‹ Contes d'un voyageur Tome IVChapitre 7 sur 9 · Chapitre 7 Le diable et Tom Walker

Chapitre 7 Le diable et Tom Walker

A quelques milles de Boston, dans le Massachusetts, se trouve un bras de mer profond qui pénètre à plusieurs milles dans l’intérieur du pays, en s’éloignant de la baie de Charles, et qui se termine en marécage au milieu d’un bois épais. D’un côté de ce bras de mer est un joli bocage bien sombre ; de l’autre côté le sol monte rapidement, depuis le bord de l’eau jusqu’à une haute colline, sur laquelle s’élèvent de distance en distance des chênes très vieux et d’une énorme taille. D’après les vieilles traditions, Kidd le pirate avait enterré un trésor considérable au pied d’un de ces arbres gigantesques. Le bras de mer offrait des facilités pour amener ses richesses secrètement la nuit, dans un bateau, jusqu’au bas de la montagne ; la situation élevée du lieu permettait de voir au loin si personne n’approchait ; tandis que ces arbres si remarquables servaient d’indications certaines pour retrouver aisément la place. Les chroniques disaient de plus que le diable avait présidé à l’opération et qu’il avait pris ces richesses sous sa garde : d’ailleurs, on sait bien qu’il en est toujours ainsi des trésors enterrés, surtout lors qu’ils sont mal acquis. Quoiqu’il en soit, Kidd ne revint jamais reprendre ses richesses ; puisque, peu de temps auprès, il fut arrêté à Boston, conduit en Angleterre et pendu comme pirate.

Environ vers l’année 1727, à l’époque où il y eut tant de tremblements de terre à la Nouvelle-Angleterre, qui secouèrent plus d’un grand pécheur de manière à le faire tomber à genoux, vivait, près de l’endroit que je viens de décrire, un homme maigre et avare qui s’appelait Tom Walker. Il avait une femme aussi avare que lui. Tous deux étaient tellement avides qu’ils s’étudiaient à se voler l’un l’autre. Tout ce que la femme pouvait attraper, elle le cachait : si elle entendait une poule glousser, elle ne perdait pas un instant pour s’emparer de l’œuf nouvellement pondu. Le mari était sans cesse à la recherche des cachettes de sa digne moitié, et, il y avait entre eux maint débat très violent sur ce qui aurait dû leur appartenir en commun. Ils habitaient une maison isolée, d’un aspect délabré, et qui avait, pour ainsi dire, un air de famine. Quelques plantes de sabine, emblèmes de stérilité, croissaient çà et là dans les environs ; jamais on ne voyait sortir de fumée de la cheminée ; jamais un voyageur ne s’arrêtait à la porte. Un malheureux cheval, dont les côtes étaient aussi distinctes que les barres d’un gril, parcourait à pas lents une prairie, ou un maigre tapis de mousse couvrant à peine des lits de cailloux, tantalisait sa faim sans l’assouvir. Quelquefois la pauvre bête appuyait sa tête sur la haie, et regardait piteusement les passants, comme s’il eût demandé qu’on le délivrât de ce pays de disette.

La maison, ainsi que ses habitants, avait un mauvais renom. La femme de Tom, véritable dragon, du caractère le plus violent, avait le verbe haut et le bras vigoureux. On entendait souvent sa voix dominer dans ses discussions verbales avec son mari : et le visage du pauvre diable portait quelquefois des signes qui prouvaient que le combat ne s’était pas borné aux paroles. Personne n’aurait osé intervenir dans leurs querelles. Le voyageur solitaire frissonnait à leurs cris et à leurs horribles invectives : jetant un regard de côté sur l’antre de la discorde, il se hâtait de continuer son chemin, et, s’il était encore garçon, il se félicitait de son célibat.

Un jour que Tom Walker était allé dans une partie du pays assez éloignée de sa maison, il prit pour s’en retourner un petit sentier à travers, le marécage, qui, à ce qu’il croyait, lui abrégerait le chemin. Mais, comme bien de petits sentiers, ce n’était qu’une fausse route. Le marais était planté de pins mélancoliques et de Pérusses 1, dont plusieurs avaient quatre-vingt-dix pieds de haut. Leur épais feuillage interceptant le jour en plein midi, avait fait de ce lieu la retraite de tous les hiboux des environs. À chaque pas il y avait des trous et des fondrières, recouvertes, pour la plupart, d’herbes et de mousse, dont la surface verdoyante et perfide attirait le voyageur dans des bourbiers pleins d’une vase épaisse et noire. Il y avait aussi des flaques d’eau stagnante, asiles des grenouilles, des serpents d’eau et des crapauds ; tandis que des troncs de pins plongés dans les mares et à moitié pourris, semblaient autant de petits crocodiles dormant dans la fange.

Tom cherchait avec précaution son chemin à travers cette perfide forêt ; sautant d’une touffe de joncs à l’autre, et de racines en racines, marche-pieds mal affermis au milieu de fondrières profondes. Avec l’adresse d’un chat, il longeait les troncs renversés, effrayé de temps en temps du cri d’un hibou, ou d’un canard sauvage, qui prenait son vol de quelque étang solitaire. Il arriva enfin à une pointe de terre ferme, qui, du milieu des marais, paraissait une péninsule : c’était autrefois une des retraites les plus sûres des Indiens pendant leurs guerres avec les premiers colons. Ils y avaient construit une espèce de fort, qu’ils regardaient comme à peu près inexpugnable, et qui leur servait de refuge pour leurs femmes et leurs enfants. Il ne restait plus du fort indien que quelques poteaux, enfoncés par degrés jusqu’au niveau de la terre environnante, et déjà recouverts en partie par des chênes, des sycomores et d’autres arbres des forêts, qui contrastaient avec les pins noirâtres du marais.

Il était déjà bien tard quand Tom Walker arriva près du vieux fort ; il s’arrêta quelques instants pour se reposer. Tout autre que lui eût craint de rester dans cet endroit triste et solitaire ; car le peuple en avait mauvaise opinion, d’après les traditions, depuis le temps des guerres avec les Indiens : on assurait que les sauvages y avaient tenu leurs assemblées magiques, et qu’ils y avaient offert des sacrifices au malin esprit.

Mais Tom Walker n’était pas homme à se troubler de craintes de ce genre. Il s’assit quelque temps sur le tronc d’un arbre renversé, écoutant le cri du crapaud, et remuant avec son bâton de voyage une butte noirâtre qui était à ses pieds. Comme il retournait la terre sans y songer, son bâton toucha quelque chose de dur ; il le retira, et voyez ! Un crâne fendu au fond duquel se trouvait un Tomahaav 2 se présente à ses regards. La rouille qui couvrait l’arme indiquait le temps qui s’était écoulé depuis que ce coup mortel avait été donné, c’était un triste souvenir du combat terrible qui s’était livré dans ce dernier retranchements des guerriers indiens.

« Humph », dit Tom Walker en le secouant, pour en faire tomber la boue.

— « Laisse-là ce crâne ! » dit une voix brusque. Tom leva les yeux et vit un grand homme noir, assis en face de lui, sur le tronc d’un arbre. Tom fut extrêmement surpris, car il n’avait vu ni entendu venir personne ; et il fut encore plus étonné quand il s’aperçut, autant que l’obscurité le permettait, que l’étranger n’était ni nègre ni Indien. À la vérité, il portait une espèce de costume indien, et une ceinture rouge entourait son corps. Son visage n’était ni noir, ni cuivré ; mais il était terne, basané, et souillé de suie, comme celui d’un homme habitué à travailler devant le feu ardent de la forge. Il avait une forêt de cheveux noirs et épais qui lui descendaient de la tête dans tous les sens, et il portait une hache sur son épaule.

Il fixa un instant sur Tom ses deux grands yeux rouges.

« Que viens-tu faire sur mes terres ? » dit l’homme noir, d’une voix rauque, et avec une espèce de grognement.

« Vos terres ! répondit Tom, en ricanant, elles ne sont pas plus à vous qu’à moi ; elles appartiennent au diacre Peabody. »

« Que le diacre Peabody soit damné ! reprit l’étranger, comme je me flatte qu’il le sera, s’il ne songe pas un peu plus à ses péchés et un peu moins à ceux de ses voisins. Regarde là-bas, et vois comment se porte le diacre Peabody. »

Tom suivi la direction indiquée par l’étranger, et vit un des grands arbres dont l’extérieur était beau et le feuillage verdoyant, mais dont le cœur était pourri : il s’aperçut en même temps qu’il était coupé presque de part en part, de manière que le premier vent un peu fort devait le jeter à terre. Sur l’écorce de l’arbre était gravé le nom du diacre Peabody, homme distingué, qui avait amassé de grandes richesses en trompant les Indiens dans le commerce qu’il faisait avec eux. Tom regarda autour de lui, et il s’assura que la plupart des grands arbres portaient le nom de quelque homme éminent de la colonie, et que tous étaient plus ou moins entamés par la cognée. Celui sur lequel il était assis, et qui venait évidemment de tomber à l’instant, portait le nom de Crowninshield ; et il se rappela que c’était ainsi que se nommait un homme très riche, qui faisait un mauvais emploi d’une fortune immense, acquise, disait-on tout bas, dans le métier de flibustier.

« Il est prêt à brûler ! dit l’homme noir, avec un grognement de triomphe. Tu vois que j’ai une bonne provision de bois de chauffage pour l’hiver. »

— « Mais de quel droit, dit Tom, abattez-vous le bois du diacre Peabody ? » – « D’un droit bien antérieur au sien, répondit l’étranger. La forêt m’appartenait longtemps avant que votre race à face blanche mît le pied sur cette terre. »

— « Et si j’ose vous le demander, comment vous appelez-vous ? reprit Tom. » – « Oh ! j’ai plusieurs noms. Dans quelques pays je suis le chasseur sauvage ; dans d’autres, le mineur noir ; dans celui-ci on m’appelle le bûcheron noir. C’est à moi que les hommes rouges consacrèrent cet endroit ; c’est en mon honneur qu’ils y rôtissaient de temps en temps un blanc, pour me faire un sacrifice qui fût agréable à mon odorat. Depuis que les hommes rouges ont été exterminés par vous, sauvages blancs, je me plais aux persécutions contre les quakers et les anabaptistes ; je suis le patron, l’instigateur des marchands d’esclaves, et le grand maître des sorcières de Salem. »

« Si je ne me trompe, dit brusquement Tom, il résulte de tout cela que vous êtes celui que l’on appelle communément le diable. »

« Lui-même, à votre service », reprit l’homme noir, en inclinant la tête d’un air presque poli.

Tel fut, s’il faut s’en rapporter à la chronique, le commencement de l’entretien, quoiqu’il soit d’un ton trop familier pour qu’on puisse le croire. Une rencontre avec un personnage si étrange, dans ce lieu sombre et solitaire, était bien faite pour ébranler les nerfs ; mais Tom avait du courage ; il ne s’effrayait pas aisément ; et il avait vécu si longtemps avec une harpie de femme, qu’il ne redoutait plus le diable.

On dit qu’après ce préambule, ils eurent une longue et sérieuse conversation, pendant que Tom retournait à la maison. L’homme noir lui parla de grandes sommes d’argent que Kidd le pirate avait enfouies sous les chênes du monticule, non loin des marais. Toutes ces richesses étaient à sa disposition et sous sa protection spéciale : personne ne pouvait les posséder, s’il ne se l’était d’abord rendu propice. Il offrit de les mettre au pouvoir de Tom Walker, car il avait conçu pour lui une affection toute particulière ; mais elles ne lui seraient accordées qu’à de certaines conditions. Il est facile de supposer quelles étaient ces conditions, quoique Tom ne les ait jamais fait connaître. Elles devaient être fort dures, car il demanda du temps pour y réfléchir, et il n’était pas homme à reculer devant des bagatelles quand il y avait de l’argent en perspective. Lorsqu’ils furent à l’extrémité du marais, l’étranger s’arrêta. – « Quelle preuve puis-je avoir de la vérité de tout ce que vous m’avez dit ? » demanda Tom. – « Voilà ma signature », répondit l’homme noir, en imprimant son doigt sur le front de Walker. Après avoir prononcé ces mots, il retourna au plus épais du bois, et, d’après ce que dit Tom, il sembla s’enfoncer dans la terre, d’abord un peu, puis plus bas, plus bas encore, jusqu’à ce qu’il n’y eût en vue que ses épaules et sa tête, qui bientôt disparurent aussi.

Quand Tom fut rentré chez lui, il trouva l’empreinte noire du doigt, pour ainsi dire brûlée, sur son front ; jamais il ne parvint à l’effacer.

La première nouvelle que lui conta sa femme, ce fut la mort subite d’Absalon Crowninshield, le riche flibustier. Elle fut annoncée dans les journaux avec l’élégante phrase ordinaire : « Un grand homme est tombé dans Israël. »

Tom se souvint de l’arbre que son ami noir venait d’abattre, et qui était prêt à brûler. « Que le flibustier soit grillé, dit Tom : que m’importe ? » Il fut alors convaincu que tout ce qu’il avait entendu et vu n’était pas une illusion.

Il n’avait pas coutume de mettre sa femme dans sa confidence ; mais comme ceci était un secret pénible, il le partagea volontiers avec elle. Toute l’avarice de sa digne moitié fut réveillée quand il parla d’or caché ; elle pressa vivement son mari de conclure avec l’homme noir, et de s’assurer un trésor qui les enrichirait pour toute la vie. Quelque désir que Tom eût d’abord de se livrer au diable, il résolut d’y renoncer, de peur de faire plaisir à sa femme ; il refusa donc tout net, par pur esprit de contradiction. Il s’ensuivit un grand nombre de querelles violentes ; mais plus elle insistait, et plus Tom s’affermissait dans la résolution de ne pas se damner pour l’amour d’elle.

À la fin elle conçut le dessein de terminer l’affaire pour son propre compte ; et, si elle réussissait, de garder tout le profit pour elle seule. Aussi intrépide que son mari, elle se rendit au vieux fort indien, sur la fin d’un jour d’été. Elle fut absente pendant plusieurs heures. À son retour elle fut sombre, et réservée dans ses réponses ; elle dit quelque chose d’un homme noir qu’elle avait rencontré entre chien et loup, et qui était occupé à couper le pied d’un grand arbre ; cet homme, d’assez mauvaise humeur, n’avait pas voulu en venir à un engagement : il fallait qu’elle retournât avec une offrande propitiatoire ; mais elle s’abstint de dire quelle était cette offrande.

Le lendemain, vers le soir, elle se dirigea de nouveau vers le marais, avec son tablier pesamment chargé. Tom l’attendit longtemps, mais il l’attendit en vain ; minuit sonna ; elle ne revint point : le matin, le midi, la nuit se succédèrent, sans qu’elle fût de retour. Tom devint extrêmement inquiet de sa femme, surtout lorsqu’il s’aperçut qu’elle avait emporté dans son tablier les couverts, la tabatière d’argent, et tous les objets de prix qui fussent portatifs. Une autre nuit s’écoula et fut suivie d’une autre matinée ; mais point de femme. En un mot, on n’entendit plus jamais parler d’elle.

Personne n’a su quel fut réellement son sort, parce que tout le monde prétendit le savoir. C’est un de ces faits qui sont devenus obscurs par les variations de nombreux historiens. Les uns assurèrent qu’elle s’était égarée dans l’impraticable labyrinthe du marais, et qu’elle s’était enfoncée dans quelque fondrière ou dans quelque bourbier ; d’autres, plus médisants, soupçonnaient qu’elle s’était sauvée avec les dépouilles de la maison conjugale, et qu’elle avait passé dans quelque province éloignée ; tandis que d’autres encore pensaient que le tentateur l’avait attirée dans une mare profonde, au bord de laquelle on avait trouvé le chapeau de la dame. À l’appui de cette version, on disait que l’on avait vu sortir des marécages, le même soir, un grand homme noir, dont les regards étaient triomphants et farouches, qui portait une hache sur l’épaule, et un paquet enveloppé dans un tablier de couleur.

L’histoire la mieux établie et la plus probable nous apprend, au reste, que Tom Walker devint si inquiet du sort de sa femme et de son argenterie, qu’il résolut enfin d’aller les chercher au fort indien. Pendant toute une longue après-dînée d’été, il visita cet endroit si sombre : mais il n’y trouva pas de femme ; il l’appela plusieurs fois par son nom ; mais elle ne se fit pas entendre. Les oiseaux seuls répondaient à la voix de Tom, ou bien la grenouille qui coassait d’un ton dolent dans un étang voisin. À la fin, dit-on, à la dernière heure du crépuscule, quand les hiboux commencent à huer, et que les chauves-souris se mettent à voltiger, l’attention de Tom fut attirée par les cris de corbeaux qui volaient autour d’un cyprès. Il leva les yeux ; il vit un paquet lié dans un tablier de couleur, suspendu aux branches de l’arbre, et un grand vautour perché a côté, comme s’il fût chargé de le garder. Tom sauta de joie, car il reconnaissait le tablier de sa femme, et il supposa qu’il contenait les objets les plus précieux de son ménage.

« Emparons-nous de notre propriété, dit-il, tout consolé, et nous tâcherons de nous passer de la femme.

Comme il montait à l’arbre, le vautour déploya ses larges ailes et vola vers les ombrages épais du bois, en jetant des cris perçants. Tom saisit le tablier ; mais quel horrible spectacle !… il n’y trouva qu’un cœur et un foie !

Voilà, si l’on en croit la tradition la plus authentique, tout ce que l’on put retrouver de la femme de Tom Walker. Elle avait probablement essayé de traiter l’homme noir comme elle était habituée de traiter son mari ; mais, quoiqu’en général une harpie de femme soit considérée comme de force égale avec le diable, il paraît qu’en cette occasion elle eut le dessous. Elle devait cependant n’avoir été battue qu’après une vigoureuse défense, car on dit que Tom remarqua de profondes traces d’un pied fourchu alentour de l’arbre, et qu’il trouva plus d’une poignée de cheveux, qui semblaient avoir été arrachées de la crinière épaisse et noire de l’homme des bois. Tom connaissait, par expérience, la vaillance de sa femme. Il leva les épaules, en voyant ces vestiges d’un combat terrible. Oh ! ah ! se dit-il à part soi, le pauvre diable a passé un mauvais quart d’heure ! »

Tom se consola de la perte de son argenterie, par la perte de sa femme, car c’était un homme de grand caractère ; il éprouva même un sentiment de reconnaissance pour l’homme noir, qui semblait lui avoir donné une preuve d’affection ; il chercha, en conséquence, à se lier plus intimement avec lui ; mais ce fut d’abord sans succès : le vieux magot noir se tenait sur la réserve ; car, quoiqu’on en dise, il ne vient pas toujours quand on l’appelle ; il sait quelle carte il doit jouer quand il veut être sûr de son jeu.

À la fin, toujours selon la chronique, quand l’attente eut porté à son comble l’impatience de Tom Walker, et l’eut préparé, à tout accorder plutôt que de ne pas obtenir le trésor promis, il rencontra un soir l’homme noir, dans son costume ordinaire de bûcheron, la cognée sur l’épaule, parcourant le bord du marais, et fredonnant une chanson. Il affecta de recevoir les avances de Tom d’un air très indifférent, lui fit des réponses sèches et reprit sa chanson.

Peu à peu, cependant, Tom parvint à le ramener au sujet et à balbutier quelques mots sur l’engagement à former pour posséder le trésor du pirate. Il y avait une condition qu’il est inutile d’énoncer, puisqu’elle est en général sous-entendue chaque fois que le diable accorde des faveurs ; mais il y en avait encore d’autres de moindre importance, et auxquelles il tenait avec beaucoup d’opiniâtreté. Il insistait pour que l’argent trouvé par son intercession fût employé à son service. En conséquence, il proposa d’abord à Tom d’en faire usage pour le trafic des noirs ; c’est-à-dire, qu’il armerait un vaisseau pour la traite des esclaves. Tom refusa tout net ; il n’avait pas la conscience fort susceptible, mais le diable lui-même ne put l’engager à se faire marchand d’esclaves.

Trouvant Tom si délicat sur ce point, il n’insista pas davantage ; en revanche, il lui proposa de devenir usurier ; car le diable aime beaucoup à voir augmenter le nombre des usuriers, qu’il regarde comme des sujets qui lui appartiennent spécialement.

Tom ne fit aucune objection ; ceci était précisément de son goût.

— « Vous ouvrirez un comptoir de courtier à Boston, le mois prochain ? dit l’homme noir. »

— « Je le ferai dès demain, si vous voulez », répondit Tom Walker.

— « Vous prêterez à deux pour cent par mois ? »

— Oh ! j’en prendrai quatre ! » rreprit Tom.

— « Vous extorquerez des billets, vous vous ferez donner des hypothèques, vous amènerez le marchand à la banqueroute… »

— « Je le mènerai au diable », s’écria Tom Walker.

— « Vous êtes l’usurier à qui je donnerai mon argent, reprit l’homme noir avec transport : quand voulez-vous les fonds ? »

— « Cette nuit même. »

— « Soit ! dit le diable. »

— Soit ! dit Tom Walker. » – Ils se secouèrent la main et le marché fut conclu.

Peu de jours après, on vit Tom Walker assis à son bureau, dans un comptoir de Boston. Sa réputation d’homme bien fourni d’espèces, qui prêtait de l’argent sur bonne caution, se répandit bientôt. Chacun se rappelle encore l’époque où Belcker était gouverneur, et où l’argent était si rare. C’était le temps du papier monnaie. Le pays avait été inondé de billets du gouvernement ; la fameuse banque territoriale s’était établie ; la rage des spéculations se répandait partout, et tout le monde était possédé de la manie de former de nouveaux établissements, et de bâtir des villes dans les déserts : des agioteurs en terres arrivaient avec des diplômes de concession de territoires, de villes et de contrées riches comme l’Eldorado, de territoires dont personne ne savait la situation, mais que tout le monde était empressé d’acheter. En un mot, la fièvre de spéculation, qui de temps en temps s’empare de ces pays, était montée à un degré très alarmant, et chacun rêvait de fortunes immenses venues de rien. Comme à l’ordinaire, cette fièvre se dissipa ; les rêves s’évanouirent, et avec eux les fortunes imaginaires. Les malades restèrent dans un état de langueur, et tout le pays retentit du cri : les temps sont bien durs !

C’est à cette favorable époque de détresse, que Tom Walker s’établit comme usurier à Boston. Sa porte fut assiégée de clients. L’homme malheureux et l’aventurier, le spéculateur extravagant, l’agioteur songe creux, le négociant imprudent, le marchand dont le crédit chancelait ; en un mot, tous ceux qui étaient forcés de se procurer de l’argent par des moyens désespérés et à tout prix, affluèrent bientôt chez Tom Walker. Ainsi Tom devint de droit l’ami de tout nécessiteux, et il agit en ami, c’est-à-dire qu’il exigea de forts intérêts et de bons gages. Plus l’emprunteur était gêné, plus les conditions étaient dures. Il accumulait les lettres de change et les hypothèques ; il pressurait ses liens peu à peu, et finissait par les renvoyer de chez lui secs comme des éponges.

De cette manière, l’argent multipliait entre ses mains. Tom devint puissamment riche, et il relevait la crête quand il paraissait à la Bourse. Selon l’usage, et par pure ostentation, il bâtit une belle et grande maison ; mais, par avarice, la plus grande partie ne fut pas achevée, ou elle resta sans meubles. Dans l’excès de son faste, il prit un équipage ; mais les chevaux qui le trainaient mouraient presque de faim : et au bruit que faisaient en criant autour des essieux les roues qui n’étaient jamais graissées, on aurait cru entendre les plaintes des pauvres débiteurs qu’il pressurait.

Comme il vieillissait, cependant, il devint inquiet ; il possédait les biens de ce monde, mais il aurait voulu s’assurer aussi les biens d’une autre vie. Il ne se rappelait qu’avec un sentiment de regret le marché conclu avec son ami l’homme noir, et il se mettait l’esprit à la torture pour se soustraire aux conditions : en conséquence, il devint tout à coup un vrai pilier d’église : il priait à haute voix et avec véhémence, comme si l’on gagnait le ciel par la force des poumons. Tout le monde pouvait juger du nombre de péchés qu’il avait commis dans la semaine, par l’éclat de ses dévotions le dimanche. Les paisibles chrétiens qui suivaient modestement et avec persévérance la route de Sion, s’adressaient à eux-mêmes des reproches en se voyant devancés dans la carrière par ce nouveau converti. Tom était aussi rigide en matières religieuses qu’en affaires d’argent ; il était le surveillant sévère et le censeur de tous ses voisins ; il semblait croire que les péchés inscrits à leur compte se portaient à son actif, pour lui, à l’autre page. Il chercha même à faire revivre les persécutions contre les quakers et les anabaptistes ; en un mot, le zèle religieux de Tom devint aussi célèbre que ses richesses.

Cependant, en dépit de sa scrupuleuse attention à remplir des devoirs extérieurs, Tom craignait en secret que le diable, après tout, ne réclamât ce qui lui était dû. Aussi, pour ne pas être pris au dépourvu, à ce que l’on prétend, il portait toujours une petite Bible dans la poche de son habit. Il avait aussi une Bible, format in-folio, posée sur le pupitre dans son comptoir, et dans laquelle on le voyait lire au moment où l’on venait lui parler d’affaires. Il avait alors pour coutume de laisser ses lunettes vertes pour marquer l’endroit où il en était resté, tandis qu’il s’occupait à traiter un marché usuraire.

Quelques personnes disent que Tom devint un peu timbré sur ses vieux jours, et que sentant sa fin s’approcher, il avait enterré les pieds en l’air un de ses chevaux, sellé, bridé, et nouvellement ferré ; parce qu’il supposait qu’au dernier jour, le monde se renverserait sens dessus dessous, et qu’alors il trouverait son cheval prêt à être monté ; il était décidé, au pis aller, à faire courir ainsi après lui son ancien ami. Ceci, toutefois, est probablement un conte de vieilles femmes.

S’il prit une telle précaution, elle fut totalement superflue ; c’est au moins ce qu’assure la vieille et authentique légende, qui termine son histoire de la manière suivante.

Dans une brûlante après-dînée de la canicule, au moment où s’élevait un terrible orage, Tom était assis dans son comptoir, en bonnet de toile blanche et en robe de chambre de soie des Indes. Il allait s’emparer d’une hypothèque, et ruiner ainsi complètement un malheureux spéculateur en terre, pour lequel il avait montré la plus vive amitié.

Le pauvre homme le suppliait de lui accorder un délai de quelques mois. Tom se fâcha et lui refusa même un seul jour.

— « Ma famille sera ruinée et réduite à la mendicité », dit le spéculateur.

— « Charité bien ordonnée commence par soi-même, répondit Tom. Il faut que je songe à moi dans ces temps si durs. ».

— « Vous avez tiré de moi tant d’argent ! » reprit le spéculateur.

Tom perdit à la fois toute patience et tout sentiment de piété.

— « Que le diable m’emporte, dit-il, si je gagne un liard sur vous ! »

Au même instant, on entendit frapper, à la porte de la rue, trois violents coups. Tom sortit pour voir ce que c’était. Un homme noir tenait un cheval noir qui hennissait et piétinait d’impatience.

« Tom, il faut partir », dit rudement l’homme noir. Tom fit un pas en arrière ; mais il était trop tard. Il avait laissé sa petite Bible au fond de la poche de son habit ; et sa grosse Bible, sur son pupitre, était enterrée sous les actes hypothécaires dont il s’occupait ; jamais pécheur ne fut pris plus au dépourvu. L’homme le hissa comme un enfant sur la selle, et il donna un coup de fouet au cheval qui se mit au galop, emportant Tom au milieu de l’averse d’orage. Les commis posèrent leur plume derrière l’oreille et se placèrent aux croisées pour le suivre de l’œil. « Tom galopait toujours, et traversait les rues ; à chaque moment son bonnet blanc s’agitait sur sa tête ; sa robe de chambre flottait au gré du vent, tandis que son coursier faisait jaillir le feu sous ses pieds. Quand les commis allèrent voir où était l’homme noir, il avait disparu.

Tom Walker ne revint jamais pour décréter l’hypothèque. Un paysan, qui habitait la lisière du marais, raconta qu’au plus fort de l’orage il avait entendu sur la route le bruit des pas d’un cheval au galop ; que lorsqu’il courut à la fenêtre, il vit une figure semblable à celle que je viens de décrire, sur un cheval qui, courant à travers les champs, par dessus les collines, se rendait au marais près du vieux fort indien ; et que, peu d’instants après, le tonnerre tomba dans cette direction et parut mettre toute la forêt en feu.

Les bons habitants de Boston secouèrent la tête et haussèrent les épaules ; mais ils avaient été si habitués aux sorcières, aux revenants et à tous les tours que jouait le diable sous divers déguisements, depuis l’origine de la colonie, qu’ils ne furent pas aussi frappés d’horreur qu’on aurait pu s’y attendre Des commissaires furent chargés de vérifier l’état des biens de Tom. Il n’y eut là, cependant, rien à administrer. À l’ouverture des coffres, ou trouva toutes les obligations, tous les titres de rente et d’hypothèques réduits en cendre. Au lieu d’or et d’argent, le coffre fort était plein de raclures et de copeaux : deux squelettes remplaçaient à l’écurie, les deux chevaux presqu’affamés, et le lendemain le feu prit à la maison, qui fut brûlée de fond en comble.

Telle fut la fin de Tom Walker et de sa fortune mal acquise. Que les avides usuriers ne perdent pas le souvenir de son histoire. L’authenticité n’en peut pas être révoquée en doute ; on voit encore de nos jours, sous les chênes, le trou d’où Tom retira l’argent de Kidd ; et pendant les nuits d’orage, le marais voisin et le vieux fort indien sont souvent visités par une figure à cheval, en robe de chambre et en bonnet blanc ; c’est sans doute l’âme souffrante de l’usurier. Enfin cette histoire est pour ainsi dire passée en proverbe : c’est l’origine de cette phrase populaire, si répandue dans la nouvelle Angleterre, le diable et Tom Walker.

Voilà, autant que je puis m’en souvenir, la substance du récit fait par le pêcheur de baleine du cap Cod. Il y avait encore plusieurs détails vulgaires que j’ai omis et qui nous firent passer la matinée d’une manière très amusante, jusqu’à ce que la marée, n’étant plus favorable à la pêche, nous résolûmes d’aller à terre, et d’y jouir de la fraîcheur sous les arbres, en attendant que l’ardeur du midi fût passée.

Nous abordâmes donc à une partie délicieuse de l’île de Manhatta dans le lieu abrité et couvert de bocages, qui autrefois appartenait à la famille des Hardenbroek. C’était un endroit que j’avais vu souvent, lors des expéditions maritimes de mon enfance. Non loin du point où nous nous arrêtâmes, on voyait, dans le revers d’un banc de sable, un vieux tombeau de famille hollandaise qui avait été, pour mes compagnons d’école, un sujet de terreur et de traditions fabuleuses. Nous y avions jeté un regard pendant un de nos voyages sur les côtes, et nous avions tressailli de frayeur à la vue de cercueils réduits en poussière, et remplis d’ossements pétrifiés ; mais ce qui le rendait plus terrible à nos yeux, c’est qu’il avait, en quelque sorte, du rapport avec cette carcasse de vaisseau pirate qui pourrissait sur les rochers de Hell-Gate. Cet endroit écarté n’était pas étranger non plus à certaines histoires de contrebandiers, qui remontaient surtout à l’époque où le terrain appartenait à un bourgeois, appelé Provost argent comptant : c’était un homme dont on disait tout bas qu’il avait entretenu un commerce mystérieux, avec les pays situés au-delà des mers. Tout cela, cependant, s’était confondu dans nos esprits et y avait laissé cette impression vague que font éprouver ordinairement les histoires recueillies dans nos premières années.

Tandis que je réfléchissais sur ce sujet, mes compagnons avaient retiré de leur panier bien garni de quoi faire un repas, qu’ils disposèrent à l’ombre d’un immense châtaignier, sur la pelouse qui s’étend jusqu’au bord de l’eau. Là, nous nous reposâmes sur le frais tapis de verdure pendant les heures brûlantes du milieu du jour. Ainsi, mollement étendu sur l’herbe, et livré à cette douce rêverie, qui a pour moi tant de charmes, je rassemblai toutes ces idées confuses de mon enfance, concernant le lieu où nous nous trouvions, et pour amuser mes amis, je leur retraçai mes souvenirs comme les images imparfaites et vagues d’un songe. Quand j’eus fini, un bon vieux bourgeois, Jean Josse Vandermoere, le même qui jadis me conta les aventures de Dolf Heyliger 3, prit la parole et nous dit qu’il se rappelait une histoire d’argent enfoui, qui s’était passée dans ce voisinage, et qui avait beaucoup de rapport avec quelques-unes des traditions, qui avaient occupé mon enfance. Comme nous le connaissions pour un des conteurs les plus véridiques du pays, nous le priâmes de nous communiquer ces particularités ; en conséquence, tandis que nous nous délections à fumer une longue pipe du meilleur tabac de Blaise Moore, le véridique Jean-Josse Vandermoere raconta l’histoire suivante.

q