Chapitre 5 Histoire trouvées dans les papiers de feu Diedrich Knickerboker Hell-Gate
A six milles environ de la fameuse ville des Manhattoes, dans ce détroit, ou bras de mer, qui passe entre le continent et Nassau, ou Long-Island, il se trouve un passage étroit, où le courant est comprimé entre d’énormes promontoires, et horriblement contrarié par les rochers et les bancs de sable. Ce torrent impétueux et violent ; même dans les temps les plus calmes, lutte avec fureur contre ces obstacles : il bouillonne en tournant ; s’agite et tourbillonne ; il écume, mugit et se forme en brisants rapides : il semble se plaire enfin à toute espèce de paroxysmes malfaisants. Malheur alors au navire infortuné, qui s’expose au milieu de ces gouffres !
Cette disposition turbulente n’est aussi marquée, cependant, qu’à certaines heures de la marée. Quand les eaux sont basses, par exemple, le détroit est aussi paisible que le ruisseau le plus calme ; mais quand la marée monte, il commence à s’agiter : à demi marée, il gronde avec force et violence, semblable au tapageur qui fait du vacarme pour qu’on lui donne encore à boire ; mais lorsque la marée est pleine, il redevient tranquille, et, pendant quelque temps, il sommeille aussi profondément qu’un alderman après son dîner. Au fait, on peut comparer ce détroit à un ivrogne, d’humeur querelleuse, qui est assez bon enfant lorsqu’il n’a pas encore bu de vin, ou lorsqu’il en a pris tout son saoul ; mais qui, entre deux vins, est un véritable démon.
Ce détroit bruyant, impétueux, aussi fantasque et indomptable qu’un ivrogne, était un passage très dangereux et très inquiétant pour les navigateurs hollandais d’autrefois : le courant s’acharnait contre les pauvres barques construites en formes de baquets ; il les faisait pirouetter de manière à faire tourner la tête à tout autre qu’un Hollandais, et les jetait souvent sur les rochers et les récifs, comme il advint à la fameuse escadre d’Oloffe le rêveur, quand il cherchait un emplacement pour fonder la ville des Manhattoes. C’est pourquoi, dans un accès d’humeur, ils nommèrent ce détroit le Helle-Gat (le trou d’enfer), et le vouèrent solennellement au diable. Cette dénomination fut depuis assez bien rendue en anglais par les mots de Hell-Gate, qui n’eurent plus aucun sens quand on prononça Hurl-Gate, selon la coutume de certains étrangers intrus qui n’entendent ni le hollandais, ni l’anglais. Puisse saint Nicolas les confondre !
Le détroit de Hell-Gate était pour moi dans mon enfance, un lieu redoutable, et le but de mainte entreprise dangereuse. Je naviguai souvent au milieu de ces passages resserrés, et, plus d’une fois, je courus risque d’échouer, ou de me noyer dans le cours de certains voyages que j’étais toujours prêt à entreprendre, les jours de fête, avec d’autres mauvais sujets hollandais de mon âge. Enfin, soit à cause de son nom, soit à cause de plusieurs circonstances étranges, liées à son histoire, ce passage était plus terrible à mes yeux et à ceux de mes flegmatiques camarades que Charybde et Scylla ne le furent jamais pour les navigateurs de l’antiquité.
Au centre du détroit, et tout près d’un groupe de rochers, nommé the Hen and Chickens, (la poule et les poussins) on voyait les débris d’un vaisseau qui, entraîné par les tournants, avait échoué pendant une tempête. On nous contait une épouvantable histoire au sujet de ce débris, qui avait appartenu à un pirate ; et on ajoutait quelques récits d’un horrible assassinat, dont je ne me souviens plus, mais qui faisait que nous regardions cet endroit avec terreur, et que nous cherchions à l’éviter dans nos excursions. En effet, le déplorable aspect de cette carcasse abandonnée et du lugubre endroit où elle pourrissait, suffisait pour inspirer d’étranges idées. Des poutres noircies par le temps, ne montraient à la surface de l’eau que leurs extrémités, lorsque la mer était haute ; mais à la marée basse, une grande partie du corps du vaisseau était à découvert, et, ses grandes côtes ou charpentes, à moitié dégarnies de leurs planches, et couvertes d’herbes marines, lui donnaient assez de ressemblance avec l’énorme squelette d’un monstre marin. Il y avait aussi un fragment de mât avec des cordages et des poulies qui tournaient en sifflant, au gré des vents, tandis que la mouette voltigeait autour du mélancolique débris, en jetant des cris aigus. J’ai encore un souvenir confus de quelque histoire de revenant, de je ne sais quel fantôme de matelot que l’on avait vu la nuit sur le débris, avec le crâne découvert et des lumières bleuâtres qui remplaçaient les yeux : mais j’ai oublié tous les détails.
Tous ces environs étaient vraiment pour moi comme les détroits de Pélore de l’antiquité, un pays de fables et d’événements romanesques. Depuis le passage jusqu’à la ville des Manhattoes, les bords sont très variés ; ils sont interrompus, et pour ainsi dire dentelés par des coins de rochers, surchargés d’arbres qui leur donnent un aspect sauvage et romantique. Pendant mon enfance, ces endroits étaient pleins de traditions sur les pirates, sur les spectres, sur les contrebandiers et sur l’argent enfoui, histoires qui produisaient un effet très puissant sur les jeunes esprits de mes compagnons ainsi que sur le mien.
Quand je fus parvenu à l’âge mûr, je fis de laborieuses perquisitions pour découvrir ce qu’il y avait de vrai dans ces singulières traditions ; car j’ai toujours été curieux investigateur des branches précieuses, mais obscures de l’histoire de ma province. J’éprouvai cependant beaucoup de difficultés pour parvenir à une information précise. En fouillant pour recueillir quelques faits, il est incroyable combien de fables je déterrai. Je ne parlerai pas des pierres du diable, au moyen desquelles l’éternel ennemi des hommes fit sa retraite depuis Connecticut jusqu’à Long-Island à travers le détroit ; ce sujet va probablement être traité d’une manière savante, par un de mes amis intimes, historien contemporain, à qui j’ai fourni déjà des notes abondantes 1. Je ne dirai rien non plus de l’homme noir avec son chapeau à trois cornes, assis à la poupe d’un petit canot, que l’on voyait près de Hell-Gate dans le temps orageux, et que l’on appelait l’ombre du pirate, que le vieux gouverneur Stuivesant fit périr autrefois d’un coup de fusil chargé à balle d’argent ; que je n’ai jamais rencontré quelqu’un digne de foi qui m’assurât avoir vu ce spectre, si ce n’est la veuve de Manus Conklen, le forgeron de Frogsneck ; mais alors la pauvre femme avait la vue un peu basse, et elle pourrait s’être trompée, quoique l’on prétendît que dans l’obscurité elle voyait mieux que qui ce fût.
Tout cela, cependant, n’offrait rien de bien satisfaisant sur les histoires de pirates et sur leurs trésors enfouis qui excitaient si vivement ma curiosité, et ce qui suit est tout ce que j’ai pu recueillir qui eût un caractère d’authenticité.
q