‹ Contes d'un voyageur Tome IIIChapitre 7 sur 8 · Chapitre 7 Aventure de la famille Popkins

Chapitre 7 Aventure de la famille Popkins

Peu de jours s’étaient écoulés depuis que la voiture de l’alderman Popkins avait passé à l’auberge de Terracine. Ceux qui ont vu sur le continent une voiture de famille anglaise auront remarqué la sensation qu’elle y produit. C’est un abrégé de la Grande-Bretagne, un petit fragment de la vieille Angleterre, qui va roulant par le monde. Tout y est solide, soigné, bien disposé et commode. Les roues tournent sans bruit sur de forts essieux ; la caisse, admirablement suspendue sur ses ressorts, cède à chaque mouvement, mais n’éprouve jamais de secousse ; des visages vermeils, la bouche entrouverte, paraissent aux portières ; tantôt c’est un gros vieux bourgeois, tantôt une énorme douairière, et tantôt une jeune fille bien fraîche, nouvellement sortie de pension : puis le siège chargé de domestiques vêtus avec soin, gras et arrogants, qui, du haut de leur poste, jettent des regards de mépris sur tout le monde ; qui ne connaissent rien ni aux pays ni aux habitants, et qui croient, comme article de foi, que tout ce qui n’est pas Anglais ne vaut rien.

Tel était l’équipage de l’alderman Popkins lorsqu’il parut à Terracine, Le courrier qui le précédait, pour faire disposer les relais, et qui était Napolitain, avait rendu un compte magnifique des richesses et du rang de son maître, confondant et défigurant, avec la brillante vivacité d’une imagination italienne, les titres et les dignités de l’alderman. L’hôte, de son côté, avait encore amplifié ce rapport, avec l’exagération qui lui était habituelle ; de sorte qu’au moment où l’alderman arrivait à la porte, il était un milord… un magnifico… un prince !… Dieu sait ce qu’il était !

On conseillait à l’alderman de prendre une escorte pour Fondi ; mais il ne le voulut pas. Ce serait un crime capital, disait-il, de l’arrêter sur le grand chemin du roi ; il en porterait plainte à l’ambassadeur à Naples ; il en ferait une affaire nationale. La princesse Popkins, une maman fraîche encore, semblait pleine de confiance, sous la protection de son mari, homme si puissant dans la cité. Les signorine Popkins étaient deux jolies filles à joues rebondies ; leur frère Tom avait pris des leçons dans l’art de boxer : et quant au petit dandy, il jurait que pas un scaramouche de brigand italien n’oserait se frotter à un Anglais. L’hôte leva les épaules, et retourna ses mains de dedans en dehors avec une grimace vraiment italienne, et la voiture du milord Popkins continua sa route.

Ils passèrent plusieurs endroits dangereux, sans être inquiétés. Les demoiselles Popkins, qui étaient fort romantiques et qui avaient appris à peindre à l’aquarelle, étaient enchantées des scènes sauvages qui se présentaient ; elles retrouvaient ce qu’elles avaient lu dans les romans de mistriss Radcliffe : elles auraient donné beaucoup pour avoir le temps de faire des croquis ; enfin le carrosse parvint à un endroit où la route montait une haute colline. Madame Popkins dormait ; les jeunes personnes étaient perdues dans les amours des anges ; et le dandy, du haut du siège du cocher, accablait les postillons de ses invectives. L’alderman descendit, afin, disait-il, de se dégourdir les jambes sur la colline. La montée longue et rude l’obligea plus d’une fois à faire halte, pour souffler et pour s’essuyer le front, en répétant piche, et ouf ! Car il était un peu poussif. Mais comme la voiture était loin derrière lui, et qu’elle ne pouvait avancer que lentement, chargée comme elle l’était de malles si pleines et de voyageurs si dodus, l’alderman avait le loisir de marcher à son aise.

Sur une pointe de rocher qui dominait la route, presqu’au sommet de la colline, et précisément à l’endroit où la route commençait à redescendre, il vit un homme assis seul, qui semblait garder des chèvres. L’alderman Popkins était un de ces voyageurs madrés qui cherchent toujours à recueillir en route quelques petits renseignements ; il s’empressa donc de grimper vers ce brave homme, et de causer un peu avec lui afin d’apprendre quelque chose de nouveau, et de prendre en même temps une leçon d’italien. Quand il se trouva plus près du paysan, il ne fut pas très content de son air. Cet homme était à demi-penché sur les rochers, enveloppé dans son long manteau, qui, avec le chapeau rabattu, ne laissait à découvert qu’une partie d’un visage basané, un œil noir et vif, un épais sourcil et une rude moustache. Il avait sifflé plusieurs fois son chien qui s’était, sans doute, égaré sur un des côtés de la colline. À l’approche de l’alderman, il se leva pour le saluer ; quand il fut debout il parut presque d’une taille de géant, du moins aux yeux de l’alderman Popkins, qui, cependant, étant fort petit, pouvait se tromper.

Ce dernier aurait alors voulu se retrouver au fond de sa voiture, ou mieux encore à la bourse de Londres ; car il n’était pas du tout à son aise dans cette société. Il se décida néanmoins à faire contre fortune bon cœur, et il venait d’entamer une conversation sur l’air du temps, sur le mauvais état de la récolte et sur le prix des chèvres dans cette portion du pays, quand il entendit des cris perçants. Il courut au bord du rocher, et regardant au loin, il vit son carrosse entouré de brigands. L’un avait renversé le gros laquais, un autre tenait le jeune dandy par sa cravate empesée, en lui appuyant un pistolet sur le front ; un troisième fouillait un porte-manteau, un quatrième fouillait les poches de la princesse ; tandis que les deux miss Popkins, aux portières, jetaient des cris aigus, et que leur femme de chambre en faisait autant du haut du siège.

L’alderman Popkins sentit bouillonner en lui toute la fureur d’un père et d’un magistrat. Il empoigna sa canne, et il allait s’élancer du rocher, soit pour attaquer les brigands, soit pour leur lire la loi contre les attroupements, quand il se sentit saisir tout à coup le bras. C’était son ami le chevrier, dont le manteau, alors entrouvert, laissa voir une ceinture garnie de pistolets et de stylets. En un mot, il se trouvait entre les griffes du capitaine de la bande, qui s’était posté sur le roc pour épier les voyageurs et pour donner le signal à ses gens.

Alors, un affreux pillage commença ; les malles retournées de fond en comble, les parures et les raretés de la famille Popkins répandues sur la route, tout se trouvait sens dessus dessous. Quel chaos de grains de Venise, de mosaïques romaines, et de bonnets de Paris pour les jeunes miss, mêlés aux bonnets de nuit et aux bas de laine de l’alderman, au milieu des brosses à cheveux, des corsets et des cravates empesées du jeune dandy !

Ces messieurs furent bientôt débarrassés de leurs bourses et de leurs montres et les dames de leurs bijoux ; et toute la famille allait être emmenée dans les montagnes, quand, par bonheur, l’apparition d’une troupe de soldats peu éloignée força les voleurs à se retirer avec les dépouilles dont ils s’étaient emparés, et à laisser les Popkins rassembler ce qui leur restait du bagage et se remettre en route, comme ils pouvaient, pour Fondi.

Lorsqu’ils furent arrivés en sûreté à l’auberge, l’alderman fit un tapage épouvantable ; il menaçait de porter plainte à l’ambassadeur anglais à Naples, et il était prêt à brandir sa canne contre tout le pays. Le dandy contait plus d’une histoire des coups de poing donnés aux brigands, qui n’avaient eu sur lui que l’avantage du nombre. Quant aux demoiselles Popkins, elles étaient enchantées de l’aventure, et toute la soirée elles s’occupèrent à la consigner dans leur journal. Elles déclaraient que le capitaine de la bande avait un air singulièrement romantique ; elles soupçonnaient que c’était quelque amant malheureux, ou un grand seigneur exilé ; et plusieurs des brigands étaient de fort beaux garçons, tout à fait pittoresques.

« Dans le fait, dit mon hôte de Terracine, on assure que le capitaine de la bande est un galant homme. »

« Un galant homme ! s’écria l’Anglais avec colère : je vous ferai pendre votre galant homme comme un chien ! »

« Oser attaquer des Anglais ! dit M. Hobbs.

— Et une famille comme celle des Popkins encore ! ajouta M. Dobbs.

— Ils auraient dû demander à la province des dommages-intérêts, dit M. Hobbs.

— Notre ambassadeur devrait porter plainte au gouvernement de Naples, dit M. Dobbs.

— On pourrait forcer le roi de Naples à chasser cette canaille du pays, dit M. Hobbs.

— Et si non, nous lui déclarerions la guerre, dit Dobbs. »

— « Bah ! fadaises ! murmura l’Anglais, et il s’en alla.

L’Anglais avait été un peu ennuyé de cette histoire et du zèle outré de ses compatriotes, et il fut bien aise que l’annonce du souper le délivrât de cette foule de voyageurs. Il alla se promener avec ses amis les Vénitiens et un jeune Français d’une figure intéressante, qui avait fait connaissance avec eux dans le cours de la conversation. Ils dirigèrent leurs pas vers la mer, qui était éclairée par les premiers rayons de la lune.

Comme ils se promenaient sur la grève, ils trouvèrent une troupe de soldats rangés en cercle, qui gardaient un grand nombre de galériens : on permettait à ces malheureux de se rafraîchir à la brise du soir, de jouer et de se rouler sur la sable.

Le Français s’arrêta, et désigna du doigt ce groupe de misérables livrés à leurs jeux. « Il est difficile, dit-il, d’imaginer un plus épouvantable assemblage de crimes, que celui qui se présente à nos yeux. La plupart de ces gens-là ont probablement été des voleurs, comme ceux dont nous venons d’entendre parler. C’est la carrière ordinaire du crime, dans ce pays : le parricide, l’infanticide, le fratricide, le scélérat en tout genre se dérobe d’abord à la justice et devient un bandit des montagnes ; puis, quand il est las d’une vie si dangereuse, il trahit ses compagnons de brigandage, il les livre au supplice, et il obtient ainsi pour lui la commutation de la peine de mort en celle des galères : heureux de pouvoir chaque jour, pendant une heure, se rouler sur le bord de la mer, et jouir d’un plaisir purement animal. »

La belle Vénitienne frémit, en jetant un coup d’œil sur cette horde de brigands livrés à leurs amusements du soir. Il lui semblait voir, disait-elle, autant de serpents qui s’entrelaçaient ; et l’idée que quelques-uns avaient été parmi les brigands, parmi ces êtres formidables dont elle avait l’imagination frappée, lui faisait encore jeter sur eux un regard plein d’épouvante, comme nous contemplons une bête féroce avec un sentiment de terreur et d’effroi, quoiqu’elle soit enchaînée dans sa cage.

La conversation retomba sur les histoires de voleurs qu’on avait entendues à l’auberge. L’Anglais rejetait les unes comme fausses, les autres comme exagérées. Quant à l’histoire de l’improvisateur, il la regardait comme un épisode romanesque, produit de l’imagination échauffée du narrateur.

« Cependant, dit le Français, une teinte si romanesque est répandue sur la vie réelle de ces êtres et sur le singulier pays qu’ils infestent, qu’on se trouve fort embarrassé de décider ce qu’il faut rejeter comme invraisemblable. Il m’est arrivé à moi-même une aventure qui m’a procuré l’occasion d’acquérir quelque connaissance de leurs mœurs et de leurs habitudes, que j’ai trouvées tout à fait en dehors du cours ordinaire des choses. »

Ce Français portait un air de franchise et de modestie qui lui avait gagné l’affection de tous les voyageurs, sans en excepter même l’Anglais. Ils le questionnèrent vivement sur les détails de l’événement dont il parlait ; et en montant et en descendant le rivage, il leur raconta l’aventure suivante.

q