Chapitre 3 Histoire du jeune bandit
Je suis né dans la petite ville de Frosinone, située sur les frontières des Abruzzes. Mon père avait fait quelques bénéfices dans le commerce, et comme il me destinait à l’église il me donna une certaine éducation : mais je connaissais déjà trop bien le plaisir pour aimer le capuchon ; je fus bientôt un des jeunes gens le moins appliqués de la ville. J’étais un garçon sans souci, quelquefois querelleur, mais au demeurant d’un bon caractère : aussi je me conduisis fort bien jusqu’au moment où je devins amoureux. Il y avait dans notre ville un intendant ou homme d’affaires du prince ; sa fille, qui touchait à sa seizième année, était charmante. On la regardait comme supérieure aux gens de notre petite ville, et elle était, soigneusement renfermée dans son intérieur. J’eus l’occasion de la voir quelquefois, et j’en devins passionnément amoureux. Elle avait le regard si doux, le teint si frais, et si différent de celui des femmes hâlées par le soleil, que j’avais vues jusqu’alors !
Comme mon père me fournissait assez d’argent, je m’habillais bien, et je saisissais toutes les occasions d’étaler mon élégance aux yeux de cette jeune beauté. J’avais coutume de la voir à l’église ; et comme je savais un peu pincer de la guitare, j’en tirais souvent quelques sons, le soir, sous sa croisée. Je réussis enfin à obtenir des entrevues avec elle dans les vignobles de son père, non loin de la ville, et où elle allait se promener quelquefois. Il était évident qu’elle me voyait avec plaisir ; mais elle était jeune et réservée. Son père la surveillait avec soin ; il s’alarma de mes assiduités, car il avait mauvaise opinion de moi, et il cherchait un meilleur parti pour sa fille. Les obstacles me rendirent furieux ; j’étais habitué à réussir facilement auprès des femmes, étant regardé comme un des plus aimables jeunes gens de l’endroit.
Son père lui amena un prétendu, un riche fermier d’une ville voisine. Le jour des noces était fixé, et l’on s’occupait déjà des préparatifs. Je l’aperçus à sa croisée ; il me sembla qu’elle me jetait un regard triste ; je résolus que ce mariage ne se ferait pas, quoi qu’il dût m’en coûter. Je rencontrai son futur sur la place du marché, et je ne pus retenir l’expression de ma rage. À peine eûmes-nous échangé, quelques paroles injurieuses, que je tirai mon stylet, et que je le lui plongeai dans le cœur. Je me réfugiai dans une église voisine, où, moyennant quelques pièces d’argent, je fus bien accueilli ; mais je n’osai pas encore hasarder de sortir de mon asile.
À cette époque, notre capitaine formait sa troupe. Il me connaissait depuis mon enfance. Lorsqu’il eut appris quelle était ma position, il se rendit en secret auprès de moi, et me fit de telles offres, que je consentis à me laisser enrôler au nombre de ses camarades. Au fait, j’avais déjà songé plus d’une fois à prendre ce genre de vie, ayant connu plusieurs de ces braves compagnons des montagnes, qui venaient souvent dépenser, en toute liberté, leur argent parmi nous autres jeunes gens de la ville. J’abandonnai donc mon asile, dès qu’il fit nuit ; je me dirigeai vers le rendez-vous désigné ; je prêtai les serments qui me furent prescrits, et je devins un des membres de la troupe. Nous restâmes pendant quelque temps dans une partie écartée des montagnes ; notre genre de vie aventureux et sauvage échauffa singulièrement mon imagination, et parvint à me distraire de mes pensées. Enfin, elles se reportèrent avec toute leur violence vers le souvenir de Rosetta. La solitude où je me trouvais souvent me laissait le loisir de rêver à son image ; et une nuit que j’étais de garde auprès de nos camarades endormis dans les montagnes, mes sensations m’agitèrent au point de me donner la fièvre.
Enfin, nous quittâmes notre retraite, et nous nous décidâmes à faire une descente sur la route entre Naples et Terracine. Dans le cours de notre expédition, nous passâmes un ou deux jours sur les montagnes boisées qui dominent Frosinone. Je ne puis vous exprimer ce que je ressentis quand mes yeux plongèrent dans la ville, et que je distinguai la maison de Rosetta. Je résolus d’avoir une entrevue avec elle ; mais quel était mon dessein ? Je ne pouvais espérer qu’elle quitterait la maison paternelle pour me suivre et embrasser la vie dangereuse des montagnes. Elle avait été trop délicatement élevée pour cela ; et quand je pensais aux femmes qui sont attachées à quelques-uns de nos camarades, je ne pouvais songer à lui donner de pareilles compagnes. Je n’avais non plus aucun espoir de retourner à ma première existence ; car ma tête était mise à prix. Je résolus toujours de revoir Rosetta ; le danger et l’inutilité de l’entreprise ne faisaient que m’exciter davantage à la risquer.
Après trois semaines environ, je persuadai à notre capitaine de se diriger vers Frosinone, en lui montrant la possibilité de nous emparer de quelques-uns des principaux habitants, que nous ne rendrions que moyennant de fortes rançons. Nous étions un soir postés en embuscade près des vignobles du père de Rosetta. Je m’éloignai sans bruit de mes compagnons, pour aller reconnaître le lieu de ses promenades ordinaires. Comme le cœur me battit, lorsque parmi les vignes je vis briller une robe blanche ! Je savais que ce ne pouvait être que Rosetta ; car il était rare qu’une autre femme du pays s’habillât de blanc. J’avançai doucement et sans bruit, jusqu’à ce qu’écartant les vignes je m’élançai tout à coup. Elle jeta un cri perçant ; mais je la pris dans mes bras, je posai ma main sur sa bouche, et je la conjurai de se taire. Alors je donnai un libre cours à toute la violence de ma passion ; je lui offris de renoncer à mon nouveau genre de vie ; de remettre mon sort entre ses mains ; de fuir avec elle dans quelque lieu où nous pourrions vivre en sûreté. Tout ce que je disais ou ce que je faisais ne put la calmer. Au lieu d’amour, l’effroi et l’horreur semblaient s’être emparés de son âme. Elle se dégagea de mes bras et remplit l’air de ses cris.
À l’instant même, le capitaine et le reste de la troupe nous entourèrent. J’aurais alors donné tout au monde pour qu’elle fût hors de nos mains, et dans la maison de son père. Il était trop tard. Le capitaine la déclara prisonnière, et ordonna qu’elle fût menée dans les montagnes. Je lui représentai qu’elle était mon butin ; que j’avais sur elle des droits antérieurs, et je parlai de mon ancien attachement. Un amer sourire fut sa réponse : il observa que les brigands ne s’inquiétaient pas des intrigues de petite ville, et que, suivant les lois de la troupe, toute prise de ce genre était soumise aux chances du sort. L’amour et la jalousie déchiraient mon cœur ; mais j’avais à choisir entre l’obéissance et la mort. Je remis Rosetta au capitaine, et nous nous acheminâmes vers les montagnes.
Elle était saisie de terreur, et ses pas étaient si chancelants, qu’on fut obligé de la porter. Je ne pus supporter l’idée de la voir entre les mains de mes compagnons, et affectant une fausse tranquillité, je demandai qu’elle me fût confiée, comme à quelqu’un qu’elle connaissait mieux. Le capitaine fixa sur moi, pendant quelques instants, un regard scrutateur ; mais je le soutins sans m’émouvoir : il consentit à ma demande. Je la pris dans mes bras ; elle était presqu’inanimée ; sa tête retombait sur mon épaule ; son haleine venait échauffer mon visage, et semblait exciter encore le feu qui me dévorait. Ô Dieu ! quel supplice de tenir ce trésor et de songer qu’il n’était pas à moi !
Nous arrivâmes au pied de la montagne. Je la gravis avec peine, surtout aux endroits où les broussailles étaient fort épaisses ; mais je ne voulais pas abandonner mon délicieux fardeau. Je songeais cependant avec rage que j’y serais bientôt forcé. La pensée que cette jeune fille si délicate serait livrée à mes grossiers compagnons me faisait perdre l’esprit. Je fus tenté de me frayer un chemin au milieu d’eux, le stylet à la main, et de l’emporter en triomphe. J’eus à peine conçu ce dessein que j’en sentis toute la témérité ; mais ma tête s’enflammait à l’idée qu’un autre que moi posséderait tant de charmes. Je m’efforçai d’échapper à mes camarades, et d’aller un peu en avant, pour le cas où une occasion favorable me permettrait de fuir. Vains efforts ! La voix du capitaine commanda une halte. Je frissonnai ; il fallut obéir. La pauvre fille entrouvrit un œil languissant ; mais elle resta sans force et sans mouvement. Je la posai sur l’herbe. Le capitaine me porta un regard farouche et méfiant, et m’ordonna de battre les bois avec mes compagnons pour chercher un berger qui pût aller demander la rançon de Rosetta, chez son père.
Je vis à l’instant le péril. Résister avec violence, c’était recevoir une mort certaine… Mais la laisser seule au pouvoir du capitaine !… Je parlai alors à notre chef avec une ardeur inspirée par ma passion et mon désespoir. Je lui rappelai que c’était moi qui l’avais saisie le premier ; qu’elle était ma prisonnière ; et que mon attachement antérieur devait la rendre sacrée aux yeux de mes camarades. J’insistai donc pour qu’il me donnât sa parole de la respecter ; sans cela je refusais d’obéir à ses ordres. Pour toute réponse il arma sa carabine ; à ce signal tous mes camarades en firent autant. Ils insultèrent avec cruauté à ma rage impuissante. Que pouvais-je faire ? Je sentis la folie de ma résistance. J’étais menace par tout le monde : mes compagnons me forcèrent de les suivre. Elle resta seule avec le capitaine… Oui, seule… et presque inanimée !
Ici le voleur interrompit sa narration, étouffé par son émotion. De grosses gouttes de sueur découlaient de son front ; il haletait plutôt qu’il ne respirait, et sa poitrine charnue se soulevait et s’abaissait comme les vagues d’une mer agitée. Quand il eût repris un peu de calme, il continua son récit.
Je ne fus pas longtemps à trouver un berger, dit-il. Je volai avec l’agilité du daim, pour être de retour, s’il était possible, avant que ce que je redoutais ne fût arrivé. J’avais laissé mes compagnons bien loin en arrière, et je les rejoignis avant qu’ils eussent fait la moitié du chemin que j’avais parcouru. Je me hâtai de les ramener à l’endroit où nous avions laissé le capitaine. En approchant, je le vis assis à côté de Rosetta ; son air triomphant et l’état déplorable de l’infortunée ne me laissèrent aucun doute. J’ignore comment je ne cédai pas à ma fureur !…
Ce fut avec beaucoup de peine, et en guidant la main de Rosetta, qu’on lui fit tracer quelques mots par lesquels elle demandait à son père d’envoyer trois cents dollars pour sa rançon. La lettre fut remise au berger. Quand il fut parti, le capitaine se tourna vers moi d’un air sévère. « Vous avez donné un exemple d’insubordination et d’opiniâtreté, me dit-il, qui, si je l’avais souffert, perdrait la troupe ; si je vous avais traité comme nos lois l’exigent, cette balle vous aurait traversé la tête : mais vous êtes un ancien ami ; j’ai supporté patiemment votre extravagance et votre fureur. Je vous ai même défendu contre une folle passion qui vous aurait dégradé. Quant à cette jeune fille, les lois de notre société auront leur cours. » À ces mots il donna ses ordres ; on tira au sort ; et l’infortunée, sans défense, fut livrée à la troupe.
Ici le brigand s’arrêta de nouveau, palpitant de rage, et il se passa quelque temps avant qu’il pût reprendre son récif.
L’enfer, dit-il, était dans mon sein. Je voyais l’impossibilité de me venger : et je sentais que d’après les conventions qui nous liaient ensemble, le capitaine avait raison. Je quittai la place, dans un transport frénétique ; je me traînai à terre ; j’arrachai l’herbe de mes mains ; je me frappai la tête sur le sol, et je grinçai les dents, en proie au désespoir et à la fureur. Quand je me retournai enfin, je trouvai la malheureuse victime, pâle, échevelée, les vêtements déchirés et en désordre. Un mouvement de pitié maîtrisa, pour un moment, mes sensations violentes. Je la portai près d’un arbre, et je l’appuyai doucement contre le pied. Je pris une gourde qui était pleine de vin, et l’appliquant sur ses lèvres, je tâchai de lui en faire avaler quelques gouttes. À quel état elle était réduite ! Elle, que j’avais vue naguère l’orgueil de Frosinone ! Elle qui peu d’instants avant que je la rencontrasse dans le vignoble de son père, était encore si fraîche, si belle et si heureuse ! Ses dents étaient serrées ; ses yeux restaient fixés sur la terre ; elle était sans mouvement et dans une insensibilité complète. J’étais penché sur elle, et je me livrais au désespoir, en songeant à ce qu’elle avait été et en voyant les angoisses qu’elle éprouvait aujourd’hui ! Je jetai autour de moi des regards d’horreur sur mes compagnons ; ils me semblaient autant d’esprits infernaux qui se réjouissaient de la chute d’un ange ; et je me fis horreur à moi-même quand je songeai que j’étais leur complice.
Le capitaine, toujours soupçonneux, découvrit, avec sa pénétration ordinaire, tout ce qui se passait en moi ; il m’ordonna de me rendre au plus haut point de la forêt, d’observer les environs et de guetter le retour du berger. J’obéis aussitôt, réprimant la fureur qui m’agitait, quoique je sentisse en ce moment qu’il était mon ennemi mortel.
En chemin, cependant, une réflexion subite me vint à l’esprit. Je m’avouai que le capitaine n’avait fait que suivre strictement les terribles lois, auxquelles nous avions juré d’être fidèles ; que la colère qui m’avait aveuglé aurait pu avec justice me devenir fatale, sans son indulgence : qu’il avait lu dans mon âme, et qu’il avait pris la précaution de me renvoyer, afin de m’empêcher de commettre quelque excès dans mon emportement. Dès cet instant je sentis que je pouvais lui pardonner.
Plongé dans ces réflexions, j’arrivai au pied de la montagne. Le pays était solitaire et sûr, et bientôt j’aperçus à peu de distance le berger qui traversait la plaine. Je courus à sa rencontre. Il n’avait rien obtenu. Il avait trouvé le père absorbé par la douleur la plus profonde. La lettre ayant été lue avec une vive émotion, l’infortuné avait repris du calme par un effort soudain, et il avait répondu froidement : « Ma fille a été déshonorée par ces misérables : qu’on la laisse revenir sans rançon… ou qu’elle meure ! »
Je frémis à cette réponse. Je savais que, d’après les lois de notre troupe, la mort de Rosetta devenait inévitable. Nos serments l’exigeaient. Je pensai, néanmoins, que n’ayant pu la posséder, j’obtiendrais du moins d’être son bourreau.
Le voleur s’arrêta de nouveau, dans une vive agitation ; moi, je méditais ses dernières paroles si épouvantables, et qui prouvaient à quels excès les passions peuvent se porter, quand on s’est soustrait au frein de toute morale. Il régnait dans cette histoire un horrible caractère de vérité qui me rappelait quelques unes des tragiques fictions du Dante.
Nous arrivons au moment fatal, reprit le bandit. Après le rapport que m’eut fait le berger, je retournai avec lui, et le capitaine entendit de sa bouche le refus du père de Rosetta. À un signal que nous comprîmes tous, nous le suivîmes à quelque distance de la victime. Là, il prononça l’arrêt de sa mort. Chacun était prêt à l’exécuter ; mais je m’avançai ; j’observai que l’on devait accorder quelque chose à la pitié comme à la justice : qu’aussi bien qu’un autre j’approuvais l’implacable loi faite pour servir de leçon à tous ceux qui hésitaient de payer la rançon demandée pour nos prisonniers ; que cependant, quoique le sacrifice fût juste, on pouvait l’accomplir sans cruauté. « La nuit approche, ajoutai-je ; Rosetta sera bientôt plongée dans le sommeil ; qu’elle perde alors la vie. Tout ce que je réclame, en considération de mon ancien amour pour elle, c’est d’avoir le droit de lui porter le coup fatal. Je la tuerai aussi sûrement que vous, mais avec plus de ménagement. » Plusieurs voix s’élevèrent contre ma demande ; mais le capitaine leur imposa silence. Il me dit que je pouvais la conduire à quelque distance dans un buisson, et qu’il se reposait sur ma promesse.
Je me hâtai de saisir ma proie. C’était une espèce de triomphe désespéré de l’avoir enfin seul en ma possession. Je la portai dans l’endroit le plus épais de la forêt. Elle restait toujours dans le même état d’insensibilité et de stupeur. Je sentis quelque joie de ce qu’elle ne me reconnût pas, car, si elle avait seulement murmuré mon nom, j’aurais été vaincu. Elle s’endormit enfin dans les bras de celui qui allait la poignarder. Que de combats se livrèrent dans mon âme avant que je pusse me déterminer à frapper le coup mortel ! Mais mon cœur était endurci par les violentes épreuves auxquelles j’avais été en butte depuis peu, et je redoutais que, si je retardais trop, un autre ne fût chargé de l’exécution. Quand elle eut dormi quelque temps, je m’en éloignai avec précaution, de peur de troubler son sommeil, et saisissant tout à coup mon poignard, je le lui plongeai dans le sein. Un murmure douloureux et concentré, mais sans aucun mouvement convulsif, accompagna son dernier soupir… Ainsi périt cette infortunée !
Il cessa de parler. Je restai assis, frappé d’horreur, et je me couvris le visage de mes deux mains, en cherchant pour ainsi dire à me cacher les épouvantables images qu’on avait présentées à mon esprit. Je fus arraché à cet état d’insensibilité par la voix du capitaine. « Vous dormez », dit-il, et il est temps de partir. Venez, nous allons abandonner ces hauteurs ; la nuit est commencée et le messager n’est pas de retour. Je placerai quelqu’un sur le bord de la montagne pour le conduire à l’endroit où nous passerons la nuit. »
Ce n’était pas pour moi une nouvelle agréable. J’avais le cœur navré du funeste récit que j’avais entendu. J’étais fatigué, épuisé, et l’aspect des bandits commençait à me devenir insupportable.
Le capitaine assembla ses camarades. Nous descendîmes rapidement la forêt, que nous avions gravie avec tant de peine dans la matinée et nous arrivâmes bientôt à une route qui paraissait être fréquentée. Les brigands avançaient avec beaucoup de précaution, tenant à la main leurs fusils armés, et regardant de tous côtés d’un œil défiant et soupçonneux. Ils craignaient de rencontrer la patrouille de la ville. Nous laissâmes Rocca-Priori derrière nous. Il y avait là une fontaine, et comme j’étais très altéré, je demandai la permission de m’arrêter et de boire. Le capitaine s’y rendit lui-même et m’apporta de l’eau dans son chapeau. Nous continuions notre chemin, quand à l’extrémité d’une allée, qui traversait la route, j’aperçus une femme à cheval, et vêtue de blanc. Elle était seule. Je me rappelai le sort de l’infortunée dont j’avais entendu l’histoire et je tremblai pour la sûreté de la voyageuse.
Un des brigands l’aperçut aussitôt, et s’enfonçant dans les broussailles, il courut en hâte vers elle : il s’arrêta sur la lisière de l’allée ; posa un genou en terre, présenta sa carabine pour l’effrayer ou pour tuer son cheval si elle essayait de fuir, et dans cette posture il guetta son approche. Je tenais mes yeux fixés sur la dame avec la plus terrible anxiété. Je fus tenté de crier et de l’avertir du danger, quoique ma propre perte en eût été la conséquence. Il était affreux de voir ce tigre accroupi prêt à s’élancer sur l’innocente victime qui s’approchait de lui sans défiance. Rien que le hasard ne pouvait la sauver ; à ma grande joie le hasard la favorisa. Elle prit, comme sans y penser, un sentier opposé qui menait hors des bois et dans lequel les brigands n’osèrent pas se hasarder. C’est à ce détour accidentel qu’elle dut son salut.
Je ne pouvais imaginer pourquoi le capitaine s’était avancé à une si grande distance de la hauteur où il avait placé une sentinelle, pour attendre le retour du messager. Il semblait lui-même inquiet du péril auquel il s’était exposé. Ses mouvements étaient brusques et agités. J’avais peine à suivre son pas. Enfin, après trois heures de ce qu’on pouvait appeler une marche forcée, nous montâmes l’extrémité des mêmes bois, au sommet desquels nous avions passé la journée ; j’appris avec plaisir que nous allions nous y arrêter pendant la nuit. « Vous devez être fatigué, me dit le capitaine ; mais il était nécessaire de battre les environs pour ne pas être surpris la nuit. Si nous avions rencontré la fameuse garde bourgeoise de Rocca Priori, vous auriez vu de belle besogne. » Telle était l’infatigable précaution et la constante prévoyance de ce chef de brigands, qui montrait un vrai talent militaire.
La nuit était magnifique. La lune, qui s’élevait à l’horizon, dans un ciel sans nuages, jetait une faible clarté sur les grandes masses de la montagne ; tandis que des lumières qui scintillaient çà et là comme des étoiles terrestres répandues sur le sombre, et vaste paysage, indiquaient les cabanes isolées des bergers. Épuisé par la fatigue et par les diverses émotions que j’avais éprouvées, je me préparai à dormir, soutenu par l’espoir d’une prochaine délivrance. Le capitaine ordonna d’apporter de la mousse sèche ; il en fit de ses propres mains une espèce de matelas et d’oreiller, et me donna son ample manteau pour me servir de couverture. Je ne pouvais m’empêcher d’être à la fois surpris et reconnaissant de tant de prévenances, si inattendues, de la part de ce bienveillant assassin ; car rien n’est plus frappant que de voir les sentiments ordinaires de bonté, naturels dans la vie commune, se montrer à côté de crimes si atroces. C’est comme lorsque nous trouvons les fleurs délicates et la fraîche verdure de la vallée au milieu des laves et des cendres du volcan.
Avant de m’endormir, j’eus encore un entretien avec le capitaine, qui semblait m’accorder une grande confiance. Il en revint à la conversation que nous avions eue le matin ; il me dit qu’il était fatigué de sa position hasardeuse ; qu’il était assez riche ; et qu’il voulait rentrer dans le monde et couler des jours tranquilles au sein de sa famille. Il désirait savoir s’il me serait possible de lui procurer, un passeport pour les États-Unis d’Amérique. J’applaudis à ces bonnes intentions, et je lui promis de faire tout ce qui serait en mon pouvoir, pour qu’il réussît dans son dessein. Nous nous séparâmes ensuite. Je m’étendis sur mon lit de mousse, qui, après tant de fatigues, me semblait aussi doux qu’un lit de plumes ; et, garanti de toute humidité par le manteau du capitaine, je m’endormis profondément sans m’éveiller, jusqu’au signal donné pour nous lever.
Il était près de six heures, et le jour commençait à poindre. Comme l’endroit où nous avions passé la nuit était trop exposé, nous nous enfonçâmes dans la partie la plus épaisse de la forêt. On alluma un grand feu. Aussi longtemps qu’il y eut de la flamme, les manteaux furent de nouveau étendus alentour ; quand il ne resta plus que des charbons ardents, les manteaux furent retirés, et les brigands s’assirent en cercle.
La scène qui se passait devant moi me rappelait, quelques passages d’Homère. Il n’y manquait plus que la victime étendue sur les charbons, et le couteau, sacré pour découper les meilleurs morceaux et les distribuer à la ronde. Mes compagnons auraient pu rivaliser peut-être avec quelques farouches guerriers de la Grèce ; mais au lieu des nobles repas d’Achille et d’Agamemnon, je ne voyais sur le gazon que les débris du jambon qui avait soutenu la veille une attaque si vigoureuse, et auxquels on avait joint les restes du pain, du fromage et du vin. Nous avions à peine commencé notre frugal déjeuner, lorsque j’entendis encore une fois l’imitation du bêlement qui m’avait déjà frappé la veille. Le capitaine répondit de la même manière : bientôt nous vîmes deux hommes descendre des hauteurs où nous avions passé la soirée précédente. Quand ils furent plus près, nous reconnûmes la sentinelle et le messager. Le capitaine se leva et fut à leur rencontre. Il fit signe à ses camarades de le rejoindre : ils eurent une courte conférence : ensuite, venant à moi avec empressement, le capitaine me dit : « Votre rançon est payée, vous êtes libre. »
Quoique j’eusse compté sur ma délivrance, je ne puis vous exprimer la joie que me fit éprouver cette nouvelle. Je ne m’embarrassai plus du repas, et je me préparai à partir. Le capitaine me prit la main ; il me demanda la permission de m’écrire, et me pria de ne pas oublier le passeport. Je lui répondis que j’espérais lui rendre service, et que j’attendais de son honneur, qu’il me rendît le billet du prince, de cinq cents dollars, maintenant, que l’argent était compté. Il me regarda un moment, d’un air étonné, et paraissant tout à coup se rappeler un souvenir confus, « e giusto, dit-il, eccolo ; addio 1 ! » Il me remit le billet, me serra de nouveau la main, et nous nous séparâmes. On permit aux paysans de me suivre, et nous prîmes avec joie la route de Tusculum. »
Le Français se tut. La société continua, pendant quelques instants, à parcourir en silence le rivage de la mer. L’histoire avait fait une impression profonde, surtout sur la belle Vénitienne. Les détails relatifs à la pauvre fille de Frosinone l’avait vivement affectée. On entendait ses sanglots : elle se serrait contre son mari ; et tandis qu’elle le regardait, comme pour s’assurer de sa protection, les rayons de la lune qui éclairaient sa charmante physionomie la faisaient paraître encore plus pâle que de coutume, et montraient les larmes qui brillaient dans ses beaux yeux.
« Corragio, mia vita ! » disait le mari en pressant avec tendresse la jolie main blanche qui se posait sur son bras.
Nous rentrâmes ensuite à l’auberge, et chacun se retira dans son appartement. La belle Vénitienne, quoique d’un caractère très doux, était presque en colère contre l’Anglais, à cause de l’espèce d’insouciance qu’il avait montrée pendant toute la soirée. Elle ne pouvait comprendre son aversion pour ce qu’il appelait des balivernes, sentiment qui paraissait le dominer et diriger ses opinions, aussi bien que sa conduite.
« Je parie, dit-elle, lorsqu’elle se retira, je parie que, malgré cette indifférence affectée, le cœur de cet Anglais tremblerait à la vue seule d’un brigand. »
Son mari la reprit doucement et avec gaieté.
« Je ne puis souffrir ces Anglais, dit-elle, en se couchant : ils sont si froids et si insensibles ! »
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