20.2
Un matin, au réveil, le bruit courut qu’un détachement devait se rendre sur un col des Alpes où passait la ligne frontière. Un col, c’est beaucoup dire : c’est plutôt, à une altitude si élevée que l’ascension ne peut se tenter que par les beaux jours, une coupure dans les rocs dressés en aiguille et presque toujours voilés de nuages. Les soldats, qui ont une géographie à eux, nommaient cet endroit la Rencontre, parce que plusieurs fois il leur était arrivé de rencontrer là des compagnies piémontaises, venues de l’autre côté de la frontière. Leur amour-propre, les rivalités aiguës des troupes de même arme appartenant à deux nations voisines et sûres d’une guerre prochaine, faisaient de ces occasions des événements dont on parlait, auxquels on se préparait. Les chefs se saluaient, de chaque côté de la frontière, avec une courtoisie réservée de généraux d’armée. Il venait aux lieutenants des mots de couleur héroïque. Aucun n’aurait voulu s’asseoir. Malgré la lassitude, ils ne cessaient d’inspecter la formation des faisceaux, causaient avec le soldat, veillaient à la distribution des vivres, et lorgnaient complaisamment les hauteurs et les vallées, en hommes qui ne perdent pas une occasion d’étudier le terrain. Les soldats, eux, quand les officiers laissaient faire, et malgré les perpétuelles fanfaronnades à l’adresse du voisin, ne tardaient pas à lier connaissance. Il y a quelque chose qui rapproche les soldats de toutes races, même à la veille des batailles. On riait des patois étranges qu’inventaient les Français pour se faire comprendre des Italiens, et les Italiens pour se faire comprendre des Français. Quelquefois une gourde passait la frontière, et revenait accompagnée de « grazie tante » ou de « merci ». Casques d’un côté, bonnets à poil de l’autre, se rapprochaient et semblaient de loin composer une même foule.
Pourtant ils ne se mêlaient pas. Les soldats ne mettaient pas le pied sur le territoire étranger. Leur camaraderie demeurait superficielle. Les caporaux et les sergents restaient à l’écart. Les officiers ne déridaient pas tout le temps de la halte. Et quand sonnait le départ, l’entrain des hommes à courir aux faisceaux, la correction voulue de leurs mouvements, l’attitude martiale que les moins chauvins se donnaient, l’éclat inusité des commandements, tout, jusqu’à l’accent provocateur des clairons, le pavillon tourné vers la frontière, disait : « Si la guerre éclate demain, avec quel plaisir nous échangerons des balles ! »
Comme il y avait à peu près égale distance entre les forts où les hommes des deux nations étaient cantonnés et le col de la Rencontre, c’était une déception et comme une blessure d’orgueil pour celui des deux détachements qui arrivait le second.
Deux fois de suite, les Français avaient trouvé les Piémontais faisant bouillir la soupe, une revanche s’imposait.
« Dépêchons, dit Bourieux, un matin, en pénétrant dans la chambre où s’agitaient des bras et des jambes enfilant des vêtements bleus. Nous sommes commandés décidément pour la Rencontre. J’espère que nous allons enfoncer les macaronis, s’il leur prend la fantaisie d’y venir ! »
En peu de minutes les sacs furent bouclés, sanglés, les fusils enlevés du râtelier, et une cinquantaine de soldats s’alignèrent dans la cour, attendant le lieutenant.
Il faisait très froid. Les nuages gris, rayés de blanc pâle, semblaient immobiles. On sentait, les hommes se taisant, que le silence s’était encore accru autour du fort, comme il arrive dans les temps de neige. Et, en effet, des volontaires relevés de garde venaient de raconter que tous les sommets, à moins de cent mètres au-dessus des cantonnements, étaient couverts de neige.
L’officier, debout sur le talus dominant le gouffre de la vallée, observait l’horizon, On voyait sa silhouette svelte et cambrée se dessiner sur le bas du ciel.
Il descendit en courant, s’enfonça dans une tranchée, et reparut le teint animé
« Je crois, ma parole, que les voisins vont faire aussi une reconnaissance ! Il y a déjà une colonne partie sur la gauche. En avant ! »
Et les jambes nerveuses des grenadiers, tendant les guêtres blanches, commencèrent à monter la pente.
Les hommes étaient de belle humeur. Le froid les stimulait à marcher, et aussi le désir de devancer les soldats de l’autre pays.
« Nous allons leur jouer le tour, disaient-ils.
— Pourvu que la neige soit aussi tombée de leur côté ! » répondaient quelques-uns.
Bourieux déclarait qu’au train dont on marchait l’affaire était sûre, et que la neige ou rien, c’était la même chose pour un grenadier.
« Il n’y a que les petites filles pour avoir peur de la neige », concluait-il en regardant Mayrargues,
À peu de distance du fort, la route se trouvait semée de plaques blanches, espacées, très minces, et dont le vent avait strié la surface de milliers de petites raies, comme un passage de flèches.
Le lieutenant allait devant et causait avec l’adjudant. Ses hautes jambes avaient une régularité d’allure mécanique. La troupe, derrière lui, ondulait sur le terrain pierreux, un plateau accidenté, bordé de formidables murailles et devant lequel se dressait l’aiguille dentelée du col de la Rencontre. Au-dessus des rangs flottait, au bout d’un fusil, le guidon du bataillon,
Bientôt la couche blanche devint continue. Le pied glissait sur les éclats de roches. L’air plus rare, la neige moulée sur le soulier et soulevée avec lui, rendaient la marche plus rude. Les nuques hâlées des hommes se gonflaient de sang ; les conscrits d’un coup d’épaule, essayaient de redresser le sac mal assujetti ; les vieux eux-mêmes commençaient à lever les yeux vers la déchirure de la frontière, avec cette sorte d’inquiétude de ne pouvoir atteindre le but, que connaissent les voyageurs.
Personne ne faiblissait. Mayrargues, qui avait de la voix et de la mesure, chantait un air de caserne que ses camarades reprenaient en chœur.
« Nous arriverons », disait l’officier.
Le détachement arriva, en effet, un peu avant dix heures du matin, au col de la Rencontre. Mais les Piémontais l’avaient encore une fois devancé. Une compagnie entière barrait la frontière d’une ligne de faisceaux qui luisaient sur la neige.
Les Français étaient furieux. Le lieutenant tançait les sous-officiers, qui n’avaient pas su, disait-il, faire lever leurs hommes. Les sous-officiers grognaient les soldats. Bourieux demandait qu’on lui permît, une autre fois, de choisir une section de vrais marcheurs, rien que des montagnards, pour les mener à la Rencontre. Tous auraient voulu trouver une démonstration quelconque, une vengeance à tirer de cette humiliation répétée pour la troisième fois. Il n’y avait rien de mieux à faire que de manger le pain apporté de la redoute. Les hommes déposèrent le sac et s’installèrent, par petits groupes, sur les arêtes de rochers qui crevaient par plaques noires le grand linceul blanc.
Pas un ne fraternisa avec les Piémontais. L’officier avait commandé la halte à deux cents mètres de la frontière.
Entre les deux détachements, s’étendait un espace immaculé que pas un pied humain n’avait foulé, et qui montait jusqu’à la frontière. Au-delà, le sol déclinait sur le versant italien, et l’on n’apercevait guère, de la compagnie rivale, que la pointe des baïonnettes croisées, les casques à revers gris, et le capitaine assis sur un bloc de moraine. Le vent glacé soufflait de l’Italie, et des deux côtés de l’étroit défilé, encombré de pierres d’éboulement, les deux murailles se dressaient, deux tranches de marbre nues, veinées de noir et de jaune, sans une saillie, sans un arbre. Par-dessus, une couche épaisse de neige couvrait les pentes, qui formaient comme un toit aigu de trois cents mètres de hauteur. Personne n’avait jamais entrepris de monter jusqu’au pignon. Les chamois s’y montraient quelquefois, gros comme des mulots, flairaient l’abîme et disparaissaient au galop.
Les halles n’avaient rien de réjouissant dans ce couloir de montagnes. Mais les soldats avaient besoin de repos. Les ordres donnés au lieutenant disaient une heure et demie de halte.
La moitié du temps fixé s’était écoulée. Bourieux, en réunissant la section qu’il commandait, demanda :
« Où est Mayrargues ? »
Personne ne répondit.
« Où est Mayrargues ? répéta le sergent. Est-ce qu’il a passé à l’ennemi ? »
Quelques-uns détournèrent la tête en riant. Un d’eux la leva, et poussa un cri en désignant la muraille de droite.
Tout le monde regarda.
Au sommet de la montagne, sur la neige, on distinguait la silhouette d’un homme. Il avait dépassé l’arête médiane, et se tenait debout, au bord du précipice, du côté piémontais. Au-dessus de sa tête il brandissait un fusil qui paraissait ténu comme un fil, et qui se détachait en plein ciel, terminé par un petit drapeau.
« Le guidon du bataillon ! dit Bourieux. Qu’est-ce que cela veut dire ? »
Des interrogations se croisaient, d’un groupe à l’autre. Bientôt elles se fondirent en un cri qui monta vers la cime blanche :
« Bravo ! Bravo ! »
Le soldat, là-haut, entendant la voix de ceux de la France, agitait le guidon tricolore en demi-cercle, au-dessus de sa tête.
« Abasso il Francese ! criaient les Piémontais, abasso ! »
Ils tendaient les poings vers cette minuscule silhouette qui les narguait, sur un coin de neige à eux.
Et l’on vit leur capitaine s’avancer vers le lieutenant français, pour demander des explications.
Pendant qu’ils causaient, l’homme disparut.
On ne s’occupait plus que de lui. Les injonctions des sergents n’étaient plus écoutées. Une sorte de fièvre avait saisi les hommes : la joie d’une revanche accomplie. Ils s’interrogeaient :
« Qui est-ce ?
— Mayrargues.
— Le conscrit ? Le Provençal ?
— Oui donc. Il a pris le guidon. Personne ne l’a vu.
— II est monté seul ?
— Oui.
— Par où ?
— Sans savoir. Il doit avoir de la neige aussi haut que lui.
— Un luron !
— Pour sûr !
— Et les autres qui l’appelaient petite fille !
— C’est tout de même joli, disait Bourieux. Je n’aurais pas cru cela de la promise ! Les soldats de l’autre bord ne sont pas contents. »
Il était content, lui, ému d’orgueil pour sa section. Il mesurait de l’œil la formidable montée qu’il avait fallu gravir ; il pensait à l’audace de ce coup de tête.
« Fier toupet, conclut-il. Il va être puni. Eh bien ! vrai, je voudrais la faire, sa punition !
— Oh ! ça ne sera pas grave », répondit un homme.
Une demi-heure plus tard, les Piémontais étaient partis, de peur d’un conflit possible et sur la promesse du lieutenant que le soldat serait puni. Du côté français, on attendait Mayrargues, mon vieux grand-père, car c’était lui.
Il arriva étourdi par le froid, mouillé par la neige jusqu’à la ceinture, embarrassé d’avoir à se présenter devant ses chefs, maintenant que son idée folle avait eu trop de succès. Il avait toujours le guidon au bout de son fusil. L’officier se porta vivement vers lui, et arracha le drapeau.
« Qui vous a permis de monter là-haut et d’emporter ceci ? » demanda-t-il.
Mayrargues ne répondit pas.
« Vous serez signalé demain au général. Avec des gaillards de votre espèce, nous aurions la guerre avant que la République ne l’ait voulue. »
Il levait son cou maigre, tout le corps raide et sanglé, les yeux seuls baissés vers le soldat, qui semblait tout petit près de lui. Mais, quand Mayrargues se fut éloigné, à peu près indifférent à cette fin prévue de l’aventure, le lieutenant se dérida, et les hommes les plus proches l’entendirent qui murmurait :
« Un brave tout de même ! »
Il donna de suite l’ordre du départ, car le temps réglementaire de la halte était dépassé, et les nuages, fondus en une seule masse grise, s’abaissaient rapidement.