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Chapitre 21 Souvenir d’artiste

Il y avait un jour, en Provence, un petit gars.
Ceci n’est point un conte, et le petit gars vit encore, seulement il est devenu homme.
Il était le treizième de quatorze enfants. Le père avait un état qui lui donnait du pain pour sa nombreuse famille : Dieu ajoutait au pain beaucoup de santé, beaucoup de gaieté, beaucoup de courage, de sorte que le père, la mère et les quatorze enfants, s’ils n’avaient pas la plus riche part dans ce monde, avaient peut-être la meilleure.

Tout jeune, Pierre montra un goût très vif pour la musique : il oubliait l’école pour écouter, au coin d’une rue, la chanson des guitares espagnoles ou des harpes italiennes qui mendiaient par la ville, et se montrait habile sur tous les instruments qui ne coûtent rien, depuis la viole primitive construite avec une calebasse, jusqu’à la guimbarde dont il sonnait comme un vieux curé basque.

Par bonheur il avait un frère aîné, le seul de la famille qui eût reçu de l’instruction, qui était professeur au collège. Le frère aîné jouait du violon, assez mal, il est vrai ; mais il eut l’esprit de s’apercevoir que son cadet en jouerait mieux que lui. Il devina cette âme d’artiste, apprit à Pierre les notes, les gammes, le peu qu’il savait d’harmonie, et sur ses minces économies, un jour de largesse et de bonne inspiration, lui acheta un violon.

Comme il aimait son violon, ce petit ! Soir et matin, à la maison ou dans la campagne, il s’exerçait à le faire parler. C’était un enchantement pour lui. Cet enfant des faubourgs trouvait tout seul des airs que des musiciens plus savants lui eussent peut-être enviés : car il y a des hommes, vous savez, qui naissent avec un rossignol dans le cœur, et, si pauvre que soif la cage, il faut que l’oiseau chante.

À vrai dire, Pierre n’aimait que la musique, et son père en devint inquiet.

« Mon fils, dit-il, les violoneux ni les flûteurs ne deviennent riches. D’ailleurs, flûter ou violoner, ce n’est pas travailler. Prends un état. Fais-toi perruquier, mon garçon ; tu auras des heures libres, et le soir ou le dimanche rien ne l’empêchera, puisque c’est ton goût, de faire danser la jeunesse dans nos mas de Provence. »

L’enfant obéit. Il entra en apprentissage chez un perruquier. Là, tout le jour, il rasait, peignait, coiffait, tournait des papillotes. Mais, le soir venu, il s’échappait en courant, et, son maigre souper dans une main, son violon dans l’autre, il se rendait dans quelque ferme des environs.

Le mas était en fête : dans l’aire ou sous la grange, les filles et les gars de Villeneuve ou de Roquemaure, de Château-Renard ou d’Aramon, en costumes de fête, impatients, l’attendaient. Il montait sur un tonneau, et traderidera, il préludait à la danse, d’un coup d’archet si net, si gai, si fort, qu’on sautait malgré soi en l’écoutant. Il menait rondement la farandole, on s’en souvient, encore, et beaucoup le préféraient, à de plus grands ménétriers. Et puis jamais il n’était las, jamais il ne demandait trêve. Un verre de vin noir au milieu du bal et une poignée de gros sous à la fin, et le petit était content, car sa joie n’était pas tant de gagner un peu d’argent que de faire chanter son violon.

Quand il revenait chez lui, par des chemins déserts, il lui arriva plus d’une fois de s’arrêter en pleine campagne, de s’asseoir au sommet d’un talus, et de jouer pour lui seul, en face des étoiles, dans la paix profonde de la nuit. Il n’était jamais si heureux que dans ces moments-là. Ce n’étaient pas des farandoles qui jaillissaient alors des cordes de l’instrument, c’étaient des mélodies courtes comme l’inspiration de la jeunesse, mais d’une puissance singulière et suivie d’accès subits de gaieté, d’un éparpillement de notes triomphantes jetées au vent ; une sorte de rêve triste et joyeux, qui lui venait il ne savait d’où, et que son archet traduisait sans effort.

Hélas ! les heures vont vite ; la mère l’attendait, là-bas, dans la petite maison, pour verrouiller la porte ; et l’enfant se remettait à trotter sur la route, absorbé dans ses pensées, songeant avec envie à ceux qui peuvent jouer du violon à toute heure du jour sans être jamais grondés.

Bientôt on résolut de lui faire faire sa première communion, car il était sage et instruit en sa religion.

Un soir qu’il récitait son catéchisme sans en manquer une réponse, – c’était l’avant-veille de la fête, – à l’une des grandes sœurs qui aidaient la mère dans les soins du ménage, il entendit ses parents qui causaient à demi-voix.

« Comme il sait bien sa leçon ! dit la mère en s’arrêtant de dévider les cocons de soie amoncelés près d’elle dans un panier.

— De ce côté-là, répondit le père tristement, rien ne lui manquera.

— Ni d’aucun côté, mon ami ; il aura tout ce qu’il faut : le livre de messe de Marguerite, une chemise en fine toile que m’a prêtée la femme du tailleur, un habit qui n’est pas d’hier sans doute, mais qui n’a ni taches ni reprises, et des souliers tout neufs de la Toussaint. Que veux-tu encore ?

— Eh ! pauvre, où trouveras-tu un cierge de cire blanche ?

— Jésus, c’est vrai, dit la mère en joignant les mains, je n’y pensais pas.

— J’y pensais, moi, et c’est ce qui me fait de la peine. Les journées ne sont pas bonnes, il n’y a pas d’argent à la maison, et je ne veux pas acheter à crédit.

— Surtout chez Roufelligues le cirier, qui n’aime que les deniers comptants !

— Et le sacristain Guidolet tout de même. Mais j’y songe, mon ami, nous pourrions vendre quelque chose, un mouchoir de velours noir ou la broche de fiançailles que tu m’avais donnée, tu t’en souviens, à la foire de Beaucaire ?

— Pas cela, dit le père rudement : une heure de gêne n’est pas une raison pour vendre ainsi sa joie passée et les souvenirs du bon temps. Non, puisque nous ne pouvons faire mieux, il aura pour sa première communion le même cierge que j’ai eu pour la mienne. »

Le même cierge ? La mère n’osa demander où il se trouvait, car l’homme n’aimait pas qu’on raisonnât avec lui ; mais elle ne put s’empêcher de chercher. Elle fouilla par la pensée tous les coins de la maison, fit l’inventaire de deux armoires et d’un coffre où, parmi les menues hardes de la famille, étaient mêlées quelques reliques de ses vingt ans : le bouquet de noces, une broche en grenat et ses petits souliers à boucles de satin qu’elle n’avait jamais remis. Eh bien ! non, malgré tous ses efforts de mémoire, l’impeccable ménagère ne put se souvenir d’avoir jamais vu, depuis vingt-cinq ans de mariage, le cierge de première communion de son mari.

Le lendemain, au petit jour, le père éveilla l’enfant.

« Pierre, dit-il, viens avec moi.

— Où irons-nous, père, si matin ?

— Chercher ton cierge pour demain.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria l’enfant. Dites, père, aura-t-il une poignée en papier d’argent comme celui de Raymond, ou en papier d’or comme celui de Renaud ? Père, le fils du vicomte Raoul aura même à son cierge une poignée de soie blanche d’un pied de long, avec une frange !

— Paix ! répondit le père. Lève-toi vite, et viens ! »

Ils partirent de la maison comme le soleil se levait.

Au bout de la rue, l’enfant fut étonné de ne pas tourner à droite : c’était le chemin pour aller chez le cirier Roufelligues. Mais il pensa :

« Nous allons chez Guidolet. »

Ils arrivèrent près de la vieille église, où le sacristain régnait sous le nom du curé ; où, dans une armoire autrefois pleine d’ornements qu’il avait détournée de son usage primitif, Guidolet conservait, à l’abri de la poussière, des cierges de toute sorte, lisses, gaufrés, dentelés, cierges droits et cierges en spirale, dont le pied était garni de manchettes de papier, de soie ou de velours.

Le père ne s’arrêta pas davantage.

Pierre le suivait, ébahi, car au-delà de l’église il n’existait aucun magasin où l’on pût acheter un cierge, et c’est tout au plus si l’on aurait trouvé quelques livres de chandelle dans une maigre épicerie suburbaine.

Les maisons devenaient plus rares et n’avaient plus qu’un étage. Des bouts de haie rompaient le développement monotone des façades et des murs de jardins. La campagne n’était pas loin. En quelques minutes ils y furent tout à fait.

Le ciel était de bonne humeur ce matin-là, les feuilles aussi, qui bruissaient, et les cigales de même, – ces petites bêtes toujours gaies, – qui chantaient au bout des épis de blé.

Ils marchèrent assez longtemps dans la poudre blanche de la route. L’enfant courait devant, et jetait des pierres aux alouettes qui s’envolaient des champs de luzerne, tandis que le père cheminait d’un pas égal, cherchant l’ombre des haies de tamarins. Mais le bonhomme était plus grand que les tamarins n’étaient hauts, et les rayons déjà chauds du soleil atteignaient par moments sa tête grise et penchée.

Enfin, au bas d’une côte, ils entrèrent dans un petit val plein d’une herbe épaisse et verte, au milieu duquel coulait un ruisseau bordé de saules.

« C’est là », dit le père.

L’enfant regarda, et ne vit rien qui ressemblât à un cierge.

Sans s’expliquer, suivant son habitude, le père prit son couteau, choisit une belle tige de saule, droite, lisse, gonflée de sève, qui pendait sur l’eau, la coupa, et, la jetant à son fils :

« Ébranche-la, dit-il, et retourne à la maison. Moi, je vais à ma journée. Demain matin nous ferons le cierge. »

Pierre, tout penaud, repassa par les rues de la ville, et rentra chez sa mère.

« Qu’apportes-tu là ? dit la sœur aînée.

— C’est mon cierge », répondit le petit en essuyant une larme.

Le lendemain, quand Pierre s’éveilla, il aperçut près de la fenêtre son père, qui avait pris la branche de saule, et qui la pelait. L’écorce se détachait par longues bandes, et le bois tendre apparaissait, plus blanc que la cire. La base fut soigneusement taillée, enveloppée dans une manchette de papier gaufré, et tout en haut, sur le petit bout, le père, pour finir, piqua un clou en guise de mèche.

De loin, on pouvait s’y méprendre. Le petit était tout consolé.

On partit ; une demi-douzaine de frères et de sœurs inégaux lui faisaient cortège. Les petits pieds vont vite ; on atteignit bientôt l’église, et Pierre alla prendre sa place dans les bancs réservés aux communiants. La nef et les chapelles se remplirent, l’orgue chanta, le sacristain Guidolet entra, le roseau à la main, pour allumer les cierges.

Quand il arriva à celui de Pierre, il essaya vainement d’enflammer la mèche. Elle s’élevait pourtant, droite et fine, sur la cire mate. Une fois, deux fois, trois fois il s’y reprit.

« Qu’est-ce là ? » murmura-t-il, et il passa la main sur ses paupières avec un air d’impatience ; car, pour piquer le roseau juste sur le bord d’une bougie et l’y maintenir immobile, d’ordinaire il avait la main sûre, le sacristain Guidolet.

Pendant ce temps, le petit Pierre, un peu tremblant, regardait l’image de Jésus couché dans sa crèche, et songeait qu’après Dieu il n’y a point de honte à être pauvre, et que, s’il avait fallu un cierge dans l’étable de Bethléem, saint Joseph n’en aurait pas trouvé d’autre qu’une branche écorcée ou quelque moelle de palmier.

Guidolet dut renoncer à la lutte, et, rouge de colère, il dit à demi-voix :

« Ça vient de chez Roufelligues, je le parierais, ce cierge-là ! Ça t’apprendra, mon bon, à te fournir chez Roufelligues : ses mèches ne s’allument pas ! »

Et d’un geste vif il porta son roseau sur la mèche voisine, qui s’enflamma, aussitôt.

L’orage était passé. La cérémonie continua. L’enfant reçut son Dieu, et oublia pour un temps, dans la joie qu’il en ressentit, et son cierge de bois, et Guidolet, et même son violon. Seulement, au retour de la messe, il jeta la branche au feu. Elle fuma, craqua, et lança une belle flamme blanche.

« Té ! voilà comment on s’y prend, maître Guidolet, s’écria-t-il, pour allumer ces cierges-là ! »

Et l’enfant n’y pensa plus.

Non, l’enfant n’y pensa plus mais, après de longues années, l’homme s’en souvient encore.

Il habite Paris à présent, loin du pays natal. De ménétrier de village il est devenu grand artiste, aimé du public, décoré par les souverains, compté parmi les maîtres. Cependant, au milieu de ses triomphes, il lui arrive souvent de penser à la misère d’autrefois, avec un peu de regret peut-être, avec joie sûrement. Il se rappelle le temps où, pieds nus, il courait par les chemins pour faire danser la farandole dans les mas de Provence ; le temps où, sur le revers des talus, il jouait des sérénades aux étoiles ; le temps où il portait à l’église de sa paroisse un pauvre cierge de saule blanc, que le sacristain Guidolet ne parvint point à allumer.

Ce qui le faisait pleurer alors, le fait sourire aujourd’hui.

Car la misère, voyez-vous, c’est comme une amande amère qu’on jette au bord du chemin : elle y tombe, on l’oublie, elle y germe ; quand on repasse au même endroit, vingt ans après, on trouve un amandier en fleur !

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