Chapitre 9 La neuvaine
Elle est notre amie à tous, la petite Simone, que nous voyons seulement à la campagne. Et voici les vacances revenues, et nous partons pour le château qu’elle habite. Je crois qu’elle me préfère, et je ne sais comment l’appeler, quand je la retrouve, si je dois dire : « mademoiselle », parce qu’elle a dix ans, ou dire : « Simone », parce qu’elle me sourit toujours de la même manière, qui est douce et confiante. Elle est beaucoup plus riche que nous, je ne l’ignore pas ; mes parents me l’ont répété, et je n’ai pas besoin qu’on me l’apprenne : dans son parc il y a de si beaux chênes, et des chevaux, et des massifs de fleurs qui forment des lettres, et une chèvre dressée à traîner un panier d’osier. Mais elle est seule, fille unique, privée de tapage, privée de se disputer, de crier, de dénicher des nids, d’échapper aux surveillances, qui sont d’autant plus inquiètes qu’elles ont moins d’objets à garder. Nous la plaignons entre nous. Elle m’a révélé son secret l’an dernier : « Je m’ennuie d’avoir tout pour moi. »
Sera-t-elle au château ?
Je ne comprends pas pourquoi mon père n’a pas fait atteler le break rouge. Ce cabriolet est si vieux ! La capote, en voyage, ressemble à une escarpolette. Il a un marchepied à deux étages et un fléchissement vers la droite qui lui vient de ma grande tante, brave femme un peu forte, qui s’assit là pendant trente ans, quarante peut-être. Et la peinture n’a pas été rajeunie. Pourquoi pas le break rouge, quand on va voir Simone ?
« Mettez vos gants, mes enfants ! » C’est toujours la même recommandation, au même endroit de la route, lorsqu’on aperçoit la barrière blanche, entre les deux rangs de platanes. Nos gants ! Mon Dieu ! Nous n’avons jamais le temps de les boutonner, ils ont si peu l’habitude de nos mains ! Simone ne quitte guère les siens que pour se mettre à table, parce que l’institutrice allemande le veut ainsi, et cela augmente la pitié que j’ai pour cette petite.
Oh ! le sable jaune !… Pas une herbe, quand il y en a tant chez nous dans les allées, même des pissenlits qui montent en graine ! La terre est rayée par les roues des voitures, martelée par le pied des chevaux, et les arbres y font des ombres raisonnables, des ombres rondes qui n’ont rien de fou. C’est le grand monde.
Où est la petite Simone ?
J’ai vu un pli de robe blanche qui dépassait l’ouverture de la porte lierrée, tout en bas, puis une tête d’enfant sérieuse qui se penchait vers le milieu, et qui s’illuminait, et qui riait, comme nous dans les bons jours.
« Ce sont eux, Gretchen ! Les voilà ! »
Gretchen l’a fait entrer au salon, pendant que le valet de pied, avec un air dont j’étais offensé, prenait la bride où il y avait un peu d’écume verte. Notre cheval avait mangé de l’herbe ! J’ai entendu s’éloigner le cabriolet vers la remise, et il m’a semblé qu’il rendait un son de ferraille bien bourgeois. La mère de Simone, au moment où nous montions les marches, le regardait sans doute passer. Un coin du rideau tremblait encore, tandis que nous nous avancions vers elle. J’étais rouge, mais elle fut aimable. Elle était de ces mères qui comprennent le jeu.
« Allez-vous amuser, mes enfants ! Tout est à vous. Gretchen, vous les ramènerez seulement à six heures, pour le dîner. Qu’ils n’aillent pas du côté de l’étang ! »
Nous sommes partis. Simone a déjà cette aisance de femme du monde qui intimide. Elle va devant, faisant les honneurs de la maison, du potager, du parc :
« Par ici, par là… À quoi désirez-vous jouer ? Au tennis ?
— Je ne sais pas ce que c’est, mademoiselle.
— Un jeu anglais. Mais cela ne fait rien : nous trouverons mieux. »
Nous ne connaissions guère les jeux anglais, mon frère ni moi ; nous ne savions que les jeux français, les grands, les simples, ceux qu’on invente au désert profond des champs. Elle portait ses cheveux sur le dos, si longs, si bien nattés et d’un châtain si clair, qu’au passage des clairières, à la coupure des allées, un éclair de rayons fauves descendait en se tordant de la nuque à la taille.
« Au volant, vous n’aimeriez pas ça ? Voulez-vous l’âne ?
— Oui, l’âne ! »
Elle s’était retournée, et, à la seule prière de ses yeux couleur de café, Gretchen était retournée vers le château pour chercher l’âne.
Dans l’ombre courte d’un taillis de chênes, nous attendions, elle, mon frère et moi. Et nous nous taisions, comme il arrive entre enfants dont les âmes ne sont pas mêlées d’habitude, et qui n’ont pas commencé à jouer. Alors ses paupières, qu’elle avait toutes légères et transparentes, s’abaissèrent sur ses yeux ; elle parut devenir mon aînée par un air de mélancolie que je n’avais point observé chez mes amies de son âge, et je vis la frange de ses cils blonds sur ses joues pâles.
« Monsieur René, me dit-elle en regardant le sable, si vous voulez me faire plaisir, vous viendrez avec moi dans ma forêt ; j’ai quelque chose à vous montrer. Vous pouvez m’aider.
— Il y a des loups ! dit mon frère.
— Non, pas de loups. Vous êtes trop jeune pour comprendre ; vous resterez avec Gretchen, mais votre frère aîné viendra, n’est-ce pas, et m’aidera ?
— Oui, mademoiselle. »
L’âne, tiré par la bride, n’obéissait que de deux pattes, et s’arc-boutait sur les deux autres pour ne pas avancer. À peine Simone l’eut-elle enfourché, qu’il devint souple.
« Vite en croupe, monsieur René !
— Où allez-vous, Simone ? Vous savez bien que madame a défendu… »
Le reste ne fut entendu que de mon frère, qui demeurait, et du taillis immobile dans la chaleur d’août. Nous galopions. Elle se tenait à ravir, droite sur le panneau de feutre. La paille de son chapeau se retournait au vent. J’avais un peu honte d’être en croupe, mais j’étais heureux d’avoir été choisi. Où allions-nous ? Elle prenait une allée coupant l’avenue, par un sentier à travers bois. Les branches fouettaient les cavaliers, et elle se protégeait de son coude levé ; les geais, mangeurs de glands, fuyaient en criant, et elle riait. L’épaisseur du taillis devint telle, que l’âne s’embarrassait dans les ronces et que nos genoux heurtaient les gaulis de chaque côté. Simone mit la bête au pas. Nous étions bien loin de Gretchen. Elle nous dirigea vers une cépée de chêne vert, ronde et grosse comme une meule de foin, sauta à terre, écarta d’un bras tout un pan de ramure, et dit :
« Regardez ! »
Le centre de la cépée était d’ombre si noire, que je ne vis rien d’abord. J’entrai un peu, la tête dans les feuilles, comme elle faisait, son chapeau touchant mes cheveux, et je découvris une statue de sainte Philomène, avec la flèche d’or sculptée dans le piédestal, et qui reposait sur le tronc coupé de l’yeuse, d’où toutes les branches avaient jailli. Autour du cou, la sainte portait un collier de roses enfilées, déjà fané ; deux lis de papier, attachés aux rameaux, se penchaient vers elle ; un peu de mousse couvrait la section du vieil arbre.
« C’est une chapelle », dit Simone.
Je l’entendais sans la voir. Je sentais le souffle de ses mots. Nous n’avions que deux ou trois feuilles entre nos visages, et nous regardions ensemble le fond de l’ombre.
« J’ai une grande dévotion à sainte Philomène, parce qu’elle était une jeune fille comme moi, et, je crois aussi, fille unique. Elle a dû connaître les mêmes souffrances.
— Vous souffrez ?
— D’être seule, et de me sentir tout chez moi, tout, le présent et l’avenir, la crainte et la joie… »
La voix de Simone devenait faible, hésitante, angoissée par un chagrin véritable. Si j’avais regardé ma voisine, elle aurait pleuré et se serait tue ; mais elle parlait comme en un rêve, en fixant la flèche d’or de sainte Philomène.
« Oh ! monsieur René, si vous saviez, quand on est seule, les idées qu’on se fait ! J’ai peur de mourir, à cause d’eux ! J’ai peur aussi qu’ils ne s’en aillent, mon père, ma mère, et j’y réfléchis des heures, quand je me promène, parce que je manque de frères et de sœurs avec lesquels je jouerais, comme vous. Jamais je ne cause avec Gretchen ; cela m’a tourné l’âme vers la tristesse. Peut-être que je suis orgueilleuse : quand on m’a grondée, je me sauve, et je viens ici, et je mets des heures à me consoler, et je ne réussis qu’à moitié. Si j’embrasse mon père ou ma mère, je sens que je les aime trop, et qu’ils m’aiment trop. Je prends la part des autres avec la mienne ; je suis gâtée ; je suis malheureuse. Alors j’ai commencé, voilà huit jours, une neuvaine qui finit ce soir…
— À quelle heure ?
— Huit heures et demie.
— Quand nous partirons… On doit atteler pour huit heures et demie… Et que demandez-vous à sainte Philomène ? »
Elle répondit par un accent de supplication :
« De n’avoir plus de cœur ! De n’avoir plus de cœur !… Mettez-vous à genoux avec moi, dites, monsieur René. Je vous ai amené pour que nous soyons deux ; je serai plus sûre d’obtenir… »
Les feuilles du chêne vert plièrent en égratignant la robe. Ce fut comme le bruit de trois ramiers partant au vol. Simone s’était laissé glisser à genoux. Elle me regardait d’en bas, un peu de côté, si affectueusement, que je ne lui résistai pas. Il m’en coûtait, cependant, de prier pour que Simone n’eût plus de cœur…
« Notre Père… Je vous salue, Marie… »
Les bois nous écoutaient. Un appel lointain montait du bas du parc. L’âne, derrière nous, tirait sur une pousse de frêne.
« Sainte Philomène, exaucez-moi ! »
Elle fit un grand signe de croix, se leva, resta un moment les yeux fermés.
« Je crois que je serai entendue, dit-elle ; je me sens plus froide déjà ! »
Bêtement, moi je lui pris la main, qu’elle m’abandonna avec un sourire.
« Je ne trouve pas, lui dis-je ; elle est moite. »
Nous revînmes aussitôt, elle grave et ne pressant plus son âne. Elle ne parlait plus ; seulement, dans les percées du parc, lorsque le château apparaissait, blanc sur les pelouses, elle cherchait avidement les fenêtres du bas, et son regard y demeurait attaché, forçant la jolie tête pâle à se tourner jusque vers moi et les nattes à entrer dans l’ardente rayée de soleil qui venait, rasant les taillis. Simone était triste.
La fin de l’après-midi s’en ressentit. Ce furent des promenades sans but et sans accès de galop, dans les avenues ; des jeux commencés sans entrain et interrompus capricieusement ; des distractions longues de Simone, qui oubliait de frapper sa boule de croquet ou de répondre à nos questions.
« On ne s’amuse guère, me dit mon frère en confidence.
— Tu es trop petit pour comprendre, voilà tout ! »
Il le crut, et ne s’amusa pas davantage.
Je voyais avec une crainte secrète s’avancer l’heure du dîner, et cette soirée où Simone n’aurait plus de cœur. Je ne me figurais pas bien ce que serait la petite Simone alors ; mais je sentais qu’elle serait changée en une autre, et le remords me venait d’avoir consenti à prier pour cette chose.
Le dîner se passa silencieusement pour nous. Le père ni la mère de Simone ne remarquèrent que leur fille mangeait à peine. Je ne voyais plus que les cils baissés de ses yeux et le cercle d’ombre autour, le cercle de fatigue et d’inquiétude qu’accusait encore la profusion des lumières. Elle frémissait à des mots qui n’eussent point ému une autre nature que la sienne. Je songeais : « Comme cela va la changer de n’avoir plus de cœur ! Pauvre Simone, elle n’a plus qu’une heure à souffrir ! Mais après, sera-t-elle aussi gentille et me fera-t-elle cette pitié qui fait que je l’aime ? »
Huit heures ! Il me semble que je suis encore dans ce grand salon, tendu de satin grenat, qui était sombre le soir, et immense. Les parents, groupés dans un angle, avaient oublié notre présence. La lampe les enveloppait de lumière, et je voyais cette figure souriante et fine de la mère de Simone, à qui mon père racontait une histoire de voisins ; je la voyais penchée, spirituellement tendue vers les mots qu’elle devinait avant de les entendre. Près de moi, dans les ténèbres presque complètes, Simone, enfoncée dans un fauteuil très large, très haut, les pieds ne touchant pas le parquet, avait l’air d’une statue de cire. Ses yeux ouverts, immobiles aussi, suivaient le balancier d’une pendule Louis XIV, en vieux cuivre, accrochée au mur éclairé, en face de nous. Elle avait les mains appuyées sur les deux chimères qui terminaient les bras du fauteuil, et ses doigts pâles remuaient seuls pour marquer les minutes qui nous séparaient de huit heures et demie. L’un après l’autre ils s’abattaient sur le bois comme sur une touche de clavier, et ils tremblaient après s’être posés. Mon frère dormait sur sa chaise. Le vent remuait des feuilles de lierre et de clématites derrière les volets clos. Une minute encore. J’eus la vision rapide de sainte Philomène, blanche comme Simone, enveloppée de toute l’ombre du chêne vert. Les ressorts de la pendule grincèrent, et la demi sonna.
« Je le crois, que j’achèterais volontiers un chien pareil ! dit à ce moment le père de Simone ; je donnerais en échange une demi-douzaine des miens ! »
Le châtelain, qui parcourait son journal, se mêla ainsi tout à coup à la conversation, et il se courba, ce qui fit entrer dans la lumière de l’abat-jour sa grosse tête sanguine hérissée de poils roux.
Simone était debout, la figure cachée dans ses deux mains. Oh ! la pauvre, qui n’avait plus de cœur ! Qu’allait-elle faire maintenant ? Qu’allait-elle dire ? J’épiais, pâle comme elle, l’instant où les deux mains tomberaient de devant ce visage…
Et elles tombèrent comme un peu de mousseline, lentement. Simone fixa les yeux sur son père. Ils me parurent plus grands que d’habitude. Ils devinrent brillants tout autour. Et glissant, légère, les bras demi-levés, elle courut à travers le salon, et se jeta au cou de son père, et fondit en larmes.
« Mon père ! mon père ! »
Il la repoussa doucement.
« Laisse-moi, Simone qu’as-tu encore ? »
Elle se redressa radieuse, confuse et jolie comme jamais je ne la verrai plus.
« Ah ! père chéri, dit-elle, c’est que j’avais fait une neuvaine, et elle a raté, et je vous aime plus qu’il y a huit jours ! »
Il ne comprit, je crois, qu’à moitié. J’étais seul à connaître le secret de Simone. Elle ne m’en a jamais dit d’autre.
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