Chapitre 2 Histoire du chef des bandits
Je naquis au village de Prossedi. Mon père jouissait d’une heureuse aisance, et nous vivions indépendants et tranquilles, occupés de la culture de nos champs. Tout alla fort bien chez nous, jusqu’à ce que l’on envoyât un nouveau chef des sbires dans notre village, pour être à la tête de la police. Il était d’un caractère despotique, se mêlant des affaires de tout le monde, et se permettant toute espèce de vexations et d’actes de tyrannie dans l’exercice de sa charge. J’avais à cette époque dix-huit ans, et j’étais naturellement porté pour la justice et la concorde ; j’avais reçu aussi quelque éducation, ce qui me mettait en état de juger un peu les hommes et leurs actions. Tout cela m’inspira de la haine pour ce vil despote. Ma famille était devenue l’objet de ses soupçons ou de son aversion, et nous avions souffert plus d’une fois de l’abus arbitraire de son pouvoir. Toutes ces causes irritaient mon âme, et j’aspirais après la vengeance. Mon caractère fut toujours ardent, impétueux ; et, emporté par mon amour pour la justice, je résolus d’affranchir mon pays de ce tyran, d’un seul coup.
Plein de mon projet, je me levai avant l’aurore, et cachant sous mes habits un stylet… le voici !… (et il me montra un long poignard affilé) j’allai l’attendre à l’entrée du village. Je connaissais les endroits qu’il fréquentait, je savais qu’il avait coutume de faire sa ronde et de rôder comme un loup au point du jour. Enfin je le rencontrai et je l’attaquai avec fureur. Il était armé, mais je l’avais pris à l’improviste, et j’étais plein de jeunesse et de vigueur. Je le perçai de coups redoublés, pour être sûr de mon fait, et je l’étendis sans vie à mes pieds.
Lorsque je fus bien sûr de l’avoir expédié, je me hâtai de retourner au village ; mais j’eus le malheur de rencontrer deux des sbires, qui m’abordèrent en me demandant si j’avais vu leur chef. J’affectai un air tranquille et je leur répondis que non. Ils continuèrent leur chemin, et, peu d’heures après, ils rapportèrent le cadavre à Prossedi. Leurs soupçons s’étant déjà fixés sur moi, je fus arrêté et mené en prison. Je m’y trouvais depuis plusieurs semaines quand le prince, qui était seigneur de Prossedi, fit instruire un procès contre moi. Je fus mis en jugement, et l’on produisit un témoin qui déposa m’avoir vu fuir avec précipitation, non loin du cadavre sanglant ; je fus condamné à trente années de galères.
« Maudites soient de telles lois ! vociféra le bandit écumant de rage ; maudit soit un tel gouvernement ! Et maudit soit dix mille fois le prince qui fut cause que l’on me jugea si rigoureusement, tandis que tant d’autres princes romains accueillent et protègent des assassins mille fois plus coupables ! Qu’ai-je fait qui ne me fût inspiré par l’amour de la justice et de mon pays ? En quoi mon action est-elle plus coupable que celle de Brutus lorsqu’il sacrifia César à la cause de la liberté et de la justice ? ».
Il y avait quelque chose de sublime et de burlesque, à la fois, dans cette sortie du brigand, qui s’assimilait à un des plus grands hommes de l’antiquité. Elle montrait du reste qu’il avait au moins le mérite de connaître les faits les plus remarquables de l’histoire de son pays. Il devint plus calme et reprit son récit.
Je fus conduit, chargé de fers, à Civita-Vecchia : mon cœur bouillonnait de rage. J’étais marié depuis six mois, à une femme que j’aimais passionnément et qui était enceinte : ma famille était au désespoir. Pendant longtemps je fis d’inutiles efforts pour briser ma chaîne. Enfin je trouvai un morceau de fer que je cachai avec soin, et, au moyen d’un caillou tranchant, j’essayai de le façonner pour me servir de lime. Je passai les nuits à ce travail ; dès qu’il fut terminé, je parvins, après des efforts multipliés, à couper un des anneaux de ma chaîne. Ma fuite fut heureuse.
J’errai pendant plusieurs semaines dans les montagnes qui environnent Prossedi, et je trouvai le moyen d’informer ma femme de l’endroit où j’étais caché. Elle vint me voir souvent : j’avais résolu de me mettre à la tête d’une bande armée. Elle chercha longtemps à me détourner de ce projet ; mais voyant que j’étais inébranlable, elle s’unit enfin à mes desseins de vengeance, et m’apporta elle-même mon poignard. Par son entremise, je communiquai avec quelques braves gens des villages d’alentour, que je savais disposés à se rendre aux montagnes, et qui n’attendaient que le moment favorable pour exercer leur audacieux génie. Notre réunion s’opéra bientôt ; nous nous procurâmes des armes, et nous eûmes de fréquentes occasions de venger les injustices et les outrages que plusieurs d’entre nous avaient essuyés. Toutes nos entreprises nous ont réussies jusqu’à présent : et sans la méprise qui vous a fait emmener à la place du prince, notre, fortune à tous aurait été faite.
Ici le brigand termina son histoire : il était devenu tout à fait amical, et il m’assura qu’il ne m’en voulait plus pour l’erreur dont j’avais été la causé innocente. Il me témoigna même une sorte d’affection et me pria de rester quelque temps avec lui. Il me promettait de me montrer certaines grottes, que ses camarades et lui occupaient au-delà de Vellétri, et où ils se retiraient dans l’intervalle de leurs expéditions ; ils y menaient, disait-il, une vie très joyeuse dans l’abondance et la bonne chère ; ils reposaient sur des lits de mousse et se faisaient servir par de jeunes et jolies femmes que je pourrais prendre pour modèles.
J’avoue que je sentis ma curiosité excitée par la description de ces grottes et de la manière d’être de leurs habitants : elle réalisait les scènes qui se trouvent dans les histoires de brigands et que j’avais regardées comme les fruits de l’imagination. Aussi j’aurais accepté volontiers l’invitation, je me serais décidé à visiter ces cavernes, si je m’étais senti plus en sûreté dans cette société.
Je commençais à trouver cependant ma situation moins pénible : je m’étais évidemment insinué dans les bonnes grâces du chef, et j’espérais qu’il me laisserait aller, moyennant une rançon modérée. Une nouvelle alerte m’alarma bientôt. Tandis que le capitaine guettait avec impatience le retour du messager qui avait été envoyé au prince, la sentinelle postée sur le côté de la montagne en face de la plaine de Saint-Morlara, accourut à nous avec précipitation. « Nous sommes trahis, s’écria-t-il, la police de Frascati est sur nos traces ; une troupe de carabiniers vient, de s’arrêter à l’auberge qui est au pied de la montagne. » Alors, portant la main à son stylet, il jura, par un serment terrible, que si les carabiniers faisaient le moindre mouvement vers les montagnes, ma vie et celle de mes compagnons d’infortune en répondraient.
Le capitaine reprit toute la férocité de sa physionomie, et il approuva ce que venait de dire son camarade : mais quand celui-ci fut retourné à son poste, le chef me parla d’un air un peu radouci. « Je dois agir comme capitaine, me dit-il, et satisfaire mes dangereux subalternes. C’est parmi nous une loi de tuer nos prisonniers plutôt que de souffrir qu’on les délivre ; mais ne vous en embarrassez pas ; si nous sommes surpris, tenez-vous près de moi ; fuyez avec nous, et je me regarderai comme responsable de votre vie.
Il n’y avait rien de fort consolant dans cette disposition, qui me plaçait entre deux dangers. En cas de fuite, je ne savais ce que je devais redouter le plus, ou les carabines des poursuivants, ou les stylets des poursuivis. Je gardai cependant le silence, et je tâchai de conserver un air tranquille.
Près d’une heure se passa dans cet état de péril et d’anxiété. Les brigands, tapis dans leurs cachettes de feuillage, observaient avec le regard de l’aigle les carabiniers qui rôdaient à l’entour de l’auberge. Ceux-ci s’arrêtaient sur le seuil de la porte ; tantôt ils disparaissaient pendant quelques minutes ; puis ils revenaient, ils examinaient leurs armes, désignaient plusieurs directions, et paraissaient faire des questions sur les environs. Pas un mouvement, pas un geste n’échappait à l’œil perçant des bandits. À la fin nous fûmes délivrés de nos craintes ; les carabiniers, après s’être rafraîchis, reprirent leurs armes, continuèrent de suivre la vallée vers la grande route, et laissèrent bientôt les montagnes derrière eux. J’étais presque sûr, dit le capitaine, qu’ils n’étaient pas envoyés contre nous ; on sait trop bien comment nous traitons les prisonniers en pareilles occasions. Nos lois à cet égard sont inflexibles ; elles sont nécessaires à notre sûreté. Si nous nous en relâchions, il n’y aurait plus aucun moyen de tirer de nos prisonniers quelque chose qui ressemblât à une rançon.
Rien n’annonçait encore le retour du messager ; je me disposais à reprendre mes dessins, lorsque le capitaine tira un cahier de papier de son bissac. « Allons, me dit-il en riant, vous êtes peintre, faites mon portrait. Les feuillets de votre carton sont trop petits ; dessinez-le sur une de ces feuilles. » J’y consentis, volontiers, car c’était une étude qui se présente rarement à un peintre. Je me rappelai que Salvator Rosa, dans sa jeunesse, avait passé volontairement quelques jours parmi les bandits de la Calabre, et qu’il avait nourri son imagination de toutes les scènes sauvages et de toutes les figures farouches dont il était entouré. À cette pensée, je saisis mes crayons avec enthousiasme. Je trouvai dans le capitaine le plus docile des modèles ; et, après plusieurs changements de poses, je le plaçai dans l’attitude qui me plaisait le mieux.
Figurez-vous un homme robuste et d’une physionomie austère, revêtu d’un costume fantasque de bandit ; des pistolets et des poignards à la ceinture ; le col nu et musculeux, entouré d’un simple mouchoir noué négligemment, aux deux bouts duquel sont enfilées des bagues de tout genre, dépouilles des voyageurs ; des reliques et des médailles antiques, suspendues sur la poitrine ; son chapeau orné de rubans de diverses couleurs ; sa veste et ses culottes courtes, en étoffes éclatantes et richement brodées ; les jambes chaussées de bottines ou de sandales ; figurez-vous cet homme placé sur le sommet d’une montagne, au milieu de noirs rochers et de chênes imposants, appuyé sur sa carabine, comme s’il méditait quelque expédition ; tandis qu’au dessous de lui se déploient les châteaux et les villages, théâtre de ses exploits, et que la vaste campagne de Rome projette jusqu’aux bornes de l’horizon ses ombres lointaines.
Le brigand s’était amusé à me voir tracer cette esquisse ; il semblait s’admirer sur le papier. Je venais de finir, quand revint l’ouvrier qu’on avait envoyé chercher ma rançon. Il était arrivé à Tusculum deux heures après minuit ; il m’apportait une lettre du prince, qu’il avait trouvé au lit. Comme je l’avais prédit, la demande avait paru extravagante, et le prince offrait cinq cents dollars pour me racheter. N’ayant pas tant d’argent pour le moment, il envoyait un billet de cette somme, payable à celui qui me ramènerait sain et sauf à Rome. Je remis cette promesse au chef ; il la reçut en haussant les épaules. « À quoi peuvent nous servir des billets ? dit-il : qui pouvons-nous envoyer à Rome avec vous pour en toucher le montant ? Nous sommes tous connus ; notre signalement est affiché à chaque porte de la ville, à chaque poste militaire, aux murs de chaque église. Non ; il nous faut de l’or ou de l’argent : que la somme soit payée en écus et vous serez libre ».
Le capitaine plaça de nouveau un papier devant moi pour que je communiquasse la décision au prince. Quand j’eus fini la lettre, et que je voulus ôter la feuille du cahier, je trouvai sur l’autre côté le portrait que j’avais dessiné. J’allais le détacher et le donner au capitaine :
« Arrêtez, me dit-il ; laissez-le, qu’il aille à Rome : ils verront quelle est ma mine, et je n’en suis pas fâché ; peut-être que, d’après ma physionomie, le prince et ses amis se formeront de moi une aussi bonne opinion que la vôtre. »
C’était une plaisanterie ; mais il y avait évidemment de la vanité au fond de cette idée. Le capitaine de voleurs, si défiant, si circonspect, oubliait pour un moment sa prudence et sa prévoyance ordinaires, pour satisfaire un désir puéril d’être admiré. Il ne réfléchit point à l’usage que l’on pouvait faire de ce portrait, dans des recherches, et comme pièce de conviction.
La lettre placée, j’y mis l’adresse, et le messager repartit encore une fois pour Tusculum. Il était déjà onze heures du matin et nous n’avions encore rien mangé. Malgré toute mon inquiétude, je commençais à sentir un violent appétit ; je fus donc bien aise d’entendre le capitaine parler de repas : il observa qu’ils avaient passé trois jours et trois nuits au milieu des rochers et des forêts, à méditer leur expédition de Tusculum, et que, pendant ce temps, ils avaient épuisé toutes leurs provisions. Il allait donc prendre des mesures pour se procurer des vivres ; il me remit à la garde de son camarade qui semblait lui inspirer une confiance sans bornes, et il partit en m’assurant qu’en moins de deux heures nous ferions un très bon dîner. D’où ce dîner arriverait, c’était là une énigme pour moi, quoiqu’il fût évident que ces bandits avaient des amis et des agents secrets dans tout le pays.
En effet, les habitants de ces montagnes et des vallées qu’elles renferment, sont des hommes rudes et à peine civilisés. Les villes et villages des forêts des Abruzzes, séparées du reste du monde, ressemblent presqu’à des antres sauvages. Il est étonnant que des contrées si barbares, si peu connues et si peu visitées, se trouvent au sein d’un des pays les plus civilisés de l’Europe, et qui attire un si grand nombre de voyageurs. Les voleurs restent en sûreté dans ces régions ; pas un montagnard n’hésite à leur donner un asile et des secours. Les bergers, qui font paître leurs troupeaux sur les montagnes, sont même les émissaires favoris des brigands, lorsqu’on a besoin d’envoyer des messages dans la vallée pour demander des rançons ou des vivres.
Les bergers des Abruzzes sont aussi sauvages que le pays qu’ils habitent ; ils sont couverts d’un vêtement de peau de mouton noire ou brune ; ils portent des chapeaux élevés, en forme de cônes, et des sandales en grosse toile, attachées aux jambes par des courroies semblables à celles dont se servent les brigands. Ils ont à la main de longs bâtons, sur lesquels ils s’appuient ; dans cette position, ils présentent un coup d’œil pittoresque au milieu du paysage solitaire qu’ils animent, toujours suivis d’un chien, leur fidèle compagnon. Ces bergers sont de grands questionneurs ; ils aiment à se distraire de la monotonie de leur solitude en faisant la conversation avec les passants ; leur chien prête comme eux une oreille attentive, et fixe sur l’étranger un œil aussi pénétrant et aussi curieux que celui de son maître.
Mais je m’écarte de mon histoire. On m’avait donc laissé seul avec un des bandits, le confident du capitaine : c’était le plus jeune et le plus vigoureux de la bande ; et quoique ses traits portassent l’empreinte de cette férocité farouche qui semble inhérente à ce genre de vie réprouvée, elle n’était cependant pas dépourvue d’une certaine beauté mâle. Comme artiste, je ne pouvais m’empêcher de le regarder avec admiration. J’avais observé en lui un air distrait et rêveur, et quelquefois un mouvement d’impatience et de souffrance intérieure. Il était en ce moment assis à terre, les coudes appuyés sur les genoux, la tête posée sur ses deux poings fermés, et les yeux fixés en terre avec une expression d’amertume et de tristesse. Plusieurs entretiens m’avaient rendu familier avec lui, et je lui avais trouvé un esprit supérieur à celui de ses compagnons. Je désirais saisir toutes les occasions d’approfondir les sentiments de ces hommes singuliers ; il me semblait que la physionomie de celui-ci présentait quelques traces de repentir et de remords, et la facilité avec laquelle j’avais obtenu confiance du capitaine me fit espérer d’avoir le même succès, auprès de son ami.
Après quelques mots préliminaires, je me hasardai de lui demander s’il n’avait pas éprouvé du regret de quitter sa famille et d’embrasser une profession si dangereuse. « Je n’éprouve qu’un seul regret, répondit-il, et il ne finira qu’avec ma vie. » En disant cela, il pressa contre sa poitrine ses poings fermés ; un profond soupir s’échappa de ses dents serrées, et, avec beaucoup d’émotion, il ajouta : « J’ai là quelque chose qui m’étouffe ; c’est comme si un fer ardent consumait mon cœur. Je vous conterai une horrible histoire… mais pas à présent… une autre fois. »
Il reprit sa première position, et sa tête retomba sur ses mains ; je l’entendis murmurer à voix basse quelques mots inarticulés, qui me paraissaient être des imprécations et des malédictions. Je vis que ce n’était pas le moment de le troubler, et je le laissai livré à lui même. Bientôt l’épuisement, causé par ses sensations, et sans doute la fatigue qu’il avait éprouvée dans la dernière expédition, commencèrent à l’assoupir ; il combattit d’abord le sommeil, mais il ne put résister au calme et à la chaleur du milieu du jour ; il s’étendit enfin sur l’herbe et s’endormit.
J’avais maintenant la possibilité de fuir. Mon gardien était à ma discrétion. Je voyais ses membres vigoureux amollis par le sommeil… sa poitrine ouverte aux coups… sa carabine échappée de sa main nerveuse, et tombée à ses côtés… son stylet à moitié sorti de la poche où il le portait ordinairement. Il n’y avait que deux de ses camarades qui fussent en vue ; encore étaient-ils à une forte distance, postés sur le bord de la montagne ; ils nous tournaient le dos et toute leur attention était occupée à observer la plaine. À travers d’un éclairci de la forêt, et au pied d’une descente rapide, j’apercevais le village de Rocca Priori. M’assurer de la carabine du brigand endormi, saisir son poignard et le lui plonger dans le cœur, c’eût été l’affaire d’un moment. S’il mourait sans bruit, je pouvais m’élancer dans la forêt et atteindre Rocca-Priori avant que ma fuite ne fût découverte. En cas d’alarme, j’aurais encore assez d’avance sur les deux voleurs, et il me restait la chance d’échapper à la portée de leurs fusils.
C’était donc à la fois l’occasion de m’enfuir et de me venger ; occasion périlleuse à la vérité, mais bien faite pour me tenter. Si ma situation eût été moins critique, je n’aurais pu résister ; mais je réfléchis un instant. L’entreprise, si elle réussissait, eût été suivie de la mort de mes deux compagnons d’infortune qui dormaient profondément et qui ne pouvaient être réveillés à temps pour s’échapper ; le troisième ouvrier qui était allé chercher la rançon aurait probablement été aussi victime de la rage des brigands, sans que l’on eût sauvé l’argent qu’il apportait. D’ailleurs, la conduite du capitaine à mon égard me faisait présager une prompte délivrance. Ces réflexions l’emportèrent sur le premier mouvement toujours si vif ; et je calmai la violente agitation qui s’était élevée en moi.
Je repris mes cahiers de dessin, et je m’amusai à tracer l’esquisse de la magnifique vue qui s’offrait à mes yeux. Il était près de midi, et tout ce qui m’environnait était plongé dans le repos, comme le bandit couché devant moi. Le calme du milieu du jour, qui régnait sur ces montagnes, l’immense pays qui s’étendait au bas, orné de villes de distance en distance, et animé par un grand nombre d’habitations et d’indices de vie, quoique tout y fût tranquille et silencieux ; tout cela produisit sur mon âme un effet puissant. Les vallées mêmes qui séparent les montagnes ont un air singulier de solitude. Au milieu du jour, on y entend tout au plus quelques sons bien rares qui interrompent le calme de la scène. Tantôt c’est un muletier qui, en sifflant, guide lentement sa mule paresseuse, le long de la route dont les détours serpentent au milieu de la vallée. Tantôt c’est le son languissant de la flûte de roseau des bergers assis sur le revers de la montagne, ou bien celui de la clochette d’un âne cheminant pas à pas, suivi d’un moine aux pieds nus, à la tête blanche et découverte, qui porte des provisions à son couvent.
J’avais dessiné quelque temps au milieu de mes compagnons endormis, lorsque j’aperçus enfin le capitaine de la troupe qui s’approchait, suivi d’un paysan qui conduisait une mule chargée d’un sac bien rempli. Je craignais d’abord que ce ne fût quelque nouvelle proie tombée entre les mains des brigands ; mais l’air satisfait du paysan me rassura bientôt, et je me réjouis d’apprendre que c’était là le dîner promis. Les bandits accoururent aussitôt des trois côtés de la montagne, guidés par un odorat aussi fin que celui du vautour. Chacun s’empressa de décharger la mule, et de prendre ce que contenait le sac.
Le premier objet qui parut était un énorme jambon, dont la couleur et les dimensions auraient inspirés le pinceau de Teniers ; il fut suivi d’un grand fromage, d’un sac de châtaigne bouillies, d’un petit baril de vin et d’une forte quantité de bon pain de ménage. Tout cela fut disposé sur le gazon avec symétrie ; et le capitaine, me présentant son couteau, me pria de me servir moi-même. « Nous nous assîmes tous à l’entour des mets ; et bientôt on n’entendit plus rien que le bruit d’une vigoureuse mastication, et des glouglous du barils de vin que l’on attaquait vivement à la ronde. Ma longue abstinence, l’air de la montagne et l’exercice m’avaient donné un appétit dévorant ; et jamais je ne fis de repas qui me parût meilleur et surtout plus pittoresque.
De temps en temps on envoyait un homme de la troupe jeter un coup d’œil sur la plaine. Nul ennemi ne se montra, et le dîner ne fut point troublé. Le paysan reçut à peu près trois fois la valeur de ses provisions, et descendit la montagne, enchanté de son excellent marché. Je me sentis ranimé par le bon repas que je venais de faire, et quoique je souffrisse de la blessure que j’avais reçue la veille, j’éprouvais un sentiment de plaisir et d’intérêt à la vue des scènes originales qui se succédaient continuellement. Tout avait un aspect pittoresque chez ces êtres sauvages et dans les lieux qu’ils fréquentaient leurs bivouacs, leurs sentinelles groupées, leur sommeil indolent, à midi sur le sommet de la montagne, leurs repas, sauvages sur l’herbe au milieu des arbres et des rochers, tout offrait des sujets d’étude pour un peintre ; mais ce fut vers le soir que je sentis naître en moi le plus vif enthousiasme.
Le soleil couchant, qui descendait en deçà de la vaste campagne de Rome, répandait ses rayons brillants et dorés sur la cime boisée des Abruzzes. Quelques montagnes couvertes d’une neige éblouissante se montraient dans le lointain, et leur éclat contrastait avec d’autres montagnes qui, déjà couvertes d’ombre, avaient pris une forte teinte pourprée et violette. Plus la nuit s’avançait, plus le paysage devenait sombre, et plus il prenait un caractère sévère. L’immense solitude qui s’étendait au loin ; les rudes montagnes entrecoupées de rochers et de précipices, où l’on voyait s’élever le chêne majestueux, le liège et le châtaigner ; enfin ces groupes de bandits couchés à terre ; tout rappelait à mon esprit les sauvages compositions de Salvator Rosa.
Poux passer le temps, le capitaine fit à ses camarades la proposition de me montrer leurs camées et leurs bijoux, supposant que j’étais un bon juge de ces objets, et que je serais en état de les estimer à leur juste valeur. Il donna exemple, et ses compagnons le suivirent aussitôt. À l’instant je vis étalés devant moi, sur le gazon, des bijoux et des pierres précieuses qui auraient réjoui l’œil d’un antiquaire ou d’une jeune beauté.
Parmi ces bijoux il y en avait de précieux ; il s’y trouvait aussi des pierres gravées antiques et des camées d’un très grand prix, sans doute les dépouilles de voyageurs de distinction. J’appris qu’ils étaient habitués à vendre leur butin dans les villes frontières ; mais comme elles ont en général peu d’habitants, que ceux-là même sont pauvres, et qu’elles sont rarement fréquentées par les étrangers, les bandits ne pouvaient pas s’y défaire d’articles d’une telle valeur, véritables objets de goût et de luxe. Je les assurai qu’ils obtiendraient un grand prix de ces pierres précieuses, en les vendant aux riches étrangers qui viennent en foule à Rome.
L’impression que mon avis produisait sur leurs esprits avides se manifesta tout aussitôt. Un des brigands, jeune homme encore peu connu, demanda au capitaine de partir le lendemain, déguisé, pour Rome, afin de s’occuper de ce commerce ; promettant, foi de bandit, (serment sacré chez eux) de revenir deux jours après à l’endroit qui lui serait assigné. Le capitaine y consentit, et ce fut une nouvelle scène curieuse : les voleurs l’entourèrent avec empressement, lui confiant les bijoux dont ils voulaient se défaire, et lui disant quel prix il devait demander. Il s’établit aussi entre eux des achats, des ventes, des échanges de colifichets brillants ; et je vis ma montre avec sa chaîne et des cachets de valeur, que le jeune négociant bandit acheta, pour soixante dollars, du voleur qui me l’avait prise. Je conçus alors un faible espoir que si ma montre entrait dans Rome, je pourrais d’une façon ou d’autre en redevenir possesseur 1.
Sur ces entrefaites le jour tomba, et le messager n’était point revenu du Tusculum. L’idée de passer encore une nuit dans les forêts était extrêmement décourageante, car je commençais à trouver que j’en savais assez de la vie des brigands. Le capitaine ordonna que tous le suivissent, afin qu’il pût leur désigner leurs postes, ajoutant que si le messager ne revenait pas avant la nuit, on changerait de retraite.
Je fus de nouveau laissé seul avec le jeune bandit qui m’avait déjà gardé. Il avait toujours ce même air sombre, et ces yeux hagards ; de temps en temps un sourire amer effleurait ses lèvres. J’avais résolu de sonder ce cœur ulcéré, et je lui rappelai l’espèce de promesse qu’il m’avait faite de me confier la cause de ses tourments. Il me sembla que son esprit troublé saisissait avec joie l’occasion de se soulager d’un fardeau et de communiquer avec une âme calme et paisible. J’eus à peine achevé ma demande, qu’il s’assit à mes côtés, et me raconta son histoire, autant que je puis m’en souvenir, à peu près en ces termes.
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