son rapport.
— « Je n’en crois pas un mot. »
— « On lui a volé ses culottes », reprit John, en portant la main à sa ceinture.
— « Sornettes que tout cela ! »
Ici le beau jeune homme brun s’avança, et s’adressant au voyageur avec beaucoup de politesse, il l’invita, en mauvais anglais, à partager le repas qu’il allait faire apporter.
« Merci », dit l’Anglais, enfonçant encore davantage ses mains dans ses poches et jetant de côté un léger regard de défiance sur le jeune homme, comme s’il eût pensé que cette civilité annonçait quelque dessein sur sa bourse.
« Nous nous estimerons heureux si vous voulez bien nous faire cette faveur », dit la dame dans son doux langage vénitien. Il y avait dans ses paroles une harmonie tout à fait persuasive. L’Anglais jeta un coup d’œil sur cette figure ; sa beauté était encore plus éloquente. Les traits du voyageur s’adoucirent d’abord ; il la salua poliment : « Avec grand plaisir, signora », dit-il.
En un mot, son grand empressement d’aller en avant diminua soudain ; il oublia sa résolution de jeûner jusqu’à Fondi, pour punir l’hôte de Terracine ; John choisit un appartement dans l’auberge pour son maître, et l’on fit tous les préparatifs nécessaires afin de rester jusqu’au lendemain matin.
On retira de la voiture les objets que rendait indispensable le séjour d’une nuit. Il y avait l’assortiment ordinaire de malles, de pupitres à écrire, de portefeuilles, de nécessaires, de toilettes, et tout le luxe du bagage inutile et gênant dont se surcharge un homme qui voyage à son aise. Les observateurs oisifs, établis près de la porte de l’auberge, enveloppés de grands manteaux couleur de boue, qui ne laissaient à découvert qu’un œil de faucon, se communiquaient bien des remarques sur tout cet attirail qui semblait suffisant pour une armée entière. Les garçons de l’auberge parlaient avec admiration du magnifique nécessaire à garniture en or et en argent, étalé sur la table de toilette, et du sac plein de pièces d’or qu’on avait entendu sonner quand il avait été tiré de la malle. L’étonnante opulence du milord, et les trésors qu’il traînait avec lui furent toute la soirée le sujet des conversations de Terracine. L’Anglais passa quelque temps à faire ses ablutions et à s’habiller pour le dîner : et après avoir travaillé beaucoup et s’être donné bien de la peine pour se mettre à son aise, il se présenta dans la salle en cravate blanche empesée, avec des habits où l’on n’aurait plus trouvé un grain de poussière, et ajustés très régulièrement. Il fit en entrant un salut poli, à la manière peu cérémonieuse des Anglais, et que la belle Vénitienne, habituée aux salutations recherchées et complimenteuses du continent, trouva singulièrement froid. Le souper, comme le nommait l’Italien, ou le dîner, comme l’appelait l’Anglais, fut alors servi. Le ciel, la terre et les eaux, tout avait été mis à contribution pour le fournir : il y avait des oiseaux de l’air, des animaux de la plaine, et des poissons de la mer. Le domestique de l’Anglais, de son côté, avait retourné la cuisine sens dessus dessous, dans son empressement à préparer un beefsteak pour son maître, et il arriva chargé de soya du Japon, d’épices de la Cayenne, de sauce de Harvey et d’une bouteille de vin de Porto, le tout tiré de ce grand magasin de la voiture de voyage, dans laquelle son maître semblait vouloir traîner avec lui autour du monde toute l’Angleterre. Au fait, le repas était un de ces pots-pourris italiens, auxquels on ne sait quel nom donner. La terrine à soupe était une mer noire, où flottaient, comme les débris après un naufrage, des foies, des membres de volailles et des restes de toute sorte d’oiseaux et d’animaux. La pauvre bête bien maigre que mon hôte appelait un poulet délicat, était évidemment morte de consomption. Le macaroni sentait la fumée ; le beefsteak était un morceau coriace de buffle ; il y avait un plat qui semblait contenir des anguilles à l’étuvée, mets très recherché par les Anglais. Notre voyageur se crut empoisonné quand il apprit que c’était des vipères, prises dans les rochers de Terracine et regardées comme une friandise très délicate.
Cependant, il n’y a rien de tel que de manger, pour dissiper la mauvaise humeur d’un voyageur, de quelque manière que le repas soit apprêté, et rien ne lui rend la compagnie plus agréable que de manger avec elle : aussi, à peine l’Anglais fut-il à la moitié de son dîner et de sa bouteille, qu’il crut s’apercevoir que le Vénitien était un compagnon fort supportable, autant que peut l’être un étranger, et que sa femme était presque assez belle pour être Anglaise.
Pendant le repas, on traita les sujets les plus familiers aux voyageurs, et entre autres, on en vint aux brigands qui troublaient l’esprit de la belle Vénitienne. L’aubergiste et son garçon se mêlèrent à la conversation avec cette familiarité qu’on tolère sur le continent, et ils rapportèrent autant d’histoires sanglantes qu’ils servaient de plats ; si bien qu’ils ôtèrent presque l’appétit à la pauvre dame.
L’Anglais, qui avait une antipathie nationale pour tout ce qui s’appelle baliverne, écoutait ces récits avec une certaine contraction des lèvres qui exprime l’incrédulité. Il y avait l’histoire bien connue de l’école de Terracine, enlevée par les voleurs, et de l’écolier massacré froidement, afin de déterminer les parents des autres à donner de fortes rançons : il y avait encore l’aventure d’un riche Romain qui reçut dans une lettre une oreille de son fils avec l’avis que le jeune homme lui serait ainsi expédié, en petit acompte, jusqu’à ce que la rançon exigée fût payée.
La belle Vénitienne frissonnait d’horreur à de pareils récits ; et l’aubergiste, en vrai conteur du genre terrible, doublait la dose à mesure qu’il en voyait les bons effets. Il allait raconter les infortunes d’un noble lord et de sa famille, quand l’Anglais, fatigué de sa volubilité, l’interrompit en disant que tous ces récits étaient de l’invention des voyageurs, ou du moins fort exagérés par des paysans stupides et des aubergistes de mauvaise foi. L’hôte fut indigné du doute que l’on voulait jeter sur la réalité de ses histoires et de l’insinuation désobligeante sur les gens de sa profession. Il cita en preuve une demi-douzaine de faits encore plus épouvantables.
« Je n’en crois pas un mot », dit l’Anglais.
— « Mais les brigands ont été jugés et exécutés. »
— « Quel conte ! C’est une farce. »
— « Mais leurs têtes sont plantées le long de la route. »
— « Vieux crânes, accumulés pendant un siècle. » L’aubergiste, en se dirigeant vers la porte, murmura entre ses dents : San-Gennaro ! quanto sono singolari questi Inglesi 4 !
Ici un brouhaha, sur le devant de l’auberge, annonça l’arrivée de nouveaux voyageurs ; et à la diversité des voix ou plutôt des cris, au trépignement des chevaux, au bruit des roues, et au mouvement général du dedans et du dehors, on pouvait juger que les arrivants étaient en grand nombre.
C’était, en effet, le procaccio et sa suite, espèce de caravane qui se charge à jours fixes du transport des marchandises, sous l’escorte de soldats pour la protéger contre les brigands. Les voyageurs profitent de cette escorte, et ordinairement une longue file de voitures accompagne le procaccio.
Il se passa bien du temps avant que l’hôte ou son garçon revinssent ; il couraient çà et là, au milieu de cette tempête de bruit et de fracas qui éclate dans une auberge italienne à l’arrivée d’un surcroît de chalands. Quand mon hôte reparut, ses traits étaient animés d’un sourire de triomphe.
« Peut-être, dit-il, en desservant, peut-être le signor n’a pas entendu ce qui est arrivé ? »
— « Quoi ? dit l’Anglais sèchement. »
— « Rien, si ce n’est que le procaccio à rapporté des nouvelles des derniers exploits des voleurs. »
— « Laissez donc ! »
— « On a des nouvelles toutes fraîches du milord Anglais et de sa famille », reprit l’hôte, d’un air radieux.
— « Un lord Anglais ? Quel lord Anglais ? »
— « Milord Popkin. »
— « Lord Popkins ? Je n’ai jamais entendu parler de ce lord. »
— « O Sicuro ! Un grand seigneur qui passa dernièrement ici avec milady et ses filles. Un noble très puissant, un des grands conseillers de Londres, un almanno ! »
« Almanno… Almanno !… ta… ta… ta… Il veut dire un alderman 5. »
— « Sicuro : aldermanno Popkin, et la principessa Popkin, et les signarine Popkin ! » dit mon hôte triomphant.
Il se mit alors en attitude, et il se serait lancé dans les détails, s’il n’avait été contrarié par l’Anglais, qui semblait décidé à n’ajouter aucune foi à ses histoires et à n’y prendre aucun intérêt, mais qui lui ordonnait sèchement de finir de débarrasser la table.
Toutefois, une langue italienne ne s’arrête pas aisément ; celle de mon hôte continua de remuer avec une volubilité toujours croissante, pendant qu’il transportait hors de la salle les restes du repas : et du plus loin qu’on distinguait sa voix, qui se perdait dans le corridor, on l’entendait répéter son mot chéri, Popkin… Popkin… Pop… Pop… Pop…
L’arrivée du procaccio avait en effet rempli la maison de presque autant d’histoires que de voyageurs. Après souper, l’Anglais et ses compagnons de table se promenèrent dans la grande salle, ou chambre commune de l’auberge, qui traversait le centre du bâtiment. Elle était vaste et assez malpropre ; des groupes de voyageurs étaient assis à des tables placées en plusieurs endroits, tandis que d’autres rôdaient partout, et attendaient avec une impatience famélique leur repas du soir.
C’était un assemblage hétérogène de personnages de tous les rangs, de tous les pays, qui étaient arrivés en voitures de toutes espèces. Mais quoique divisés en plusieurs bandes, comme ils voyageaient ainsi ensemble sous la même escorte, ils avaient contracté en route une sorte de liaison : d’ailleurs, sur le continent, la familiarité s’établit bien vite entre les voyageurs ; et rien de plus bigarré que les groupes, réunis par le hasard, qui se livrent à une conversation amicale dans les salles communes des hôtelleries.
Le nombre considérable de voyageurs, et l’escorte imposante du procaccio avaient empêché toute attaque de la part des bandits. Mais chaque société avait à raconter une histoire merveilleuse ; et chaque voiture, l’une à l’envi de l’autre, grossissait son budget d’assertions et de conjectures. Tantôt l’on avait entrevu des figures féroces, à moustaches, qui sortaient de derrière les rochers ; des carabines et des stylets qui brillaient à travers les buissons ; tantôt des coquins à mine suspecte, avec des chapeaux rabattus et des regards farouches étaient venus reconnaître une des voitures écartée de la troupe ; mais à la vue de l’escorte ils avaient disparu.
La belle Vénitienne écoutait tous ces récits avec l’avidité que nous mettons à recueillir ce qui excite nos alarmes ; l’Anglais même commençait à s’intéresser à l’objet dont tout le monde parlait, et il devint curieux d’obtenir des renseignements plus positifs que de simples histoires en l’air. Surmontant donc cette froide réserve qui fait qu’un Anglais reste isolé au milieu de la foule, il s’approcha d’un groupe qui avait pour orateur et pour oracle un grand et mince Italien, au long nez aquilin, au front élevé, aux yeux vifs et saillants, qui brillaient sous un bonnet de voyage de velours vert, avec un gland en or. Il était de Rome, chirurgien par état, poète par choix, et même un peu improvisateur.
Pour le moment, néanmoins, il se servait de simple prose ; mais il s’exprimait avec la facilité de l’homme qui parle bien, et qui se plaît à montrer son talent. Une ou deux questions de l’Anglais amenèrent de longues réponses ; car un Anglais sociable chez les étrangers est regardé comme un phénomène sur le continent ; et on le traite toujours avec égards, vu la rareté du fait. L’improvisateur donna, en grande partie, sur les bandits, les mêmes détails que j’ai déjà rapportés.
« Mais pourquoi la police ne s’en occupe-t-elle pas, de manière à exterminer ces brigands ? » demanda l’Anglais.
— « Parce que la police est trop faible et que les bandits sont trop forts, répliqua l’autre. Les exterminer serait une tâche plus difficile que vous ne pensez. Ils se sont liés, et pour ainsi dire identifiés avec les paysans des montagnes et avec les habitants de villages. Leurs bandes nombreuses ont des intelligences les unes avec les autres, et avec tous le pays d’alentour. Un gendarme ne peut pas remuer, qu’elles n’en soient prévenues. Ils ont partout des espions qui sont aux aguets dans les villes, les villages et les auberges, qui se mêlent dans chaque rassemblement, et qui pénètrent partout. Je ne serais pas surpris qu’il n’y en eût un qui nous surveillât en ce moment. »
La belle Vénitienne regarda partout avec frayeur, et pâlit aussitôt.
Ici l’improvisateur fut interrompu par un avocat napolitain, plein de vivacité.
À propos, dit-il, je me rappelle une petite aventure qui est arrivée dans ce pays même à un savant docteur de mes amis, non loin des ruines du château de Théodoric, situées sur le sommet de ces rochers élevés, qui dominent la ville.
Aussitôt, le désir de savoir l’aventure du docteur fut exprimé par tous, excepté par l’improvisateur, qui aimait à parler et à s’écouter parler ; et qui, de plus, étant habitué à pérorer sans être interrompu, parut fort mécontent de se voir ainsi arrêté au milieu de sa carrière ; mais le Napolitain ne fit aucune attention au chagrin de notre homme, et il raconta l’anecdote suivante.
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