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Chapitre 6 Kidd le pirate

Au temps passé, à l’époque ou le territoire des nouveaux Pays-Bas 1 fut arraché des mains de leurs hautes puissances messeigneurs les états-généraux de Hollande, par le roi Charles XI, et tandis qu’il était encore dans un état d’agitation, la province devint l’asile d’aventuriers de tout genre, de gens débauchés, et de cette classe d’individus entreprenants qui vivent d’industrie, et qui dédaignent le frein suranné des lois et de la religion. Parmi eux, les flibustiers ou boucaniers tenaient le premier rang : c’étaient des brigands de mer qui, peut-être, en temps de guerre, avaient été élevés à bord des corsaires, excellentes écoles de piraterie, et qui, ayant une fois goûté les douceurs du pillage, avaient toujours soupiré après ce métier. Il n’y a en effet qu’un pas du corsaire au pirate ; tous deux combattent pour l’amour du butin ; seulement le dernier est le plus brave, puisqu’il affronte à la fois et l’ennemi et le gibet.

Au reste, dans quelque école qu’ils fussent élevés, les flibustiers qui entouraient les colonies anglaises étaient d’audacieux compagnons, et en temps de paix, ils menaient rudement les établissements espagnols et les vaisseaux marchands de l’Espagne. Le facile abord du havre des Manhattoes, le nombre de retraites qu’offraient ces eaux, et la peu de vigueur d’un gouvernement à peine organisé, faisaient de ces parages le rendez-vous des pirates. Là, ils tiraient parti de leur butin et concertaient de nouveaux pillages. Comme ils y venaient chargés de richesses de tout genre ; des produits de luxe des tropiques, et des brillantes dépouilles des provinces espagnoles, et qu’ils en disposaient avec l’indifférence des flibustiers, indifférence passée en proverbe, ils étaient fort bien accueillis des avides marchands des Manhattoes. Aussi, l’on voyait des troupes de ces brigands, vagabonds de tous les pays et de tous les climats, se promener en plein jour dans les rues de la petite ville, en coudoyant les paisibles mynheer 2 ; vendre au marchand circonspect leur riche butin étranger, pour la moitié ou le quart de la valeur, puis gaspiller l’argent de leurs prises dans les cabarets ; boire, jouer, chanter, jurer, crier et abasourdir, au milieu de la nuit, tout le voisinage par leur tapage et leurs indécentes orgies.

À la fin, ces excès furent poussés à un tel point, qu’ils devinrent un scandale pour les provinces, et qu’ils nécessitèrent l’intervention du gouvernement. On prit en conséquence des mesures pour réprimer un mal, déjà si enraciné, et pour tâcher de purger de cette vermine toutes les colonies.

Parmi les agents employés à l’exécution de ce dessein, était le fameux capitaine Kidd. Il avait joué longtemps un rôle équivoque ; c’était un de ces animaux de mer, impossibles à décrire, qui ne sont ni poisson, ni chair, ni volaille. Il tenait un peu du négociant, un peu plus du contrebandier, le tout avec une dose considérable de brigandage. Pendant plusieurs années, il avait fait le commerce, au milieu des pirates, dans un petit vaisseau étriqué, semblable à un mousquite, qui était propre à voguer dans toutes les eaux. Il connaissait tous les endroits fréquentés par ces flibustiers et toutes leurs cachettes ; il était toujours occupé de quelque voyage mystérieux, et il était aussi affairé que la mouette pendant l’orage 3.

Le choix du gouvernement tomba sur cet indéchiffrable personnage, qui lui paraissait l’homme le plus propre à donner la chasse aux pirates, d’après la bonne vieille maxime, qu’il faut être fripon pour attraper les filous ; ou d’après la coutume des loutres, qui attrapent leurs cousins germains les poissons.

Kidd, chargé de pleins pouvoirs, mit donc à la voile pour New-York, en 1695, sur un vaisseau appelé l’Aventure, bien conditionné et bien armé. En arrivant aux lieux qu’il avait coutume de fréquenter, il monta son équipage sur un nouveau pied ; il embarqua un grand nombre de ses anciens camarades, gaillards habitués au couteau et au pistolet : ensuite, il prit la route de l’est. Au lieu de croiser contre les pirates, il se fit pirate lui-même ; il se dirigea vers les îles Madère, Bonavista et Madagascar, et se mit eu croisière à l’entrée de la mer Rouge. Là, entre autres brigandages maritimes, il captura un riche vaisseau marchand de Quedah, monté par des Mores, mais commandé par un Anglais. Kidd aurait bien voulu faire passer cette action de forban pour un exploit méritoire, comme étant une sorte de croisade contre les infidèles ; mais le gouvernement avait, depuis longues années, perdu le goût de ces triomphes chrétiens.

Après avoir écumé la mer, trafiquant de ses prises, et passant d’un vaisseau sur un autre, Kidd eut l’effronterie de retourner à Boston, chargé de butin et suivi d’une horde d’enragés, ses camarades.

Mais les temps étaient changés. Les flibustiers ne pouvaient plus montrer impunément leurs moustaches dans les colonies. Le nouveau gouverneur, lord Bellamont, s’était signalé par son zèle à extirper ces malfaiteurs, et il était doublement exaspéré contre Kidd, parce que lui-même avait été cause qu’on eût mis en ce forban la confiance qu’il avait trahie. Aussi, dès qu’il reparut dans Boston., l’alarme fut donnée, et l’on prit des mesures pour arrêter ce brigand de mer. Son caractère audacieux que l’on connaissait, et les déterminés coquins qui suivaient ses talons, comme autant de dogues féroces, apportèrent quelque retard à son arrestation. Il en profita, dit-on, pour enfouir la plus grande partie de ses trésors ; ensuite il marcha tête levée dans les rues de Boston ; il chercha même à résister lorsqu’on vint pour s’emparer de lui ; mais il fut enfin arrêté et mis en prison avec ses compagnons. Telle était la formidable réputation de ce pirate et de ses complices, que l’on crut nécessaire d’armer une frégate pour les conduire en Angleterre. De grands efforts furent tentés pour l’arracher à la justice, mais tout fut inutile : Kidd et ses compagnons furent jugés, condamnés et pendus à Londres. Kidd donna beaucoup de peine aux agents de justice dans ses derniers moments. Le poids de son corps rompit la corde, à laquelle il fut d’abord attaché, et il tomba par terre. Il fut pendu de nouveau, mais tout de bon ; c’est de là, sans doute, que vient l’opinion qu’il y avait un charme sur la vie de Kidd, et qu’il avait été pendu deux fois.

Telle est en gros l’histoire de Kidd ; mais elle a fait naître une foule innombrable de traditions. La circonstance des trésors de pierreries et d’or, enterrés avant son arrestation, mit à l’envers les têtes de toutes les bonnes gens le long de la côte. Il courait mille bruits de grandes sommes d’argent trouvées, tantôt dans une partie de la province, tantôt dans une autre ; ou de médailles et monnaies, avec des inscriptions en langue more, qui sans doute provenaient des dépouilles des prises orientales de Kidd, et que le peuple regardait avec une crainte superstitieuse, prenant les lettres moresques pour des caractères magiques ou diaboliques.

Quelques-uns disaient que les trésors avaient été enfouis dans des endroits isolés et peu connus, près de Plymouth et du cap Cod ; et bientôt la rumeur publique gratifiait de ces richesses mille autres lieux, non seulement sur la côte orientale, mais le long du rivage du détroit, et même ceux de Manhattoes et de Long-Island. À dire vrai, les mesures sévères de lord Bellamont avaient tout à coup répandu la consternation parmi les flibustiers de toutes les provinces ; ils avaient caché leur argent et leurs bijoux dans des endroits écartés et solitaires, sur les côtes sauvages des rivières et de la mer ; et ils s’étaient dispersés sur la surface de tout le pays. La main de la justice empêcha plusieurs d’entre eux de revenir auprès de leurs trésors qui furent alors, et qui sont probablement encore, de nos jours, l’objet des entreprises des déterreurs d’argent. C’est sans doute aussi de là que viennent ces fréquents récits d’arbres et de rochers portant des marques mystérieuses que l’on supposait indiquer le lieu qui recelait un trésor ; et bien des gens ont voulu piller le fruit des pillages des pirates. Dans les nombreuses histoires de ce genre, le diable avait toujours un grand rôle, soit qu’on se le fût concilié par des cérémonies et des invocations, soit qu’on eût fait avec lui un pacte solennel : mais il était toujours disposé à jouer quelque mauvais tour aux fouilleurs. Tantôt, après avoir creusé assez avant dans la terre pour arriver à une cassette en fer, une circonstance inattendue leur faisait perdre le fruit de leurs peines : tantôt la terre s’éboulait et comblait l’ouverture, ou bien quelque bruit épouvantable, ou quelque apparition effrayait les travailleurs et les chassait de l’endroit : d’autrefois le diable lui-même apparaissait, et il arrachait le butin de leurs mains : le lendemain, quand on allait visiter la place, on ne trouvait pas même les traces des travaux de la nuit.

Toutes ces rumeurs étaient néanmoins extrêmement vagues, et pendant longtemps elles excitèrent ma curiosité sans la satisfaire. Rien dans ce monde n’est plus difficile à trouver ; et rien n’est plus précieux que la vérité ; je la cherchai dans mes sources ordinaires de renseignements authentiques, dans les entretiens des habitants les plus âgés, et surtout des vieilles femmes hollandaises de la province : mais, quoique j’ose me flatter d’être mieux versé que bien d’autres dans l’histoire intéressante de ma patrie, il s’écoula bien du temps avant que mes recherches fussent suivies de quelque résultat positif.

Enfin, un des derniers beaux jours de l’été, je me reposais de la fatigue de mes études sérieuses, et je m’amusais à pêcher dans ces eaux où j’avais si souvent navigué lorsque j’étais enfant. J’étais accompagné de plusieurs dignes bourgeois de ma ville natale, parmi lesquels se trouvaient plus d’un illustre membre de la commune dont les noms, si j’osais les citer, feraient honneur à mes pages modestes. Notre pêche ne produisait rien ; le poisson ne mordait pas franchement à l’hameçon, et nous changeâmes souvent de place sans être plus heureux. À la fin nous jetâmes l’ancre à l’ombre d’une chaîne de rochers sur les côtes, à l’est de l’île de Manhatta. La journée était fort chaude. L’eau coulait près de nous sans qu’il se formât une vague, même sans que la surface fût ridée. Tout était si calme et si tranquille, qu’il était rare de voir l’alcyon se laisser tomber de la branche d’un arbre desséché, et après être resté quelques instants en l’air pour prendre ses mesures, plonger dans l’eau limpide et y saisir sa proie. Tandis que nous nous reposions dans notre bateau, engourdis à moitié par le calme brûlant de la journée et par le peu d’intérêt que nous offrait la pêche, un homme de notre compagnie, un digne alderman 4 succomba au sommeil, et, tout en dormant, il laissa son hameçon s’enfoncer jusqu’au fond de l’eau. En s’éveillant, il s’aperçut qu’il avait fait une capture importante, à en juger par le poids. Il la souleva, et nous fûmes très surpris de trouver un long pistolet d’une forme bizarre et étrangère, qui, s’il fallait en juger par la rouille qui l’avait attaqué, et par l’état de sa monture rongée des vers et couverte de coquillages, avait depuis longtemps été enseveli dans les flots. Cette apparition inattendue d’un instrument de guerre, devint un sujet de nombreuses conjectures pour mes pacifiques amis. L’un supposa que le pistolet avait été jeté là pendant les guerres de la révolution ; l’autre, d’après la singularité de sa forme, crut qu’il avait appartenu à quelque voyageur des premiers temps de l’existence de la colonie, peut-être au fameux Adrien Block qui explora le détroit et qui découvrit l’île de Block, depuis si renommée pour la bonté de ses fromages. Mais un troisième, après l’avoir examiné attentivement, décida qu’il était de fabrique espagnole.

« Je parie, dit-il, que si ce pistolet pouvait parler il nous conterait d’étranges histoires sur les rudes combats livrés aux Dons 5. Je ne doute pas que ce ne soit une relique des anciens flibustiers. . . . Qui sait s’il n’a pas appartenu à Kidd lui-même ? »

« Ah ! ce Kidd était un fameux compère, s’écria un vieux pêcheur de baleine du cap de Cod, à la face bronzée. Il y a sur lui une vieille chanson, bien jolie, qui a pour refrain :

Mon nom est Kidd, le fameux capitaine :

Je voguais, je voguais.

« Et quand il conte ensuite de quelle manière il gagna les bonnes grâces du diable en enterrant la Bible :

Mon nom est Kidd, le fameux capitaine :

Je voguais, je voguais.

Écoutez-moi : l’histoire est bien certaine ;

Je voguais, je voguais.

J’enterrai, pour plaire au diable,

Une Bible au fond du sable ;

Je voguais, je voguais.

« Mille poissons ! si je croyais que ce pistolet eût appartenu à Kidd, j’y attacherais un grand prix, pour la curiosité du fait. Cela me rappelle l’histoire d’un gaillard qui déterra de l’argent caché par Kidd : un de mes voisins avait écrit cette histoire, et je l’ai apprise par cœur. Comme aussi bien le poisson ne veut pas mordre à l’hameçon, je vais vous la raconter : cela nous fera passer le temps. »

Après avoir dit ces mots, il nous fit le récit suivant.

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