Chapitre 22 La Veuve du loup
« Petite Élise, qu’y a-t-il dans l’étang d’Agubeil ?
— Des fleurs de roseau que personne n’ose cueillir et des poissons que personne n’ose pêcher.
— Qu’y a-t-il encore ?
— Un martin-pêcheur, des demoiselles à ailes vertes, des grenouilles qui coassent, des poules d’eau qui plongent, des salamandres qui chantent le soleil mort, des corbeaux qui volent et ne s’arrêtent pas.
— Est-ce tout ?
— Non, il y a l’ombre de la Veuve du loup, qui va, qui vient, et ne s’éloigne guère.
— N’y passe donc jamais, petite Élise ; car il t’arriverait malheur, au bord de l’étang d’Agubeil. »
L’enfant promettait. Et le grand-père, qui était de son métier colporteur, avait bien soin de se détourner de sa route et d’éviter les abords de cet endroit sauvage, où un péril trop réel le guettait, lui et sa race.
C’était un très vieil étang formé par l’écoulement des eaux d’une vallée étroite, tournante, sans habitations, qui, sur plus d’une lieue de long, constamment fidèle au même pittoresque, offrait aux yeux le paysage d’une bande de prés serrée par des collines boisées. La colline qui barrait la vallée, tout au bout, était d’ardoise, abrupte, crevassée, pleine de failles profondes où les serpents avaient leur nid, et où s’enfonçaient les racines de genêts. Nul autre arbuste que celui-là n’avait pu s’implanter sur cette butte de rochers. Mais il y atteignait une taille magnifique ; il y régnait ; il jetait, pendant cinq mois de l’année, la gaieté de ses fleurs jaunes parmi les frondaisons vertes des bois de chêne qui aboutissaient à l’étang. Il y avait souvent des pétales fanés qui tombaient sur l’eau, et que le vent poussait comme des voiles, si bien que les paysans disaient : « Quand même tous les genêts de la terre disparaîtraient, on en trouverait encore de la graine dans Agubeil. » Ils n’aimaient pas cependant de s’approcher du bord. Ils regardaient le clair de l’eau, en labourant les champs situés sur les plateaux. Quelques-uns se risquaient à y tendre une ligne de fond ou une nasse au temps des fenaisons ; mais nul ne se souciait de demeurer dans le voisinage de la Veuve du loup, dont c’était le domaine.
Hélas ! Que cela nous reporte à une époque lointaine et lamentable ! Je n’ai connu la Veuve du loup que très vieille et détestée. Les gens du bourg se détournaient sur son passage, pour ne pas avouer par un signe qu’ils la connaissaient. Plusieurs refusaient de lui vendre la farine, le sel ou les quelques boisseaux de pommes de terre dont elle avait besoin pour vivre, et elle devait, le plus souvent, s’adresser aux paysans et aux marchands des bourgs plus éloignés. Elle était grande, sèche, impérieuse et dure de figure, et elle faisait peur aux enfants quand elle s’approchait d’eux. Ses cheveux, ses épaules, tout son corps disparaissaient dans les plis d’un manteau noir que les femmes d’autrefois portaient le dimanche, et qu’elle portait toujours, dès qu’elle quittait sa maison. Était-ce par pauvreté, ou bien en signe de deuil ? Qui eût pu le savoir ? Elle était toute mystérieuse. Personne ne tendait la main à cette femme, personne ne la saluait, personne n’aurait eu l’idée d’entrer chez elle pour savoir même si elle vivait, quand depuis des semaines et des semaines on ne l’avait pas vue. Les mères disaient : « Si tu n’es pas sage, je le raconterai à la Veuve du loup », et le petit se taisait et se réfugiait dans leurs bras.
Elle avait été fort belle cependant, et peut-être bonne, la Veuve du loup. Elle avait aimé et épousé un meunier dont le moulin, aujourd’hui ruiné, levait sa roue de bois à la bonde de l’étang, à l’endroit même où, avec des débris de pierres et de poutres, la femme avait rebâti la hutte qu’elle habite encore. Les temps étaient alors troublés, comme je l’ai dit, et les hommes se battaient, les uns dans les dernières bandes de chouans qui tenaient la campagne pour le roi, les autres dans les armées de la République. Il vint un jour où, par lassitude de la guerre, la paix fut faite. Les volontaires rentrèrent chez eux ; les partisans quittèrent les bois et les champs d’ajoncs. On commença à réentendre la voix des enfants autour des métairies, et à voir des femmes avec un rouet, tranquilles, sur le seuil des maisons.
Le grand-père de la petite Élise et le meunier, qui appartenaient aux deux partis ennemis, jeunes alors, ardents, animés l’un contre l’autre par d’anciennes rivalités de village, on ne sait trop lesquelles, revinrent le même jour des deux armées. Ils s’étaient cherchés dix fois, sans se trouver, dans les batailles. Et voici que, dans le chemin qui sortait du bois et longeait le pied de la crête rocheuse, ils se rencontrèrent, un soir de mai. Le meunier portait son uniforme de grenadier, les guêtres hautes, l’habit à la française, la cocarde tricolore sur son grand chapeau de feutre. Le chouan avait un brin d’aubépine à la boutonnière de sa veste de futaine rousse. De plus loin qu’ils se virent, ils armèrent leurs fusils.
« Jean-François ! cria le meunier, tu vas me saluer, car j’sommes vainqueur !
— N’y a pas de vaincus, dit Jean-François en enfonçant son chapeau sur ses oreilles. Prends à droite, et je prendrai à gauche. La paix est faite.
— Pas avec moi. Tu as dit du mal de ma femme ! Tu as ri de l’incendie de mon moulin ! Tu as tiré sur mes camarades !
— Toi sur les miens ; je faisions la guerre.
— T’as rien perdu, et tu es vaincu ; j’ai tout perdu, et je reviens gueux. Lève ton chapeau !
— Jamais devant toi ! »
Ils levèrent leurs fusils. À ce moment la femme du meunier parut sur la butte. Elle poussa un cri. Au-dessous d’elle, dans le chemin tout vert de feuilles nouvelles, deux hommes se visaient, à quarante pas, sur la pente.
« Jean-François ! » cria-t-elle.
Mais le cri se perdit dans le bruit de deux détonations. Une fumée monta du chemin creux. Le grenadier était couché, renversé sur le dos, le cœur traversé d’une balle. Jean-François sautait par-dessus la haie voisine, et s’évadait dans la campagne.
Oh ! l’affreuse vision ! Quarante ans s’étaient écoulés, et elle était encore là, emplissant d’horreur ce lieu maudit, où le dernier coup de feu de la grande guerre paysanne avait retenti. La meunière, devenue à peu près folle, avait relevé de ses mains les ruines de sa maison, et, sauvage, enlaidie par le chagrin et la misère, avait perdu jusqu’à son nom d’autrefois. Car les paysans, la voyant vivre comme elle vivait, et se souvenant de la violence d’humeur de son mari, ne l’appelaient plus que la Veuve du loup. Elle pillait les champs de pommes de terre pour sa nourriture et les bois pour son feu ; elle braconnait comme un homme, et surtout elle tendait des lignes et des filets dans l’étang d’Agubeil. Le plus rarement qu’elle pouvait, et seulement quand les provisions manquaient ou qu’elle avait quelque pièce de choix à vendre, elle se rendait au village. On la croyait capable de tout, parce qu’elle ne parlait que d’une chose. Elle disait : « Le meunier est mort, Jean-François mourra. Il tombera où est tombé l’autre. J’ai une balle pour lui, en réserve. Quand il passera devant l’étang d’Agubeil, il y restera. Je n’irai pas le tuer ailleurs ; mais je le tuerai là, lui ou ceux qui sont nés de lui. »
Et, depuis quarante ans, elle guettait sa vengeance. Le colporteur évitait, pour cette raison, de s’approcher des collines qui enfermaient l’étang, et il défendait à son unique petite-fille Élise, toute sa famille, hélas ! De s’avancer sur la route où il avait jadis rencontré son ennemi. Comme il était d’un âge avancé, maintenant il s’accusait, comme d’un péché, de s’être défendu en ce temps-là, et il faisait dire, tous les ans, une messe pour le grenadier de la République. C’était un homme triste. Quelquefois, quand il rentrait à la brune, avec son ballot de marchandises sur les épaules, et qu’il découvrait tout à coup, par-dessus les talus des chemins creux, une touffe de coquelicots, il aimait mieux faire un détour d’une demi-lieue que de passer devant. Toute sa joie, sans cesse inquiète, était de voir grandir Élise.
La petite eut bientôt dix ans. Et ce fut une fête très douce quand, vêtue de blanc, et pâle, et débile parmi ses compagnes, mais plus gracieuse et plus recueillie que la plupart, elle fit sa première communion. Le bourg était décoré de guirlandes vertes. On était au commencement de juin. Toutes les mères avaient leurs places, ce jour-là, dans l’église, derrière les petites. Toutes pleuraient. Jean-François, parmi elles, faisait comme elles, et, bien qu’il ne la quittât point des yeux, il pouvait à peine voir son enfant, à cause des larmes qui coulaient malgré lui. Il avait tant de raisons de pleurer, tant de deuils dans le passé, tant d’émotion profonde dans le présent, et une crainte, malgré lui, pour l’avenir ! Le matin, Élise lui avait dit : « Grand-père, je prierai pour celui de la Veuve du loup, veux-tu ? » et il avait répondu : « Voilà quarante ans que je le fais. »
Aussi, las de cette fatigue insolite, il la laissa rentrer seule à la maison, qui était tout à l’extrémité du bourg, et la confia à deux femmes qui faisaient route de ce côté ; puis il entra à l’auberge. « Donnez-moi du vieux vin bouché, dit-il, pour que je voie si je suis jeune encore. » Le vin tarit ses larmes, l’égaya, et lui fit oublier Élise.
L’enfant se trouva bientôt seule, dans la maison qui avait une porte sur la route et une autre sur la campagne. Elle était bien habituée à la solitude. Mais, ce jour-là, il lui parut dur de n’être pas entourée. Elle entendait passer des bandes d’enfants et de mères, qui avaient des voix plus retenues que de coutume et plus chantantes. Elle se prit à considérer, sur la table, trois gâteaux de pain bénit qu’elle avait rapportés de l’église, et qui étaient faits en forme d’étoiles, oui, comme les étoiles en papier doré qu’on met sur les oriflammes.
« Une pour mon grand-père, songea-t-elle, une pour ma tante Gothon. Pour qui la troisième ? »
Elle réfléchit, n’ayant personne qui troublât son rêve. Et elle se sentait le cœur si large, si content et si pur, qu’elle n’avait peur de rien, et qu’elle se répondit à elle-même :
« Pour la Veuve du loup ! »
Pauvre petite de dix ans, qui ne croyait pas au mal parce qu’elle était blanche, et qui avait plus de courage qu’un homme parce qu’elle était heureuse ! Aussitôt, sans plus réfléchir, elle prend un gâteau de pain, et sort par la voyette du champ, le long d’un blé, ses souliers blancs dans l’herbe haute. Elle va posément, et sans peur, et sans tourner la tête. Son voile s’accroche aux épines, et elle le retient en le croisant sur sa poitrine. Elle a l’air d’une apparition au-dessus des épis. Et la campagne devient déserte, boisée, farouche, et on n’entend plus les voix qui bourdonnent dans l’air des villages.
Le grand-père boit toujours à la table de l’auberge. Élise approche de l’étang d’Agubeil. Elle ne pense pas aux défenses qu’on lui a tant de fois répétées. N’est-ce pas un jour comme il n’y en a pas d’autre ? Et qui donc irait, si ce n’est elle, donner du pain bénit à la Veuve du loup ? Personne n’a pensé à la veuve du meunier, qui n’a ni enfants, ni parents, ni amis qui songent à elle, si ce n’est la petite qui monte à présent, parmi les genêts, sur le roc fendu et mousseux.
Elle est arrivée au sommet. Elle a descendu la pente de l’autre côté, jusqu’à une cabane de pierres couverte en branches, et dont la porte bâille à moitié. Que c’est pauvre chez la Veuve du loup ! On dirait une étable à pourceaux. La clarté de l’eau monte entre les collines et remplit la vallée prochaine. En se penchant, en s’accrochant aux touffes de genêt, on pourrait se mirer tout en bas. Le cœur de la petite Élise s’est mis à battre. Elle a franchi le seuil, avec sur les lèvres : « Bonjour, madame la Veuve du loup ! »
Mais il n’y a personne. Des pots pour faire la cuisine, des paquets d’herbes, un fusil dans un coin, un vieux chapeau avec une cocarde, une chaise, un foyer d’ardoise calciné, c’est tout. Le grand soleil de juin fait craquer les branches mortes de la genêtière. Les grillons chantent éperdument.
« Je veux pourtant qu’elle sache que je suis venue », dit Élise.
Et elle a pris son couteau, et, de la pointe, elle a écrit les six lettres de son nom sur le gâteau de pain bénit. Puis elle a posé le gâteau tout au bord du foyer. Elle s’en va. Elle a peur à présent. Elle court jusqu’au logis de l’aïeul.
« Grand-père, grand-père, j’ai porté un gâteau à la Veuve du loup ! »
Quand le vieux, qui rentrait, entendit ça, il devint blanc comme l’aubépine qu’il avait autrefois à sa boutonnière, au temps de la grande guerre.
Quatre mois ont passé. La petite Élise est malade, et tout le voisinage croit qu’elle va mourir. Elle est si faible, que sa pauvre petite tête déraisonne, et que les gars du bourg, tant qu’ils voient le toit de la maison, retiennent leurs attelages et évitent de crier sur les bêtes qu’ils mènent aux champs. Jean-François ne rit plus, Jean-François ne boit plus avec ses amis ; il ne quitte pas la salle carrelée où les minutes sont comptées par la respiration haletante de l’enfant, qui a l’air de vouloir épuiser la vie à la boire si vite, si vite. C’est un souffle à peine perceptible, mais que Jean-François entend mieux que tous les bruits du dehors, et qui le tient éveillé des nuits entières. Oh ! s’il pouvait s’espacer ! Si la fièvre tombait ! Si seulement Élise ouvrait les yeux qu’elle tient obstinément fermés ! Elle n’a pas prononcé une parole depuis une semaine. Le grand-père a vu défiler près du lit toutes les enfants du même âge, et sur leur visage, quand elles se retiraient, il a lu le même mot : « Adieu, petite Élise ! » Elles l’ont quittée. Personne n’ose plus entrer, parce que le malheur est trop proche. Le médecin a dit : « Je repasserai », et il n’est pas revenu. Jean-François n’a plus de larmes à pleurer. Il est assis dans le fauteuil de paille que la rentière du bourg lui a prêté. Il regarde le lit blanc qui se voile d’ombre, la tête pâle qui ne vit plus que par le menu souffle des lèvres écartées, et la nuit tombe, et les campagnes sont muettes pour douze heures à présent.
Vers le milieu de la nuit, un rayon de lune a glissé par la fenêtre, et au même moment Élise a relevé ses deux paupières blanches. Le vieux s’est penché au-dessus du regard de son enfant, et il n’a reconnu ni le sourire, ni la clarté, ni la joie qui étaient toute la petite Élise ; mais il a entendu une voix non éveillée qui demandait :
« Grand-père, où êtes-vous ?
— Ici, ma petite, tout près. Tu ne me vois donc pas ? »
Elle a continué :
« Je voudrais un poisson d’argent qui nage dans l’étang d’Agubeil. Il est au bord ; il a deux nageoires rouges ; il passe entre les roseaux. Allez le chercher. Je serai sauvée si je mange du poisson d’Agubeil. »
Élise a refermé les paupières. Elle n’a pas compris ce que Jean-François lui a répondu. Elle a eu seulement un de ces sourires d’enfants qui demandent et qui remercient, comme si c’était une même chose.
Le vieux n’a pas hésité longtemps. Il a réveillé la voisine, et, tandis qu’elle veille auprès du lit de la malade, il est monté au grenier, où est serré un carrelet de fil de lin avec une armature de coudrier. Le voilà qui sort par la porte du jardin, son filet sur l’épaule. La campagne ouvre ses chemins bleus, ses voyettes où la trace des bêtes rôdeuses raye les herbes gonflées d’eau. Pauvre Jean-François, tu sais quelle vengeance te guette là-bas ; tu sais qu’elle ne dort guère, et qu’au bruit du carrelet tombant dans l’étang d’Agubeil, une femme va se glisser entre les genêts, et que le caprice de la petite Élise va te coûter la vie.
Mais le vieux est de ceux qui aiment. Pas un moment il n’a ralenti sa marche. Seulement, au lieu d’aborder l’étang par la chaussée, il a tourné à travers les bois, et quand il a eu descendu la pente, qu’il a senti l’ombre des branches qui se retirait de dessus lui et le laissait en pleine lumière de lune, sur une bordure de pré qu’effleurait la nappe immobile, il a signé son front et son cœur qui tremblait un peu.
Il tend les perches de coudrier ; il cherche de l’œil le poisson d’argent. Il n’aperçoit que les lueurs mêlées de ténèbres qui rôdent à la surface, et s’épanouissent, et se meuvent très vite sans qu’on puisse suivre le mouvement. Où est le bon endroit ? Il lève au hasard le filet et le plonge entre deux touffes de roseaux. Toutes les étoiles ont tremblé du frémissement de l’eau.
La Veuve du loup ne dormait pas. Elle avait entendu un bruit de branches brisées dans le bois, et elle avait vu sortir du taillis celui qu’elle attendait depuis tant d’années, le meurtrier de son mari, l’ennemi qu’une inconcevable folie ramenait à cette place du crime inexpié. Chez elle, il y eut un sursaut de plaisir sauvage. Par la lucarne de sa maison, elle regarda Jean-François debout sur la marge de l’étang. « Je te tiens ! » dit-elle tout bas. Et elle se mit à rire. Et elle décrocha le fusil rouillé avec lequel, bien souvent, elle avait abattu les canards ou les cygnes qui se posaient sur l’étang d’Agubeil.
Les genêts étaient si hauts, que Jean-François ne pouvait découvrir la forme noire qui se courbait et s’approchait du bord de la crête. Le canon d’un fusil passa entre les brins de verdure, s’inclina vers la rive voisine, chercha la place du cœur sur la poitrine de l’homme, et les anges de Dieu qui volaient dans la nuit eurent ce spectacle d’horreur : la Veuve du loup visant son ennemi et touchant la gâchette de l’arme.
Mais, au moment où le doigt allait presser la détente, sur la surface de l’étang la femme aperçut les étoiles qui dansaient. Elles couvraient l’eau de leurs flammes vivantes ; elles enveloppaient la motte de terre où l’homme était posé. Et chacune d’elles ressemblait au pain bénit et doré que la petite Élise avait laissé dans la cabane.
« Allez-vous-en, les étoiles, allez-vous-en ! »
Mais les étoiles ne s’en allaient pas.
Trois fois la Veuve du loup releva son arme et la rabaissa. La troisième, Jean-François prit un poisson au fond de son carrelet, le saisit, et s’enfuit en laissant le filet sur les herbes.
Le bois craqua comme au passage d’un cerf poursuivi.
Alors, poussant un grand cri de rage, ayant laissé échapper sa proie, la Veuve du loup se dressa sur l’extrême bord du rocher, et lança dans l’étang l’arme qui avait fait la grande guerre. Le fusil tournoya, tomba, troua les eaux pleines d’étoiles, qui se refermèrent à jamais sur lui.
Jean-François courait déjà par les sentiers, hors du bois, avec le poisson d’argent qui devait sauver la petite Élise.
Le lendemain, la Veuve du loup quitta l’étang d’Agubeil. Elle se mit en marche vers la ville, arriva à la porte d’une maison de refuge pour les vieillards, et dit :
« Je suis la Veuve du loup, qui a, pendant quarante ans, vécu pour sa vengeance. L’homme est venu à l’endroit marqué. Je l’ai vu au bout de mon fusil. Mais les étoiles ressemblaient trop au pain bénit de la petite. Ça m’a fait faillir le cœur. Je ne suis plus bonne à rien : prenez-moi. »
On la crut un peu folle, et on la prit. C’est là que je l’ai connue, et qu’elle est morte.
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