20.3
Au tiers du retour, la neige recommença à tomber. La descente des montagnes est plus rude encore que la montée. Les soldats trébuchaient, fatigués par une marche déjà longue, par les flocons que le vent leur soufflait au visage, enfonçant jusqu’au jarret dans la couche molle qui s’épaississait sans bruit. L’officier, craignant une tempête comme les jours d’automne en amènent souvent, faisait presser le pas. Ils allaient deux ou trois de front, en longue file, et derrière eux, en une minute, le chemin redevenait uni, sans une trace de leur passage.
Ils ne chantaient plus et se parlaient à peine pour se prévenir, quand l’un d’eux, du bout du pied, heurtait une pierre invisible.
Bourieux s’était mis derrière Mayrargues, en dehors du rang, sur la gauche. Il allait, une main dans son habit, le fusil à la bretelle, insouciant de la neige qui doublait ses fortes moustaches d’un ourlet blanc. De temps en temps il regardait le Provençal, auquel ses vêtements, raidis par la glace, gelaient sur le corps. Le voyant pâlir, il lui tapa sur l’épaule.
« Est-ce que tu n’as pas mangé, Mayrargues ?
— Non, sergent.
— Tiens, bois un coup de rhum. Ça te remettra. Tu n’es pas tout rose, tu sais. »
Sans s’arrêter, l’homme but au bidon de Bourieux, tandis que les camarades échangeaient un coup d’œil d’étonnement ; car ce n’était pas un fait ordinaire, de boire le rhum du sergent.
La descente continua, silencieuse, sous la neige exaspérante. On tournait une arête de montagne, puis une autre, indéfiniment, avec un précipice d’un côté, des nuages lourds au-dessus de la tête, et cette impression singulière, quand on ouvrait les yeux, d’un grand écran couleur de fumée cachant tout le ciel, tout l’horizon très voisin de soi, et devant lequel tombait la neige, en tourbillons aveuglants.
Les soldats n’avaient qu’une pensée qui les soutenait : gagner le fortin, ou au moins retrouver la route carrossable établie pour l’artillerie, et où la marche serait moins fatigante.
Il s’en fallait de plus d’un kilomètre encore que le sentier débouchât sur la route. Le détachement traversait un espace libre entre deux bouquets de sapins, et qui était une prairie pendant la belle saison. Tout à coup les soldats qui marchaient à côté de Bourieux s’écartèrent d’un bond. Un homme roulait à terre devant eux avec un bruit d’acier heurté, et demeurait immobile, la face dans la neige.
« Mayrargues ! » dirent-ils.
Le sous-officier le prit par le bras :
« Allons, dit-il, ça n’est rien, levons-nous ! »
Mais il aperçut, en le soulevant, le visage de Mayrargues raidi par le froid et pâle comme la neige, et comprit que c’était grave.
Le lieutenant accourut, considéra le petit soldat, lui frappa dans les mains, le secoua, l’appela, et n’obtenant pas de réponse, ni le moindre signe de connaissance, haussa les épaules.
« Je ne peux pourtant pas l’attendre une seconde fois, celui-là ! Il fait un temps de chien ! Où le mettre, ce Mayrargues ?
— Mon lieutenant, dit un clairon venu à l’aventure, il y a une cabane.
— Où cela ?
— Au bout des sapins. »
Le lieutenant se détourna vers le sergent.
« Bourieux, dit-il, prenez le clairon avec vous, et conduisez Mayrargues à la cabane. Vous ferez du feu.
— Oui, mon lieutenant.
— Et si vous n’êtes pas rentrés à six heures, j’enverrai le médecin et une civière. »
Le détachement disparut au tournant de la pente. Bourieux et le soldat prirent Mayrargues par les épaules et par les pieds, et montèrent en diagonale vers l’extrémité du bois de sapins. Au milieu de la petite vallée, la neige s’était amassée. Ils s’enfoncèrent comme dans une rivière qu’on passe à gué, gagnèrent le versant opposé et bientôt les derniers arbres, qui penchaient leurs branches jusqu’au sol. La cabane était là, un abri de berger composé de quatre murs de terre coiffés d’un toit de bruyères. Ils poussèrent la porte, et sur un reste de paille entassé à gauche et retenu par deux planches, le lit du propriétaire, ils déposèrent Mayrargues.
Le clairon courut aussitôt chercher du bois mort dans la sapinière, pendant que Bourieux rapprochait, sur la pierre servant de foyer, des tisons que le vent avait pelés de leurs cendres et des brins de bruyère et de paille épars çà et là. Il y mit le feu hâtivement, et revint à Mayrargues. Toujours d’une pâleur de mort, le pauvre petit soldat, toujours la même figure serrée dans l’invisible étau du froid qui l’avait saisi. Il avait la tête appuyée au mur, tout près de la porte, et les pieds vers le feu, qui fumait un peu et ne flambait pas. Le sergent déboutonna le gilet, enleva le baudrier, et avec un peu de rhum versé dans le creux de la main, commença à frotter les tempes et les joues de Mayrargues. Bien qu’il fût dur au mal pour les autres et pour lui-même, habitué aux accidents de montagne, peu expansif de sa nature, cela lui faisait quelque chose de se savoir seul dans cette cabane, courbé au-dessus de cet homme qui, depuis vingt minutes, ne remuait plus.
Surtout il se reprochait de l’avoir méconnu, taquiné plus que de raison, et d’être cause au fond de cette imprudence folle. Car, si on ne l’avait pas appelé petite fille, gringalet et le reste, il n’aurait pas eu l’idée, le pauvre garçon, d’aller planter le guidon français à trois cents mètres en l’air, dans la neige et l’air glacé. « Faut être brave tout de même, murmurait Bourieux. Ce que ça faisait plaisir de le voir là-haut, les bras en l’air, et tous les Piémontais furieux, criant comme des perdus ! » Et il frottait plus dur les tempes, les joues, essayait de desserrer les dents du malade, appuyait en mesure sur la poitrine qui ne respirait pas.
À la longue, il se sentit pris de peur. Ce n’était pas un évanouissement ordinaire. Et que faire de plus, pourtant ? Il était seul. De grosses larmes lui montèrent aux yeux, et il se releva pour aller chercher le clairon. Au moins ils seraient deux à partager la responsabilité, deux à certifier qu’ils avaient tout fait pour sauver Mayrargues.
Le soldat rentrait, dans une trombe de vent et de neige qui s’abattit sur le lit. Il rapportait quelques branches mortes de sapin.
« Jette vite sur le feu, dit le sergent ; il gèle autant que dehors, ici.
— Toujours pas bougé ? demanda l’homme.
— Non, jette vite ! »
Tous deux disposèrent les branches au-dessus des tisons, et, couchés sur le sol, se mirent à souffler pour hâter la flamme. Une grande fumée s’éleva, qui remplit la cabane, puis une flambée ardente léchant le mur jusqu’à la moitié de sa hauteur.
« Ne t’ennuie pas de souffler, dit le sergent. Moi, je vais l’approcher. »
Il se leva, leste, ravivé par la chaleur, saisit Mayrargues sous les genoux et sous les reins, comme un enfant, et l’étendit devant le foyer.
« C’est que, dit le clairon, s’il est gelé, tu vas le tuer !
— J’ai fait tout le reste, dit Bourieux, et tu vois ! »
Le corps du soldat était raide. Pas une plaque rose ne revenait aux joues. Le clairon souleva une des paupières : l’œil était renversé en arrière et fixe.
« J’ai peur, grommela le soldat, que le pauvre ne soit…
— Tais-toi, interrompit Bourieux. Ce n’est pas possible ! Non, pas possible ! »
Il prenait les mains de Mayrargues, les présentait à la flamme.
« Je crois qu’il se réchauffe », disait-il.
Le clairon tâtait, puis hochait la tête.
« C’est le feu, sergent. »
La fente, par-dessous la porte, hurlait comme la gueule d’une bête. Il commençait à faire noir, à cause de la tempête et de l’heure. Les deux hommes à genoux, ayant devant eux Mayrargues, le maintenaient tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre. La même angoisse les étreignait.
Le sergent regarda dehors.
« Quatre heures environ, dit-il. Le médecin ne sera pas ici avant deux heures. Sais-tu une prière, clairon ? »
Le clairon leva les yeux, étonné.
« J’ai oublié celles que je savais, dit-il.
— Moi je n’en ai jamais su, fit Bourieux ; ça serait pourtant l’occasion. »
Il fit un geste de découragement ; puis, comme s’il se rappelait subitement quelque chose, il fouilla dans la poche de son habit à la française. Sa physionomie s’illumina. Il retira un papier plié en quatre, usé aux coins, froissé partout.
« En voilà une, dit-il. Comme ça se trouve ! C’est la sienne ! »
Et aussitôt le sergent commença, de sa grosse voix bourrue qui épelait les mots ;
« Sainte Marie, mère de Dieu ; sainte Marie-Madeleine, la pécheresse, et l’autre sainte Marie, toutes trois ensemble, ayez pitié des enfants de Provence qui s’en vont au loin. Gardez-les de tout péril, ramenez-les au pays. »
— Ainsi soit-il, dit le clairon.
— Je crois, ajouta Bourieux, que j’aurai fait pour celui-là tout ce qu’on peut faire, même des choses dont je n’ai pas l’habitude !
— Oh ! oui, alors !
— C’est que, vois-tu, conclut Bourieux, Mayrargues à présent, c’est comme mon enfant ! »
Ils se remirent à frictionner le malade, découvrant sa poitrine, écoutant le cœur qui ne donnait aucun battement.
Au bout d’une demi-heure, le clairon poussa un cri : Mayrargues ouvrait les yeux. Il n’avait pas de regard, il restait livide ; mais on le sentait sauvé.
« Bois, bois, mon petit ! fit le sergent en présentant sa gourde aux lèvres serrées de Mayrargues.
— Tiens, j’ai du pain ! dit le clairon, courant à un sac. Prends, Mayrargues ! »
Ils s’étonnaient naïvement que le grenadier ne pût encore ni boire ni manger, puisqu’il vivait.
Cependant quelques gouttes de rhum passèrent bientôt, puis une gorgée. Puis le petit Provençal fut secoué d’un grand tremblement. Il prit un peu de pain, il se releva tout seul, il parla.
· · ·
· · ·
Vers cinq heures et demie, comme le jour diminuait rapidement, Mayrargues demanda lui-même à partir.
« Mieux vaut essayer de rentrer que de passer la nuit ici », dit-il.
Et il sortit, soutenu par le sergent et par le clairon.
La tempête s’était un peu apaisée. La neige tombait encore. La descente fut pénible, et l’on dut s’arrêter souvent, sans savoir si l’on repartirait. Mais c’était le retour, la caserne chauffée, l’abri, les compagnons, la vie assurée : ils se relevèrent à chaque fois.
Bourieux se montrait doux, attentif, comme il n’avait jamais été avec Mayrargues.
Au moment où le dernier détour de la route allait les amener en vue du fort, il serra la main du petit soldat qu’il tenait dans la sienne.
« Écoute, Mayrargues ?
— Oui, sergent, répondit une voix faible.
— Je ne t’appellerai plus petite fille.
— Non, sergent.
— Ni la promise, ni rien ! Tu es un brave !
— Oh ! sergent.
— Et tu es mon ami à la vie ! Tu m’as fait honneur, mon petit grenadier ! À notre entrée en Piémont, tu pourras piller…
— Oh !
— Tuer, voler, faire les cent coups. Je ne te dirai rien, tu es mon ami. »
Il devait pleurer, car il s’essuya les yeux du revers de sa manche, tandis que, du fort prochain, un groupe de soldats levaient les bras et criaient :
« Les voilà ! Les voilà ! »
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