Chapitre 4 Aventure de l’anglais
Le lendemain matin tout s’agita dans l’auberge de Terracine. Le procaccio, au point du jour, avait continué sa route vers Rome ; mais l’Anglais devait encore partir, et le départ d’un équipage anglais suffit toujours pour mettre une auberge en mouvement. Il y avait cette fois-là plus de remue-ménage qu’à l’ordinaire ; car l’Anglais qui avait avec lui beaucoup d’objets précieux, et qui était enfin convaincu du danger de la route, avait demandé à la police et en avait obtenu, grâces à un salaire libéral, une escorte de huit dragons et de douze soldats d’infanterie, pour l’accompagner jusqu’à Fondi. Peut-être y avait-il au fond de l’affaire, un peu d’ostentation, quoiqu’à dire vrai, il n’en mît jamais dans ses manières. Il se promenait, au milieu de la foule ébahie, taciturne et réservé comme à son ordinaire ; il donnait des ordres laconiques à John, qui emballait les mille et un objets commodes et indispensables pour passer la nuit : il mettait double charge dans ses pistolets, du plus grand sang-froid, et il les plaçait dans les poches de la voiture, sans faire la moindre attention à une paire d’yeux perçants qui se fixaient sur lui du milieu de la troupe d’oisifs.
La belle Vénitienne vint lui demander, de sa voix douce et tendre, s’il voulait bien permettre à leur voiture de voyager sous la protection de son escorte. L’Anglais, qui s’occupait de charger une autre paire de pistolets pour son domestique, et qui tenait la baguette entre ses dents, fit un signe de tête, sans lever les yeux, pour dire qu’il y consentait, comme si c’eût été une chose toute simple. La belle Vénitienne fut un peu piquée de ce qu’elle prit pour de l’indifférence. – « O Dio ! murmura-t-elle à voix basse, en se retirant, quanto sono insensibili questi Inglesi ! (Mon Dieu ! que ces Anglais sont insensibles !)
Enfin le cortège partit dans un ordre imposant. Les huit dragons caracolaient à la tête, les douze soldats formaient l’arrière-garde, et la voiture s’avançait lentement au centre, afin de laisser à l’infanterie la faculté de la suivre sans trop forcer la marche. Ils avaient fait à peine quelques centaines de pas, lorsqu’on s’aperçut qu’on avait oublié un article indispensable. En effet, la bourse de l’Anglais lui manquait, et il renvoya John à l’auberge pour l’aller chercher. Ceci occasionna un petit retard, et la voiture des Vénitiens continua lentement la route. John revint tout hors d’haleine et de mauvaise humeur. On ne trouvait pas de bourse ; son maître se fâcha ; il se ressouvenait très bien de l’endroit où il l’avait laissée ; il n’y avait pas de doute que le domestique italien ne l’eût mise en poche. John fut renvoyé une seconde fois. Il revint encore sans la bourse, mais avec l’aubergiste et tous les gens de l’auberge à ses trousses. Un millier de serments et de protestations furent accompagnés de toute sorte de grimaces et de contorsions. – On n’avait pas vu de bourse ; – Son excellence s’était sans doute trompée.
— « Non… son excellence ne s’était pas trompée, la bourse était posée sur la table de marbre… Sous le miroir… Une bourse verte, à moitié pleine d’or et d’argent ; et puis encore un millier de grimaces et de contorsions, et de serments par Saint-Janvier qu’on n’avait point vu de bourse de cette façon.
L’Anglais devint furieux. « Le garçon de l’auberge l’avait prise… L’hôte était un fripon… Et la maison un repaire de voleurs… C’était un pays abominable… On l’y avait pillé d’un bout à l’autre… Mais il en aurait satisfaction… Il allait sur-le-champ s’adresser à la police. »
Il était sur le point d’ordonner aux postillons de retourner sur leurs pas, quand, en se levant, il déplaça le coussin de la voiture, et la bourse tomba par terre, avec un son argentin.
Tout son sang parut lui monter au visage. « Maudite soit la bourse ! » dit-il, en la ramassant avec colère. Il jeta une poignée d’argent aux pieds du garçon d’auberge, pâle et tremblant. « Allons, en avant ! cria-t-il. John, fait partir les postillons. »
Plus d’une demi-heure s’était écoulée dans ces contestations. La voiture vénitienne avait toujours marché ; ceux qu’elle renfermait regardaient de temps en temps par les portières, espérant toujours voir arriver l’escorte. Ils tournèrent insensiblement l’angle que formait la route en s’éloignant. La petite armée s’était remise en marche, et, en longeant les rochers, elle offrait un beau spectacle : on voyait le soleil du matin darder ses rayons sur les brillantes armes des soldats.
L’Anglais s’était enfoncé dans sa voiture, fâché contre lui-même de ce qui s’était passé, et par conséquent, fâché contre tout le monde. Comme c’est assez l’usage des gens riches qui voyagent pour leur plaisir, cela ne vaut guère la peine d’être remarqué. La caravane avait cessé de côtoyer les collines, et elle était parvenue à un point de la route d’où l’on découvrait une vue assez étendue.
« Je ne vois pas la voiture de cette dame, monsieur », dit John, se penchant du siège vers la voiture.
« Bah ! dit l’Anglais d’un ton d’humeur : ne vas pas m’importuner de la voiture de cette dame. Faut-il que je sois toujours tourmenté de ce qui regarde des étrangers ? » John ne dit plus mot ; car il devinait l’humeur de son maître.
La route devenait de plus en plus sauvage et solitaire ; ils gravissaient lentement un sentier sur des collines ; les dragons avaient pris les devants, et ils étaient précisément parvenus au sommet du monticule, quand ils poussèrent une exclamation, ou plutôt un grand cri, en mettant leurs chevaux au galop. À ce bruit, l’Anglais fut tiré de sa rêverie. Il sortit la tête hors de la voiture, qui venait d’atteindre le sommet de la colline. Devant lui s’étendait un long défilé, dominé d’un côté par de rudes hauteurs, couvertes de broussailles et d’arbres rabougris, au bas desquelles se trouvaient des précipices. À quelque distance, il aperçut la voiture des Vénitiens renversée. Une nombreuse troupe de brigands la pillait ; le jeune homme et son domestique étaient prisonniers, et à moitié dépouillés : la jeune dame se débattait entre les mains de deux de ces scélérats. L’Anglais saisit ses pistolets, sauta de la voiture et dit à John de le suivre.
Au moment où les dragons arrivèrent, les brigands, qui étaient occupés à piller la voiture, abandonnèrent leur butin, se rangèrent en bataille au milieu de la route, et ajustant leurs coups, d’un air déterminé, ils firent feu. Un des dragons tomba ; un autre fut blessé, et toute la cavalerie fut, pendant quelques instants, culbutée et mise en déroute. Les brigands chargèrent de nouveau leurs armes ; les dragons tirèrent leurs carabines, mais sans effet apparent. Ils reçurent une nouvelle bordée, qui, sans renverser personne, les mit encore une fois en désordre. Les brigands allaient charger de nouveau leurs fusils, quand ils virent approcher les soldats d’infanterie. « Scampa via ! (décampons) » s’écrièrent-ils aussitôt : ils abandonnèrent le butin, et se retirèrent dans les rochers, suivis par les soldats. Ils se battaient de pierre en pierre, de buisson en buisson ; les bandits, en se retournant, parvenaient, par intervalles, à faire feu sur ceux qui les harcelaient ; les soldats grimpaient après eux et déchargeaient leurs mousquets, chaque fois qu’ils en trouvaient l’occasion. Quelquefois, un soldat ou un brigand était tué et tombait en roulant des rochers. Les dragons continuaient à faire feu d’en bas sur chaque bandit qui se présentait.
L’Anglais s’était précipité sur le lieu où se passait le combat : et les balles envoyées aux dragons sifflaient à ses oreilles. Un seul objet, cependant, absorba toute son attention. C’était la belle Vénitienne entre les mains de deux brigands, qui, à la faveur de la confusion, l’entraînaient, malgré ses cris, dans les montagnes ; il voyait sa robe qui brillait entre les buissons, et il s’élança sur les rochers pour intercepter le chemin des voleurs qui emportaient leur proie. La roideur de la montée et les buissons qui s’opposaient à son passage l’arrêtèrent un moment et le retardèrent. Il perdit la jeune dame de vue, mais il fut encore guidé par ses cris, qui devenaient de plus en plus faibles. On l’entraînait sur la gauche, tandis que le bruit des mousquets indiquait assez que le fort de la bataille était sur la droite. Enfin il parvint à ce qui paraissait être un sentier à demi frayé, faiblement tracé dans le rocher, et il vit, à peu de distance, les brigands qui entraînaient la dame par le défilé. L’un d’eux, à son approche, lâcha sa proie, s’avança vers lui, et saisissant la carabine qu’il portait en bandoulière, il fit feu. La balle perça le chapeau de l’Anglais, et lui enleva une mèche de cheveux. Il riposta par un coup de pistolet, et le brigand tomba. L’autre bandit abandonna sur-le-champ la Vénitienne, et tirant de sa ceinture un long pistolet, il fit feu à bout portant sur son adversaire. La balle passa entre la côte et le bras gauche qui fut légèrement blessé. L’Anglais s’approcha, et déchargea son second pistolet qui blessa le bandit mais pas grièvement.
Le brigand tira un stylet et se jeta sur l’Anglais, qui para le coup, recevant seulement une légère blessure, et qui se défendit avec son pistolet, au bout duquel il y avait une baïonnette à ressort. Ils se serrèrent bientôt de près, et commencèrent un combat acharné. Le voleur était un homme robuste, à larges épaules, musclé, vif et leste. L’Anglais, quoique plus grand et plus fort était moins agile et moins habitué aux exercices athlétiques et à une lutte qui demandait tant de souplesse ; mais il fit preuve de talent et d’adresse dans l’article de la défense. Ils se battaient sur une hauteur escarpée, et l’Anglais s’aperçut que son antagoniste cherchait à le pousser sur le bord. De plus, un coup d’œil jeté de côté lui montra le brigand qu’il avait blessé d’abord, grimpant au secours de son camarade, le stylet à la main. Il était, en effet, parvenu au sommet ; du rocher, il n’avait plus que quelques pas à faire, et l’Anglais sentait que sa position était désespérée, quand il entendit un coup de feu ; il vit tomber le bandit. Le coup partait du pistolet de John, arrivé précisément à temps pour sauver son maître.
L’autre brigand, épuisé par la perte de son sang et par la fatigue de la lutte, commençait à montrer des signes d’abattement : l’Anglais poursuivit son avantage, le serra de plus près, et, comme le voleur perdait continuellement ses forces, son adversaire le jeta, la tête la première, dans le précipice ; il le suivit des yeux, et le vit étendu sans mouvement au bas des rochers.
L’Anglais chercha maintenant la belle Vénitienne : il la trouva évanouie à terre. Avec le secours de John, il la transporta sur la route, où son mari désolé errait comme un insensé. Il l’avait cherchée en vain, et la croyait perdue : quand il la retrouva en liberté, sa joie fut aussi impétueuse et aussi extravagante que l’avait été son désespoir. Il aurait voulu presser contre son sein le corps presqu’inanimé de sa femme, si l’Anglais ne l’en eût empêché. Ce dernier, maintenant éveillé de son apathie, déploya une véritable sollicitude et une galanterie délicate qu’on aurait crue incompatibles avec ce phlegme habituel. Ses attentions, toutefois, étaient plus en actions qu’en paroles. Il envoya John chercher, dans les voitures, des secours de toute espèce, et, s’oubliant lui-même, il ne s’inquiétait que de l’aimable fardeau qu’il soutenait. De nouvelles décharges d’armes à feu sur les hauteurs montrèrent que le choc était encore soutenu par les voleurs qui battaient en retraite. La dame donna quelques signes de vie ; l’Anglais, empressé de s’éloigner de cet endroit dangereux, l’emporta dans sa voiture à lui, et, la remettant aux soins de son époux, il ordonna aux dragons de les escorter jusqu’à Fondi. Le jeune Vénitien insista pour que l’Anglais montât aussi en voiture, mais il s’y refusa. Le Vénitien se confondait en remerciements et en actions de grâces ; l’Anglais donna l’ordre aux postillons de partir.
John se mit à panser les blessures de son maître, qui n’étaient pas dangereuses, quoiqu’il fût très affaibli par la perte de son sang. Le carrosse des Vénitiens fut relevé et le bagage replacé : l’Anglais et son domestique y montèrent et continuèrent la route de Fondi, laissant les soldats encore à la recherche des bandits.
Avant d’arriver à Fondi, la belle Vénitienne revint tout à fait de son évanouissement. Elle fit la question ordinaire…
« Où elle était ? »
— « Dans la voiture de l’Anglais. »
— « Comment elle était échappée aux brigands ? »
— « L’Anglais l’avait sauvée. »
Ses transports furent immodérés, et entremêlés d’exclamations d’enthousiasme et de reconnaissance pour son libérateur. Elle se reprocha mille fois de l’avoir accusé de froideur et d’insensibilité. Au moment où elle le vit, elle se jeta dans ses bras avec la vivacité de sa nation, et se suspendit à son cou dans un muet transport de gratitude. Jamais homme ne fut plus embarrassé des caresses d’une jolie femme.
« Ta… ta… ta !… dit l’Anglais.
« Vous êtes blessé ! » s’écria la belle Vénitienne, en voyant du sang sur ses habits.
— « Bah ! ce n’est rien du tout ! »
— « Mon libérateur ! – Mon ange tutélaire ! » s’écriait-elle encore, lui passant les bras autour du cou et le pressant contre son sein.
— « Bah ! bah ! reprit l’Anglais d’un ton gai, mais avec un air un peu étonné : ce n’est qu’une bagatelle. »
Toutefois la belle Vénitienne, depuis cette époque, n’a plus jamais accusé les Anglais d’insensibilité.
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