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Chapitre 6 Les voyageurs en retard

Il était déjà fort tard, quand un carrosse, traîné par des mules, gravissait lentement un des passages des Apennins. On se trouvait dans un des défilés les plus sauvages, où se découvrait seulement de loin à loin un hameau perché sur le sommet de quelque rocher : quelque fois les tours blanchâtres d’un couvent sortaient du milieu de l’épais feuillage des montagnes. La voiture était lourde et d’antique structure. Ses ornements ternis révélaient une splendeur passée ; mais le craquement de ses ressorts et de ses essieux accusait une décadence présente. Dans ce carrosse était assis un grand vieillard efflanqué ; il portait une espèce d’habit militaire de voyage, quoique les cheveux gris qui s’échappaient de dessous son bonnet garni de fourrures fissent voir que ses jours de combats étaient passés. À côté de lui était une jeune fille de dix-huit ans, belle et pâle, vêtue d’une espèce de costume septentrional ou polonais. Un domestique occupait le devant, vieux gaillard à mine rébarbative, avec une balafre au visage ; une paire de moustaches couleur d’orange se hérissait sous son nez : il avait tout à fait l’air d’un vieux soldat.

C’était l’équipage d’un noble Polonais, rejeton d’une de ces familles de princes qui avaient étalé un luxe presqu’oriental mais abattues aujourd’hui, et ruinées par les désastres de la Pologne. Le Comte, ainsi que bien d’autres âmes généreuses, avait été convaincu du crime de patriotisme ; et il était en quelque sorte exilé de son pays. Il avait habité quelque temps les principales villes de l’Italie, pour suivre l’éducation de sa fille, sur laquelle se concentraient maintenant tous ses soins, tout son bonheur. Il l’avait introduite dans la société, où sa beauté et ses charmes lui avaient fait bien des adorateurs ; et si elle n’avait pas été la fille d’un pauvre gentilhomme Polonais ruiné, il est plus que probable qu’on se serait disputé sa main. Tout à coup sa santé devint faible et languissante ; sa gaieté disparut avec les roses de son teint ; elle tomba dans un taciturne abattement. Le Comte vit ce dépérissement avec la sollicitude d’un père. « Essayons un changement d’air et d’habitudes », dit-il ; et, peu de jours après, l’antique carrosse de famille roula dans les Apennins.

Leur suite se composait uniquement du vétéran Gaspard, né dans la famille et blanchi à son service. Il avait toujours suivi la fortune de son maître ; il avait combattu à ses côtés, et l’avait couvert de son corps dans la mêlée. C’était en le défendant qu’il avait reçu le coup de sabre qui rendait son visage si effrayant. Il était maintenant son valet de chambre, son intendant, son sommelier, son factotum. Le seul être qui partageât ses affections avec son maître, était sa jeune maîtresse. Il l’avait vu croître, il avait guidé ses pas lorsqu’elle était enfant, et aujourd’hui il la regardait avec la tendresse d’un père. Il usait même du droit paternel, de donner hardiment son avis sur tout ce qu’il croyait être utile. Gaspard éprouvait l’orgueil d’un père, en la voyant attirer les regards et l’admiration.

Déjà la soirée s’avançait. Ils avaient mis quelque temps à passer les gorges étroites des montagnes, le long d’un rapide torrent. Le site était solitaire et sauvage. Souvent les rochers se penchaient sur la route, et de leur sommet les troupeaux de chèvres blanches qui broutaient l’herbe regardaient les voyageurs. Ils avaient encore de deux à trois lieues à faire avant d’arriver à un village ; cependant le muletier Piétro, vieil ivrogne qui, à la dernière halte, s’était rafraîchi d’une quantité de vin plus que suffisante, continuait de chanter ou de parler à ses mules qui avaient pris l’allure des limaçons, malgré les fréquentes instances du Comte, et les jurements de Gaspard.

Les nuages commençaient à s’amonceler en masses noires sur les montagnes, et en dérobaient le sommet à la vue. L’air était froid et humide. La sollicitude du Comte pour la santé de sa fille l’emporta sur sa patience ordinaire : il se pencha hors de la voiture, et appela le vieux Piétro d’un ton irrité. « Allez donc ! dit-il : il sera minuit avant que nous arrivions à notre auberge. »

« La voilà, signor », répondit le muletier.

— « Où ? demanda le Comte. »

— « Là, reprit Piétro, en montrant, à un quart de lieue de distance, un bâtiment isolé et délabré. »

— « En cet endroit ? Mais cela ressemble plus à une ruine qu’à une auberge. Je pensais que nous aurions passé la nuit dans un bon village. »

Ici Piétro défila son chapelet d’interjections et d’exclamations lamentables, telles qu’en a toujours sur le bout de la langue tout muletier en retard. Quelles routes et quelles montagnes ! Et puis ses pauvres bêtes n’en pouvaient plus ; elles étaient harassées, épuisées ; elles seraient estropiées : jamais elles n’arriveraient au premier village. Que pouvait d’ailleurs désirer de mieux son Excellence ? Un vrai château… Un palais… et de si braves gens ! Quelle cuisine !… quels lits !… Son Excellence serait traitée là magnifiquement, et elle y dormirait comme un prince ! »

Le Comte fut très facile à persuader, car il souhaitait vivement de préserver sa fille de l’air de la nuit : ainsi, en peu d’instants le vieux carrosse, en faisant retentir l’écho, roula sous la grande porte de l’auberge.

L’édifice répondait en partie à la description du muletier ; il était assez vaste pour un château ou un palais ; il était bâti dans un genre solide, mais simple et presque sauvage, avec un grand nombre d’immenses appartements. Autrefois un prince italien y avait eu sa maison de chasse. Le corps de logis et ses dépendances auraient suffi pour caserner une petite armée. Ce lugubre séjour semblait habité par une famille misérable. Les figures qui se présentèrent à l’arrivée des voyageurs étaient malpropres, et d’une expression sinistre. Tous connaissaient pourtant le vieux Piétro, et ils lui souhaitèrent la bienvenue, parlant et chantant, ou plutôt criant tous ensemble, comme il entrait dans la porte cochère.

La maîtresse de l’hôtellerie elle-même se chargea de montrer au Comte et à sa fille leurs appartements. Elle les conduisit par un corridor long et obscur, et à travers d’une suite de chambres donnant l’une dans l’autre, avec des plafonds élevés que soutenaient de longues poutres. Tout avait, cependant, un aspect sale et négligé. Les murs étaient humides et dépouillés ; seulement on voyait quelques grands tableaux d’une assez forte dimension pour orner une chapelle, mais qui étaient devenus tout noirs et dont les traits avaient disparu.

Les voyageurs choisirent deux chambres à coucher qui se communiquaient. La plus reculée fut destinée à la jeune personne. Les bois de lit étaient massifs et grossièrement travaillés ; en examinant les lits tant vantés par le vieux Piétro, on les trouva garnis de fils de chanvre noués en grosses masses. Le Comte leva les épaules ; mais il n’y avait plus à délibérer.

Le froid des appartements pénétra nos voyageurs jusqu’aux os : ils se hâtèrent de retourner à la chambre commune, espèce de vestibule, où l’on faisait du feu dans un âtre énorme, nommé assez improprement cheminée ; on venait d’y jeter une masse de bois vert, qui donnait de fortes bouffées de fumée. La salle répondait au reste de la maison ; elle était pavée et fort sale ; au milieu se trouvait une grande table de chêne, que son poids et son volume rendaient inébranlable.

La seule chose qui ne s’accordât point avec cet air général de misère, était la mise de l’hôtesse. Quoiqu’assez malpropre par elle-même, cette femme avait des ajustements riches et précieux, tout sales et négligés qu’ils parussent. Elle portait plusieurs bagues de grande valeur et des boucles d’oreilles en diamant ; on voyait autour de son cou un collier de grosses perles où était attachée une croix en pierreries. Elle conservait des restes de beauté ; il y avait néanmoins dans l’expression de sa physionomie quelque chose qui inspirait à la jeune dame une singulière aversion. Elle était officieuse et empressée, pleine d’attentions ; mais, avec tout cela, le Comte et sa fille se sentirent comme soulagés quand elle les eut confiés aux soins d’une servante à l’air sombre et hargneux, pour aller elle-même surveiller le souper.

Gaspard était furieux contre le muletier qui, par négligence, ou peut-être à dessein, avait conduit son maître et sa maîtresse dans un pareil logement, et il jurait par ses moustaches qu’il se vengerait du vieux coquin, dès qu’ils seraient en sûreté hors de ces montagnes. Il se mit à quereller sans cesse la maussade servante ; ce qui ne fit que rendre plus sinistre encore l’expression des regards qu’elle jetait sur les voyageurs, de dessous ses sourcils noirs et épais.

Quant au Comte, c’était un voyageur patient et facile à contenter. Peut-être que des infortunes réelles avaient adouci son caractère et lui avaient appris à supporter une infinité de petites contrariétés qui désolent tant les gens heureux. Il avança près du feu un lourd fauteuil brisé, pour sa fille, en prit un autre pour lui-même, et s’armant d’une paire d’énormes pincettes, il tâcha d’arranger le bois de manière à produire de la flamme. Ses efforts ne produisirent, cependant, que des bouffées de fumée plus épaisse encore, qui poussèrent presque à bout la patience du bon vieillard : il se recula ; il jeta un coup d’œil sur sa fille souffrante, et en levant les épaules, il se remit de nouveau à exciter le feu.

De toutes les misères d’une mauvaise auberge, il n’en est pas de plus grande que la maussaderie des domestiques. Le digne Comte aima mieux, pendant quelque temps, souffrir la fumée, sans se plaindre, que de s’adresser à cette servante si rechignée. Enfin, il fut forcé de lui demander du bois plus sec. La femme sortit en grommelant. Comme elle rentrait avec précipitation dans la chambre, chargée d’une brassée de fagots, son pied glissa ; elle tomba : ayant heurté sa tête à l’angle d’une chaise, elle se blessa grièvement à la tempe ; le coup l’étourdit, et le sang jaillit en abondance. Quand elle reprit connaissance, elle trouva la fille du Comte occupée à soigner sa blessure et à la bander de son propre mouchoir. C’était un service que toute femme d’une sensibilité ordinaire se serait empressée de lui rendre ; mais il y avait peut-être dans les traits de cette charmante personne penchée sur elle, ou dans le son de sa voix quelque chose qui toucha le cœur d’une femme peu habituée à recevoir du secours de pareilles mains. Il est certain qu’elle en fut vivement touchée. Elle saisit la main délicate de la jeune Polonaise, et la pressant avec ferveur sur ses lèvres,

« Que Saint-François veille sur vous, signora ! s’écria-t-elle.

L’arrivée de nouveaux voyageurs rompit le silence de l’auberge. C’était une princesse espagnole avec une suite nombreuse. La confusion régnait dans la cour ; la maison était en désordre. La maîtresse de l’auberge s’empressa d’aller recevoir des hôtes si distingués ; et le pauvre Comte et sa fille et leur souper furent oubliés. Le vétéran Gaspard murmura des jurements polonais en assez grande quantité pour déchirer une oreille italienne, mais il lui fut impossible de faire entendre à quel point son vieux maître et sa jeune maîtresse méritaient la préférence sur toute la noblesse d’Espagne.

Le bruit de l’arrivée avait attiré la fille du Comte à la croisée, au moment où les nouveaux venus allaient mettre pied à terre. Un jeune homme s’élança de la voiture, et donna la main à la princesse. C’était une petite vieille ridée, à figure de parchemin, aux yeux noirs et étincelants ; elle était vêtue avec élégance et richesse ; elle marchait appuyée sur une canne à pomme d’or, aussi haute que la dame elle-même : le jeune homme était grand et bien fait. En le voyant, la jeune Polonaise recula, quoique la profondeur de la croisée la dérobât à tous les yeux. Elle poussa un profond soupir, en refermant la fenêtre. Je ne dirai pas au juste ce que signifiait ce soupir ; peut-être naissait-il du contraste entre le brillant équipage de la princesse, et la vieille voiture décrépite de son père qui se trouvait près de là. Quelle qu’en fût la raison, la jeune Polonaise ferma la croisée en soupirant. Elle reprit sa place ; un léger frisson agita son corps délicat ; elle appuya son coude sur le bras du fauteuil, reposa son visage pâle sur la paume de la main, et regarda tristement le feu.

Le Comte la trouva plus pâle qu’à l’ordinaire.

« Quelque chose t’incommode, mon enfant ? dit-il. »

« Non, rien, mon père ! » répondit-elle en lui donnant la main, et en le regardant avec un doux sourire ; mais, tandis qu’elle parlait ainsi, une larme perfide roula tout à coup dans ses yeux et elle détourna la tête.

— « L’air de la croisée t’a refroidie ? ajouta le Comte tendrement : une bonne nuit te remettra. »

On apporta enfin le couvert, et on allait servir le souper, lorsque l’hôtesse, avec la politesse respectueuse qui lui était propre, vint s’excuser de la liberté qu’elle prenait d’introduire les nouveaux arrivés ; mais la nuit était froide, et il n’y avait dans toute l’auberge que cette chambre où il y eût du feu. À peine avait-elle fini son discours, que la Princesse entra, s’appuyant sur le bras de l’élégant cavalier. Le Comte la reconnut sur-le-champ comme une dame qu’il avait souvent rencontrée dans la société, tant à Rome qu’à Naples, et qui l’avait de plus toujours invité à ses assemblées. Le cavalier était son neveu et son héritier : ses qualités distinguées et son brillant avenir l’avaient fait remarquer dans les cercles à la mode ; le Comte et sa fille s’étaient trouvés en même temps que lui à la campagne d’un grand seigneur près de Naples. Le bruit courait que depuis peu il était fiancé avec une riche héritière espagnole.

La rencontre fut agréable au Comte et à la Princesse ; le Polonais était un seigneur de la vieille école, courtois à l’excès : la dame, dans sa jeunesse avait été une beauté du premier ordre, et, pendant toute sa vie, elle était restée femme du grand ton ; elle aimait encore à fixer l’attention.

Le jeune homme s’approcha de la fille du Comte, et entama une espèce de compliment, mais d’une manière si embarrassée, que son compliment finit par un murmure inintelligible ; tandis que la jeune personne s’inclina sans lever les yeux, remua les lèvres sans prononcer un mot, et retomba sur sa chaise, où elle resta les regards fixés sur le feu et les traits agités par mille expressions variées qui se succédaient rapidement.

Ce singulier abord des jeunes gens ne fut aperçu ni par le Comte, ni par la Princesse, occupés au même instant de leurs salutations pleines de courtoisie. Il fut convenu que l’on souperait ensemble ; et comme la Princesse emmenait en voyage son cuisinier, un souper passablement bon se trouva bientôt servi. On y avait joint des vins de choix, des liqueurs et des confitures exquises, le tout tiré d’une des voitures de la Princesse ; car elle avait d’ancienne date un goût raffiné pour les bonnes choses de ce monde. C’était une petite vieille très vive, un composé de femme dissipée et de femme dévote. Elle se rendait en ce moment à Lorette pour expier une longue vie de peccadilles, par une riche offrande à la sainte châsse. À la vérité elle mettait du luxe dans sa pénitence, et formait un contraste avec les anciens pèlerins, qui n’avaient que le bourdon, la besace et les coquilles ; mais il ne serait plus raisonnable d’exiger une si grande abnégation de soi-même chez les gens à la mode, et il n’y avait aucun doute à élever sur l’efficacité des riches crucifix, des vases d’or, et des ornements de pierreries qu’elle portait au trésor de la bienheureuse vierge.

La Princesse et le Comte parlèrent beaucoup, pendant le souper, des scènes de la société auxquelles ils avaient assisté, et ils ne remarquèrent point qu’eux seuls prenaient part à la conversation ; les jeunes gens étaient silencieux et contraints. La jeune Polonaise ne mangeait rien, malgré les instances polies de la Princesse, qui ne cessait de l’engager à goûter quelques unes de ses friandises. Le comte secoua la tête.

« Elle n’est pas bien ce soir, dit-il, j’ai cru qu’elle s’évanouirait au moment même où elle regardait par la fenêtre l’arrivée de vos équipages. »

Une teinte cramoisie se répandit sur le visage de la jeune fille, et lui monta jusqu’aux tempes ; mais elle se pencha sur son assiette, et les tresses de ses cheveux couvrirent ses traits.

Après le souper, ils tirèrent leurs fauteuils auprès de la cheminée. Il n’y avait plus ni flamme ni fumée, et un monceau de charbons embrasés répandait une agréable chaleur. Une guitare, tirée de la voiture du Comte, était appuyée contre le mur ; la Princesse l’aperçut : « Ne pourrions nous pas avoir un peu de musique avant de nous retirer ? » demanda-t-elle.

Le Comte était fier des talents de sa fille, et il appuya la demande. Le jeune homme fit un effort de politesse, et prenant la guitare, il la présenta d’un air embarrassé à la belle musicienne. Elle eût voulu refuser, mais sa confusion l’en empêcha ; elle était si émue, si agitée, qu’elle n’osa faire entendre sa voix pour balbutier une excuse. Elle parcourait l’instrument d’une main tremblante, et après quelques préludes, elle s’accompagna plusieurs airs polonais. Les yeux de son père brillaient de plaisir en la regardant. Le vieux Gaspard lui-même cherchait à ne pas quitter la chambre, en partie par amour pour la musique de son pays, mais en partie surtout par l’orgueil que lui inspirait la musicienne. En effet, la douceur de sa voix mélodieuse et la délicatesse de son jeu eussent charmé des oreilles plus sévères. La Princesse suivait la musique par des mouvements de tête et battait la mesure de la main, quoique toujours à contresens, tandis que son neveu était profondément plongé dans la contemplation d’un tableau tout noir, suspendu au mur opposé.

« À présent, dit le Comte en donnant un petit coup sur la joue de sa fille, encore une faveur ; faites entendre à la Princesse ce petit air espagnol que vous aimez tant. Vous ne sauriez croire, ajouta-t-il, combien elle a fait de progrès dans votre langue, quoique cette méchante fille l’ait négligée depuis quelque temps. »

De vives couleurs animèrent les joues pâles de la jeune Polonaise ; elle hésita, murmura quelques paroles, puis, avec un effort pour se remettre, elle frappa vivement la guitare et commença. C’était une romance espagnole, qui avait quelque chose de tendre et de mélancolique. Elle chanta la première stance avec beaucoup d’expression ; les doux accents de sa voix tremblante allaient au cœur ; mais bientôt elle n’eut plus la force d’articuler ; ses lèvres s’agitèrent, sa voix s’éteignit, et elle fondit en larmes.

Le Comte la pressa tendrement dans ses bras. « Tu n’es pas bien, mon enfant, dit-il, et je t’impose une tâche trop pénible. Va te reposer dans ta chambre, et que Dieu te bénisse ! » Elle salua la compagnie, sans lever les yeux, et se glissa hors de l’appartement.

Le Comte secoua la tête, quand la porte fut fermée. « Il se passe quelque chose en cette jeune fille, dit-il, que je ne puis deviner. Elle a perdu depuis peu la gaieté et la santé. Ce fut toujours une fleur bien délicate, et j’eus bien de la peine à l’élever. Pardonnez la faiblesse d’un père, continua-t-il, mais j’ai eu tant de malheurs dans ma famille ; cette pauvre enfant est tout ce qui me reste ; et je l’ai toujours vue si vive ! »

— « Peut-être y a-t-il de l’amour sous jeu ? » dit la petite vieille, secouant la tête d’un air malicieux.

— « Impossible, reprit naïvement l’excellent Comte ; elle ne m’en a jamais dit un mot. »

Combien peu le digne homme connaissait les soucis, les chagrins et les terribles peines de l’amour qui agitent un cœur virginal, et qu’une jeune fille timide ose à peine s’avouer à elle-même !

Le neveu de la Princesse se leva brusquement et se promena dans la salle.

Quand la jeune Polonaise fut seule dans sa chambre, ses sentiments, si longtemps comprimés, éclatèrent avec violence. Elle ouvrit la fenêtre pour que l’air rafraichit ses tempes palpitantes. Peut-être un peu d’orgueil ou de dépit se mêlait à son émotion, quoique son caractère doux ne parût pas propre à nourrir des sentiments si amers.

« Il m’a vue pleurer ! s’écriait-elle, tandis qu’un léger tremblement agitait ses joues, et que sa poitrine se gonflait. – Mais, n’importe… n’importe ! »

En s’exprimant ainsi, elle posa ses beaux bras en dehors du châssis ; elle y cacha sa tête et laissa couler ses larmes. Elle resta livrée à sa rêverie jusqu’à ce que le son de la voix de son père et de celle de Gaspard, dans la chambre voisine, lui apprît que l’on s’était séparé. La lumière qui brillait de fenêtre en fenêtre, montrait que l’on conduisait la Princesse à ses appartements, situés dans l’aile opposée : elle vit distinctement la figure du neveu, au moment où il passait devant une croisée.

Elle poussa un profond soupir, et elle se disposait à fermer le volet, quand son attention fut attirée par quelques paroles que prononçaient au bas de sa fenêtre deux personnes qui venaient de tourner un angle du bâtiment.

« Mais que fera-t-on de la pauvre jeune dame ? dit une voix qu’elle reconnut pour celle de la servante. »

— « Bah ! Il faut qu’elle subisse également son sort, fut la réponse du vieux Piétro. »

— « Mais ne pourrait-on pas l’épargner ? demanda l’autre, d’un ton suppliant ; elle a si bon cœur ! »

— « Quel caprice as-tu là ! répliqua brusquement Piétro : irions-nous gâter toute la besogne pour l’amour d’une sotte fille ? » En même-temps, ils s’éloignèrent trop de la croisée pour que la jeune Polonaise pût entendre la suite.

Cette conversation était bien faite pour exciter des alarmes ; y avait-il là quelque rapport avec elle-même ? Et, s’il en était ainsi, quel serait cet imminent danger auquel on avait tâché de la soustraire ? Elle fut plusieurs fois tentée de frapper à la porte de son père, pour lui communiquer ce qu’elle avait entendu ; mais elle pouvait s’être trompée, ou avoir mal compris. Cette conversation regardait peut-être une autre personne ; et, dans tous les cas, il y avait trop de vague pour qu’on en tirât quelque conclusion. Livrée à cette irrésolution, elle tressaillit à un coup donné sourdement contre la cloison, dans une partie écartée de son obscur appartement. En approchant la lumière, elle aperçut là une petite porte qu’elle n’avait pas encore remarquée. Elle était fermée en dedans. La jeune Polonaise avança, et demanda qui frappait ; à la réponse, elle reconnut la servante. Dès que la porte fut ouverte, elle vit devant elle cette femme, pâle et agitée. La servante entra doucement, posant un doigt sur les lèvres comme pour recommander le silence et la précaution.

« Fuyez ! dit-elle, quittez à l’instant cette maison, où vous êtes perdue ! »

La jeune personne, tremblante de frayeur, lui demanda une explication.

« Je n’ai pas le temps, répliqua la servante ; je n’ose pas… on s’apercevrait de mon absence, si je restais plus longtemps… mais fuyez à l’instant, où vous êtes perdue ! »

— « Et abandonner mon père !

— « Où est-il ?

— « Dans la chambre voisine ?

— « Appelez-le donc ; mais ne perdez pas de temps.

La jeune personne se hâta de frapper à la porte de son père. Il n’était pas encore couché ; elle s’élança près de lui, et lui communiqua l’effrayant avis qu’elle venait de recevoir. Le Comte rentra dans la chambre de sa fille, avec elle, suivi de Gaspard. Ses questions firent sortir bientôt la vérité des réponses embarrassées de la servante : l’auberge était entourée par les brigands ; ils seraient introduits après minuit quand les domestiques de la Princesse et les autres voyageurs, livrés au sommeil, leur abandonneraient une proie facile. »

— « Mais nous pouvons barricader l’auberge ; nous pouvons nous défendre, dit le Comte. »

— « Comment ! Puisque les gens de l’auberge sont d’accord avec les brigands ! »

— « De quelle manière donc nous échapper ? Ne pouvons-nous pas demander notre voiture, et partir ? »

— « Saint François ! Et pourquoi ? Pour donner l’alarme et montrer que le complot est découvert ? C’est réduire les brigands au désespoir, et les appeler sur le champ contre nous. Ils sont instruits du riche butin qui se trouve à l’auberge, et ils ne le laisseront pas échapper aisément. »

— « Mais comment nous y prendre pour partir ? »

— « Derrière l’auberge, dit la servante, il y a un cheval dont vient de descendre l’homme qui était allé rassembler une portion éloignée de la bande. »

— « Un cheval ? Et nous sommes trois ! » reprit le Comte.

— « Et la princesse espagnole ! s’écria sa fille avec inquiétude ; comment sera-t-elle préservée du danger ? »

— « Diavolo ! Que m’importe la Princesse ? reprit la servante en colère. C’est vous que je viens sauver, et vous me trahirez et nous serons tous perdus ! – Écoutez, continua-t-elle, on m’appelle… je serai découverte… encore un mot. Cette porte mène par un escalier dans la cour ; sous le hangar, au fond de cette cour, il y a une petite porte qui donne sur les champs. Vous y trouverez un cheval ; montez-le ; faites un détour à la faveur de la chaîne de rochers que vous verrez ; avancez doucement et avec précaution, jusqu’à ce que vous traversiez un ruisseau et que vous vous trouviez sur la route, à l’endroit où trois croix blanches sont clouées à un arbre ; mettez alors votre cheval au galop, et hâtez-vous d’arriver au village… mais rappelez-vous que ma vie est entre vos mains… ne dites rien de ce que vous avez pu voir ou entendre, quoi qu’il arrive, à cette auberge. »

La servante s’enfuit précipitamment : une courte et vive délibération s’éleva entre le Comte, sa fille et le vieux Gaspard. La jeune personne semblait avoir perdu toute crainte pour elle-même par l’inquiétude que lui donnait le sort de la Princesse. « Fuir dans un silence égoïste, et la laisser massacrer ! » À cette pensée elle frissonnait. Le Comte était trop galant homme pour ne pas se révolter aussi à cette idée ; il ne pouvait consentir à laisser là des voyageurs sans défense, à les abandonner sans les instruire du danger qui les menaçait.

« Mais que deviendra ma jeune maîtresse, dit Gaspard, si l’alarme se répand et que l’auberge soit envahie ? Que lui arrivera-t-il dans le désordre d’une mêlée ? »

À cette idée, les sentiments paternels se réveillèrent chez le Comte ; il jeta un regard sur son aimable et malheureuse fille, et frémit à l’idée de la voir tomber entre les mains des bandits.

Mais la jeune personne oubliait sa propre situation. « La Princesse ! La Princesse !… qu’elle sache du moins à quel péril elle est exposée ! » La pauvre enfant aurait voulu partager ce péril avec la vieille dame.

Enfin Gaspard émit une opinion dictée par le zèle d’un vieux serviteur dévoué… Il n’y avait pas de temps à perdre… L’essentiel était de mettre la jeune dame en sûreté. « Montez le cheval, dit-il au Comte ; prenez-la en croupe et fuyez ! Rendez-vous au village ; éveillez les habitants et envoyez du secours ; laissez-moi ici pour donner l’alarme à la Princesse et à ses gens. Je suis un vieux soldat, et je pense que nous pourrons soutenir le siège jusqu’à ce que vous nous envoyiez du renfort. »

La jeune Polonaise voulut encore insister pour rester avec la Princesse…

« Pourquoi ? dit le vieux Gaspard brusquement : vous ne seriez utile en rien… vous ne feriez que nous embarrasser… nous serions obligés de nous occuper de vous, au lieu de nous occuper de nous-mêmes. »

Il n’y avait rien à répondre à ces objections ; le Comte saisit ses pistolets, et prenant le bras de sa fille, il s’avança vers l’escalier. La jeune personne s’arrêta ; elle fit un pas en arrière, et dit avec hésitation : « Il y a près de la Princesse un jeune cavalier… son neveu, il serait peut-être… « Je vous comprends, mademoiselle, répondit le vieux Gaspard en faisant un signe d’intelligence, on ne touchera pas un cheveu de sa tête, si je puis l’empêcher. »

La jeune fille rougit plus que jamais ; elle n’avait pas prévu que ce vieux domestique sans finesse la comprendrait si bien.

« Ce n’est pas ce que je veux dire », reprit-elle en balbutiant. Elle allait encore ajouter quelque chose, ou donner quelque explication ; mais les moments étaient précieux, et son père l’entraîna.

Ils se rendirent à travers la cour jusqu’à la petite porte, où ils trouvèrent le cheval attaché à un anneau scellé dans le mur. Le comte le monta, prit sa fille en croupe, et ils avancèrent le plus doucement possible dans la direction que la servante leur avait indiquée. La jeune personne jeta plus d’un regard d’inquiétude et de crainte sur la sombre masse de bâtiments qu’ils venaient de quitter. Les lumières, qui d’abord jetaient une faible lueur à travers les vitres couvertes de poussière, disparaissaient maintenant l’une après l’autre, ce qui faisait voir que toute la maison se livrait successivement au sommeil. La jeune Polonaise tremblait d’impatience et de crainte que le secours n’arrivât pas avant que ce sommeil ne fût interrompu d’une manière fatale.

Ils passèrent, en silence et en sûreté, le long des rochers, dont l’ombre les mettait à l’abri de toute observation : ils traversèrent le ruisseau, et ils atteignirent la place où trois croix blanches clouées à un arbre annonçaient qu’il s’y était commis quelque assassinat. Au moment même où ils arrivaient à cet endroit de mauvais augure, ils aperçurent dans l’obscurité plusieurs hommes qui sortaient d’un défilé du milieu des rochers.

« Qui va là ? cria une voix. Le Comte donna les éperons à son cheval ; mais un de ces hommes s’élança vers lui, et saisit la bride ; le cheval devint rétif, recula et se cabra ; et si la jeune Polonaise ne se fût pas serrée contre son père, elle eût été jetée bas. Le Comte se pencha en avant, appuya un pistolet sur la tête du scélérat et fit feu. Le brigand tomba mort. Le cheval partit au galop. Deux ou trois balles sifflèrent aux oreilles des fugitifs, mais elles ne servirent qu’à précipiter leur marche. Ils arrivèrent sains et saufs au village.

Tout le monde fut bientôt réveillé ; mais telle était la terreur qu’inspiraient les voleurs, que les habitants reculaient à l’idée de marcher contre eux. Une bande redoutable avait infecté, pendant quelque temps, cette partie des montagnes, et l’on avait soupçonné que l’auberge était un de ces horribles lieux où le voyageur sans défiance, pris au piège, est secrètement assassiné. Les riches ornements que portait l’hôtesse, d’ailleurs si malpropre, avaient excité de violents soupçons. On citait plusieurs exemples de petites troupes de voyageurs qui avaient disparu mystérieusement sur cette route : on avait supposé d’abord qu’ils étaient emmenés par les brigands pour être mis à rançon ; mais jamais on n’en avait plus entendu parler. Voilà les récits dont les villageois fatiguaient l’oreille du Comte, quand il tâchait de les exciter à retirer la Princesse et sa suite de leur dangereuse situation. Sa fille secondait ses efforts de toute l’éloquence des prières, des larmes et de la beauté. Chaque moment de retard augmentait son anxiété, qui devint bientôt un supplice. Par bonheur, un détachement de gendarmes était stationné dans le village. Un grand nombre de jeunes villageois s’offrirent pour les accompagner, et la petite armée se mit en marche. Le Comte, après avoir déposé sa fille en lieu de sûreté, retrouva trop bien le courage d’un vieux soldat, pour ne pas voler au lieu où était le danger. Il serait difficile de peindre l’inquiète agitation de la jeune personne dans l’attente du résultat.

La troupe arriva à temps près de l’auberge. Les brigands, trouvant leur complot découvert, et les voyageurs préparés à les recevoir, avaient tenté ouvertement une attaque désespérée. La suite de la Princesse s’était barricadée dans les appartements, et elle défendait contre les voleurs les portes et les croisées.

Gaspard avait montré la prudence du commandement d’un vieux guerrier, et le neveu de la Princesse la bouillante valeur d’un jeûne soldat. Leurs munitions étaient cependant bien près d’être épuisées, et ils auraient eu de la peine à tenir plus longtemps, si une décharge de mousqueterie des gendarmes ne leur avait donné l’heureuse nouvelle de l’arrivée du secours.

Un combat acharné commença ; car une partie des voleurs, surpris dans l’auberge, eurent à leur tour à soutenir un siège ; tandis que leurs camarades, occupant les rochers et les buissons voisins, faisaient des efforts désespérés pour les dégager.

Je ne puis donner un détail précis du combat, puisque je l’ai entendu raconter de diverses manières. Il suffira de dire que les brigands furent défaits ; plusieurs périrent ; d’autres furent emmenés prisonniers ; ces derniers, ainsi que les gens de l’auberge, furent exécutés ou bien envoyés aux galères.

Je recueillis ces détails dans un voyage que je fis, peu de temps après cet événement. Je passai près de la même auberge : elle était alors démolie, à l’exception d’une aile où stationnait un corps de gendarmes. Ils me montrèrent les trous des balles dans les bois des fenêtres, dans les murs et dans les panneaux de portes. Il y avait aussi des cadavres noircis par l’air, desséchés, qui se balançaient aux branches d’un arbre voisin ; c’étaient, me dit-on, les restes des brigands tués dans le combat, et de ceux qui avaient été jugés et exécutés. L’aspect de ces lieux était sauvage, triste et sinistre.

« Quelqu’un de la suite de la Princesse fut-il tué ? » demanda l’Anglais.

— « Autant que je m’en souvienne, on perdit deux ou trois personnes.

— « Au moins pas le neveu, j’espère ? dit la belle Vénitienne. »

— Oh ! non, il se hâta d’aller avec le Comte calmer les alarmes de la belle Polonaise, et lui annoncer la victoire ; la jeune personne avait été soutenue, pendant ce terrible intervalle, par la force même de ses sensations. Au moment où elle revit son père sain et sauf, accompagné du neveu de la Princesse, elle jeta un cri de joie et s’évanouit. Mais heureusement elle revint bientôt à elle, et, qui plus est, elle épousa, peu de temps après, le jeune cavalier. Toute la société suivit la vieille Princesse dans son pèlerinage à Lorette, où l’on peut voir encore ses offrandes et ses ex-voto dans la Sainte Maison.

Il serait fastidieux de suivre le cours de la conversation qui tourna dans un cercle d’histoires de ce genre, jusqu’à ce que deux autres voyageurs, venus sous l’escorte du Procaccio, prissent part à l’entretien : c’étaient M. Hobbs et Dobbs, l’un marchand de toiles, l’autre fruitier, qui revenaient d’un rapide voyage en Grèce et à la Terre-Sainte. Ils avaient la tête remplie de l’histoire de l’alderman Popkins. Ils ne pouvaient pas concevoir que les brigands eussent osé attaquer un homme d’une telle importance à la bourse, un gros marchand de sel de Trogmorton-Street, et par-dessus le marché un magistrat !

En effet, l’histoire de la famille Popkins n’étaient que trop vraie. Elle était attestée par trop de personnes présentes pour qu’on osât la révoquer encore en doute. Sur les témoignages, tant contradictoires qu’uniformes, d’une demi-douzaine de conteurs, tous empressés à la rapporter, et, tous parlant à la fois, l’Anglais fut enfin en état de recueillir les détails suivants.

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