‹ Contes d'un voyageur Tome IIIChapitre 5 sur 8 · Chapitre 5 Aventure du petit antiquaire

Chapitre 5 Aventure du petit antiquaire

Mon ami le docteur était un antiquaire achevé, petit vieillard usé, cassé, toujours fouillant dans les ruines. Il aimait les bâtiments comme vous autres Anglais vous aimez le fromage ; plus ils étaient vieux et prêts à tomber en poussière, plus ils lui plaisaient. Une carcasse de temple antique, dont personne ne sait le nom ; ou bien les murs crevassés d’un amphithéâtre tombé en ruines, le ravissaient en extase, et il trouvait plus de charmes dans ces rognures de l’antiquité, semblables à de vieilles croûtes de fromages, que dans le plus élégant de nos modernes palais.

Il était aussi très curieux de rassembler des médailles, et il venait d’acquérir un trésor qui avait failli lui tourner la tête. Il avait ramassé, entre autres, quelques monnaies consulaires, la moitié d’un as romain, deux pièces de monnaies puniques, provenues, sans aucun doute, des soldats d’Annibal, puisqu’on les avaient trouvées à l’endroit même où les Carthaginois campaient dans les Apennins : de plus, une pièce samnite frappée après la guerre des alliés, et une monnaie de Philistis, reine qui n’exista jamais ; mais il estimait, par-dessus tout, une médaille qui ne pourrait être dignement décrite que par un adepte initié à ces mystères ; elle représentait d’un côté une croix, et de l’autre un Pégase : et d’après un beau raisonnement d’antiquaire, le petit homme la regardait comme un monument historique, propre à jeter du jour sur les progrès du christianisme.

Il portait sur lui toutes ces précieuses médailles dans une bourse de cuir cachée au fond de la poche de ses petites culottes noires.

La dernière lubie qu’il s’était mise en tête, c’était de faire des recherches sur les anciennes villes des Pélasgiens, que l’on dit exister encore de nos jours dans les Abruzzes, mais dont l’histoire est enveloppée d’une singulière obscurité 1.

Il avait fait à ce sujet un grand nombre de découvertes, et il avait recueilli une quantité considérable de notes et de remarques rassemblées dans un gros volume qu’il portait toujours sur lui, soit qu’il eût l’intention de les consulter souvent, soit qu’il craignît que ces précieux documents ne tombassent entre les mains de ses confrères les antiquaires. En conséquence, une grande poche dans la basque de son habit recelait cet inestimable manuscrit qui lui battait les mollets à chaque pas qu’il faisait.

C’est ainsi que pesamment chargé des dépouilles de l’antiquité, le bon petit homme, pendant son séjour à Terracine, gravit une fois les rochers escarpés qui dominent la ville, pour voir de près le château de Théodoric.

Vers le coucher du soleil, il fouillait encore dans les ruines, enfoncé dans ses réflexions, l’esprit occupé sans doute des Goths et des Romains, lorsqu’il entendit marcher derrière lui.

Il se retourna, et vit cinq ou six jeunes gaillards, d’un aspect grossier et insolent, vêtus d’une façon particulière, moitié paysans, moitié chasseurs, et la carabine à la main. Leur extérieur et leur équipement ne lui laissa aucun doute sur le genre de compagnie dans lequel il était tombé.

Le docteur, petit homme faible, de pauvre apparence, avait une bourse plus pauvre encore. On ne pouvait lui voler que très peu d’espèces d’or et d’argent ; mais il avait ses antiques médailles, si curieuses, dans les poches de ses culottes. Il avait en outre quelques autres objets précieux, comme une vieille montre en argent, aussi grosse qu’un navet, avec des chiffres assez grands pour un cadran d’horloge, et un assortiment de cachets attaché à une chaîne d’acier, qui lui tombait presque sur les genoux. Tous ces objets, reliques de sa famille, étaient d’un grand prix à ses yeux. Il avait encore au doigt une bague en pierre gravée, véritable sceau antique, qui lui couvrait la moitié des phalanges. C’était une Vénus, que le vieillard adorait avec la ferveur d’un jeune voluptueux : mais ce qu’il estimait le plus, c’était sa précieuse collection de renseignements sur les villes Pélasgiennes. Il eût donné volontiers tout l’argent qu’il avait dans les poches pour voir son livre en sûreté au fond de sa malle à Terracine.

Cependant il prit un air intrépide, aussi intrépide du moins qu’il lui était possible ; car, après tout, il se sentait un petit homme bien chétif. Il salua donc les chasseurs d’un buon giorno. Ils lui rendirent son salut, en lui donnant sur l’épaule, d’un air amical, un coup qui fit tressaillir son cœur et sa poitrine.

Ils entamèrent la conversation, et marchèrent avec lui quelque, temps sur les hauteurs ; le docteur les souhaitait mille fois au fond du cratère du Vésuve. Enfin ils arrivèrent à un petit cabaret sur la montagne, et ils proposèrent d’y entrer, pour boire un verre de vin : le docteur y consentit, quoiqu’il en eût envie comme de boire de la ciguë.

Un des personnages de la bande fit sentinelle à la porte, les autres se précipitèrent dans la maison ; ils mirent leurs fusils dans un coin de la chambre, et chacun tira de son ceinturon un pistolet ou un stylet, qui fut posé sur la table. Ensuite ils approchèrent quelques bancs, et ayant demandé du vin, à grands cris, tous commencèrent à boire à la santé du docteur comme s’il eût été un bon et ancien ami ; le pauvre diable se trouva forcé de s’asseoir et de prendre part à leur gaieté.

Il s’y soumit avec une grimace de contrainte, et en tremblant de peur : assis péniblement sur le bord de sa chaise, il jetait un œil craintif sur les canons noircis des pistolets, sur les stylets nus et reluisants et il sentait son cœur se serrer à chaque gorgée qu’il avalait ; ses nouveaux camarades cependant fêtaient bien la bouteille, et le pressaient beaucoup de boire. Ils chantaient, ils riaient, ils racontaient d’excellentes histoires de leurs brigandages et de leurs combats, qu’ils entremêlaient de plaisanteries grossières ; et le petit docteur était obligé de rire de leurs facéties de coupe-jarrets, quoique son cœur défaillant se fût retiré jusqu’au fond de sa poitrine.

D’après leur dire, ils étaient des jeunes gens des villages voisins ; et par une bizarre fantaisie de jeunesse ils avaient pris depuis peu cette manière de vivre. Ils parlaient de leurs exploits d’assassins, comme le chasseur parle de ses amusements ; tuer à coups de fusil un voyageur, cela paraissait aussi simple que d’abattre un lièvre. Ils vantaient avec enthousiasme l’heureuse vie vagabonde qu’ils menaient, libres comme les oiseaux, parcourant les forêts, grimpant sur les rochers, pillant les vallées ; le monde leur appartenait, partout où ils pouvaient s’en emparer : toujours des bourses bien garnies, des compagnons joyeux, de jolies femmes. Le petit antiquaire se trouvait tout étourdi par leurs discours et par leur vin ; car ils ne lui avaient pas épargné les rasades. Il oublia presque ses frayeurs, sa bague en pierre antique et sa montre de famille ; même le traité sur les villes Pélasgiennes, devenu tout chaud dans cette position sédentaire, fut un instant effacé de la mémoire du docteur, par le brillant tableau qu’on lui présentait. Il déclare aujourd’hui qu’il ne s’étonne plus de ce que cette manie de brigandage se soit généralement établie dans les montagnes ; car il sentait alors que s’il eût été jeune et robuste, et qu’il n’eût pas eu en perspective le danger d’aller aux galères, il se serait trouvé presque tenté de devenir lui-même bandit.

Enfin l’heure de se séparer arriva. Le docteur fut soudain rappelé à la raison et à ses terreurs, en voyant les brigands reprendre leurs armes. Il trembla de nouveau pour ses trésors, et surtout pour son précieux manuscrit. Il tâcha, cependant, de paraître froid et tranquille ; il tira de sa profonde poche une longue et plate bourse de cuir, attaquée de la consomption au dernier degré, et au fond de laquelle il fit sonner d’une main tremblante quelques pièces de monnaie.

Le chef de la bande observa ce mouvement, et mettant la main sur l’épaule de l’antiquaire : Ah çà, signor dottore ! dit-il, nous avons bu ensemble en amis et en camarades ; séparons-nous de même : nous vous connaissons ; nous savons qui vous êtes et ce que vous êtes : car nous savons ce qu’est chaque personne qui couche à Terracine ou qui met le pied sur la route ; vous êtes fort riche, mais vous portez toute votre fortune dans votre tête ; nous ne pouvons l’y aller prendre, et quand nous le pourrions, nous ne saurions qu’en faire. Je vois que vous craignez pour votre bague ; mais soyez tranquille, elle ne vaut pas la peine qu’on la prenne ; vous la croyez une antique, ce n’est qu’une contrefaçon, une véritable attrape.

Ici la colère de l’antiquaire s’alluma ; le docteur s’oublia dans son zèle pour la réputation de sa bague. Ciel et terre ! Sa Vénus ! Si les voleurs avaient élevé quelque doute sur sa chère et chaste moitié, il n’aurait pas montré plus d’indignation ; il prit donc avec feu la défense de sa pierre gravée.

« Bah ! bah ! continua le brigand, nous n’avons pas le temps de discuter cela ; tenez vos breloques pour aussi précieuses que vous voudrez. Allons, vous êtes un brave petit vieux signor… encore un verre de vin… et nous paierons l’écot. Pas de cérémonies… vous ne paierez pas un denier… vous êtes notre hôte… je le veux. Allons, retournez maintenant bien vite à Terracine ; il est déjà tard, Buono viaggio ! Ah ! Écoutez ! Ayez soin de ne pas vous égarer dans ces montagnes ; vous ne tomberiez pas toujours en si bonnes mains.

Ils prirent leurs fusils sur l’épaule, et ils gravirent gaiement les rochers. Le petit docteur retourna vers Terracine en clopinant, enchanté que les voleurs lui eussent laissé sa montre, ses médailles et son manuscrit, mais toujours indigné qu’ils eussent déclaré sa Vénus postiche.

L’improvisateur avait montré plusieurs fois de l’impatience pendant ce récit. Il voyait que l’on était sur le point de lui arracher son sujet ; pour un beau parleur, c’est toujours un grand chagrin, mais pour un improvisateur c’est une véritable calamité ; et ce qui mettait le comble à la vexation, c’était de se voir enlever son thème par un Napolitain ; car les habitants des divers états de l’Italie se portent réciproquement une implacable jalousie en toutes choses, grandes ou petites. Il profita de la première pause que fit le Napolitain pour reprendre le fil de son discours.

Comme je l’ai déjà fait observer, dit-il, les bandits ont des relations si étendues, ils sont si bien ligués entre eux, ils se sont tellement insinués dans toutes les classes de la société !…

— À propos de cela, dit le Napolitain, j’ai entendu rapporter que votre gouvernement a eu quelque intelligence avec ces gens, ou du moins qu’il a fermé les yeux sur leurs crimes.

— Mon gouvernement ! s’écria le Romain impatienté.

— « Et oui, l’on dit que le cardinal Gonsalvi… »

— « Chut ! interrompit le Romain, en levant un doigt, et parcourant de ses grands yeux toute la chambre.

— « Ah ! bah ! je répète seulement le bruit qui courait partout à Rome, répliqua brusquement le Napolitain ; on disait ouvertement que le cardinal s’était rendu sur les montagnes et qu’il avait eu des entrevues avec quelques-uns des chefs ; et l’on ajoutait que tandis que bien d’honnêtes gens restaient à piétiner dans l’antichambre du cardinal, où ils attendaient une audience, un de ces coquins à figure de bandit se frayait un chemin à travers la foule, et sans aucune cérémonie pénétrait auprès de son éminence. »

« Je sais, répliqua l’improvisateur, que ces bruits ont couru, et il n’est pas impossible que le gouvernement se soit servi de ces hommes en quelque circonstance particulière, comme, par exemple, lors de votre dernière conspiration avortée, quand vos carbonari intriguaient si activement dans tout le pays. L’utilité dont pouvaient être les informations de pareils hommes, familiers non seulement avec les réduits et les endroits secrets des montagnes, mais aussi avec les sombres et dangereux repaires de la société ; de ces hommes qui connaissaient chaque personnage suspect, et ses mouvements et ses retraites cachées, qui connaissaient, en un mot, tout ce qui au monde machinait quelque complot ; l’utilité de ces gens-là, comme instruments entre les mains du gouvernement, était trop évidente pour qu’on les négligeât ; et le cardinal Gonsalvi, en habile homme d’état, les a peut-être employés. D’ailleurs, il savait qu’au milieu de leurs atrocités, les brigands professent toujours le plus profond respect pour l’église et un grand attachement à leur religion. »

— « Religion ! religion ! répéta l’Anglais.

— « Oui, leur religion, reprit le Romain. Chacun d’eux a son patron parmi les Saints. Ils se signent et disent leurs prières, chaque fois qu’au milieu de leurs repaires des montagnes ils entendent sonner les Matines ou l’Ave Maria dans la vallée, et souvent ils sortent de leurs retraites et s’exposent à de grands dangers pour visiter quelque châsse précieuse. Je me rappelle un trait de ce genre.

« J’étais un soir dans le village de Frascati, situé sur le sommet enchanté d’une colline de la Campanie, précisément au bas d’une montagne des Abruzzes. Les habitants, selon la coutume de nos villes et de nos villages, dans les belles soirées, s’amusaient à respirer l’air frais, et à causer en groupes sur la place publique. Tandis que je m’entretenais avec quelques amis, je remarquai un grand gaillard enveloppé dans un ample manteau, qui traversait la place, mais qui tâchait de se glisser dans l’ombre, comme s’il eût craint d’être aperçu. Le peuple s’écartait pour lui laisser le passage. On me dit tout bas que c’était un brigand fameux. »

— « Et pourquoi ne pas le saisir à l’instant ? dit l’Anglais.

— « Parce que ce n’était l’affaire de personne ; parce que personne n’était curieux de s’attirer la vengeance de la bande ; parce que, dans le voisinage, il n’y avait pas assez de gendarmes pour garantir les habitants contre le nombre d’insurgés que ce bandit avait peut-être à sa disposition ; parce qu’il était possible que les gendarmes n’eussent pas reçu des instructions particulières à son égard, et parce qu’ils n’auraient peut-être pas été disposés à s’engager dans une affaire hasardeuse, sans un ordre spécial. En un mot, je pourrais vous donner mille raisons qui découlent de la situation de notre gouvernement et de nos mœurs, et dont peut-être pas une ne vous semblerait satisfaisante. »

L’Anglais leva les épaules, d’un air de mépris.

« On m’a conté, ajouta le Romain, avec vivacité, que, même dans votre capitale de Londres, des voleurs signalés, bien connus de la police comme tels, parcourent les rues en plein midi pour chercher leur proie, et qu’on les laisse fort tranquilles, à moins qu’ils ne soient pris en flagrant délit. »

L’Anglais leva de nouveau les épaules, mais avec une expression différente.

— « Eh ! bien, monsieur, je fixai mes regards sur ce loup audacieux qui rôdait ainsi autour de la bergerie, et je le vis entrer dans une église. Je voulus être témoin de sa dévotion. Vous connaissez la magnificence de nos vastes églises. Celle où il entra était immense, et les ombres du soir la rendaient obscure. À l’extrémité de ses longues ailes, deux cierges jetaient une faible lumière sur le maître-autel. Dans une chapelle latérale, un cierge ex-voto brûlait devant l’image d’un saint ; le brigand se prosterna devant cette même image. Son manteau à demi tombé de ses épaules, tandis qu’il s’agenouillait, découvrait un corps d’une force d’Hercule ; un stylet et des pistolets brillaient à sa ceinture, et la lumière qui tombait sur sa physionomie faisait voir des traits qui, sans être dépourvus de beauté, avaient une forte expression de rudesse et de férocité.

Tandis qu’il priait, il fut saisi d’une vive agitation ; ses lèvres tremblaient ; des soupirs, des murmures, presque des gémissements s’exhalaient de son sein : il se frappait la poitrine avec violence ; il joignait les mains et les tordait convulsivement en les élevant vers l’image. Jamais je n’avais vu de plus terrible tableau du remords. Je craignis d’être remarqué tandis que je l’observais, et je me retirai. Peu d’instants après, je le vis sortir de l’Église, enveloppé de son manteau. Il traversa de nouveau la place et retourna sans doute à ses montagnes, la conscience libre et prêt à la charger du poids de nouveaux crimes. »

Ici le Napolitain allait s’emparer de la conversation, et il avait déjà préludé par la phrase fatale, ceci me rappelle une anecdote ; mais l’improvisateur, trop adroit pour se laisser supplanter une seconde fois, poursuivit en feignant de ne pas avoir entendu l’interruption.

« Parmi les circonstances qui exposent les voyageurs à de plus grands dangers de la part des brigands, il faut mettre les intelligences que ceux-ci entretiennent quelquefois avec les aubergistes. Plus d’une auberge, isolée dans les portions désertes du territoire romain, et surtout dans les montagnes, est un lieu de trahison et de perfidie. Ce sont des endroits où les bandits recueillent des informations, et où le voyageur imprudent, loin de tout secours et sans qu’on puisse entendre ses cris, est livré aux poignards nocturnes. Les vols commis dans ces auberges sont souvent accompagnés de meurtres atroces ; car ce n’est qu’en exterminant leurs victimes que les assassins peuvent s’assurer de ne pas être découverts. Je me souviens d’une aventure, ajouta-t-il, qui est arrivée dans une de ces auberges solitaires des montagnes ; elle ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous, puisque nous en sommes sur les histoires de voleurs. »

S’étant assuré de l’attention de ses auditeurs en piquant leur curiosité, il s’arrêta un moment ; il roula ses grands yeux comme les improvisateurs ont coutume de faire lorsqu’ils veulent se rappeler un impromptu ; ensuite, avec un effet très dramatique, il raconta l’histoire suivante, qui sans doute avait été préparée et retouchée de longue main.

q