‹ Contes de bonne PerretteChapitre 27 sur 30 · Chapitre 23 Le quatrième pauvre

Chapitre 23 Le quatrième pauvre

La mère chantait, pour endormir son enfant, un de ces vieux chants venus on ne sait d’où, comme les pèlerins d’autrefois. Devant elle, au-delà du seuil de la ferme, une prairie descendait, étroite, tondue ras par la dent des moutons, et où séchaient des langes et de menues hardes blanches posées sur des cordes tendues ; puis c’étaient des dunes de sable, toutes pareilles, fuyantes, désertes, incultes, où parfois, lorsque le vent soufflait en rafales, des touffes de jonc clairsemées faisaient en se pliant courir un frisson d’argent. Très loin, dans les beaux jours, on apercevait la mer comme une bande de lumière, la mer sans navires d’une côte sans profondeur et sans abri.

Le pays n’était pas gai, mais Julienne s’y plaisait parce qu’elle y était née. Il eût été inhabitable, s’il n’y avait eu derrière la ferme quelques champs entourés de murs en pierres sèches, où poussaient assez bien l’avoine et merveilleusement les pommes de terre. En faut-il beaucoup plus pour être heureux ? Julienne ne le pensait pas, ou, pour mieux dire, elle ne se l’était jamais demandé. Elle aimait sa Renardière, la dernière ferme avancée en éperon dans le sable des plages ; elle aimait ses quatre enfants, son mari, qu’elle avait pris pauvre et qui peinait rudement, tantôt bêchant la terre, tantôt récoltant le varech ou tirant la senne avec le fils aîné. Elle avait grande miséricorde pour les mendiants qui passaient, et, avec six amours et une pitié comme ceux-là, Julienne avec raison n’enviait personne.

Il faisait ce soir un temps gris, très bas, qui limitait l’horizon et ne disait pas l’heure. Cependant le soleil devait se coucher. La pluie fine tombait par la Cheminée sur le couvercle de la marmite, et grésillait sur les charbons. L’homme était en mer avec son fils Hervé ; la femme berçait l’enfant le plus jeune, et chantait la chanson indéfinie des longues attentes :

Il n’est pas encore sept heures et demie ;

Comme le vent qui donne ici,

Comme le vent qui frappe et donne,

Comme la pluie qui tombe aussi.

Le bruit de la barrière invisible qui s’ouvrait et retombait, là, tout près, dans le courtil qui touchait la maison, fit se redresser Julienne. Elle écouta. Un seul pas résonnait sur le sol mouillé.

« Ce n’est pas eux », pensa-t-elle.

Et un homme qui portait un paquet noué au bout d’un bâton apparut, comme une ombre noire, dans l’ouverture de la porte. Elle eut peur parce qu’elle était seule. Elle ne voyait que deux yeux roux, qui la regardaient, et une barbe de coureur de routes, à moitié blanche, à moitié blonde, élargie par le mauvais temps et collée en mèches par la pluie.

« Que demandez-vous ? fit-elle. Le couvert pour la nuit ? »

L’homme inclina la tête pour toute réponse.

Elle crut le reconnaître ; car, éloignés des bourgs et des villages comme ils l’étaient à la Renardière, ils logeaient souvent les voyageurs et les vagabonds.

« Allez dans la grange ; mettez-vous dans la paille qui est tirée. Mon mari vous portera la soupe tout à l’heure, je l’entends qui vient. »

Elle n’entendait que son cœur qui disait : « Viens ! viens ! » et qui se rassura, et songea au nourrisson, et se remit à suivre la chanson tranquille des heures, lorsque le mendiant se fut retiré.

Il n’est pas encore huit heures et demie…

Elle avait la figure maigre, jeune encore, et, sous les bandeaux châtains à moitié cachés par la coiffe, des yeux noirs, faciles aux larmes, qui s’inquiétaient vite et riaient rarement et par éclairs. C’était une nature maternelle et primitive, que la solitude des campagnes avait gardée intacte. Quand Julienne voulait, l’homme, plus grossier et plus rude, cédait presque toujours ; il avait, obscurément, le sentiment de l’abri profond de cette maison qu’elle mettait en ordre, sans relâche et sans bruit, et lui, tout le jour dehors, dans le vent des plages ou de la mer, quand il rentrait, il montrait ses dents blanches.

La main qui agitait le berceau diminua l’amplitude de l’oscillation, la réduisit à un petit frémissement, puis se détacha de l’osier, qui cessa de se plaindre. Et ce fut alors que le vent gémit plus fort autour de la maison et que la mère devint une pauvre femme seule, attentive et angoissée.

Pour ne pas avoir peur, elle se leva et s’occupa du ménage. Une demi-heure s’écoula ; la nuit tombait. Tout à coup :

« Nous voilà ! dit l’homme. J’ai faim. Mauvaise pêche ! »

Il entra. Moitié paysan et moitié marin, vêtu de toile bleue et coiffé d’un casque de toile cirée jaune. Sa longue tête aux yeux enfoncés se pencha dans l’ombre de la pièce pour chercher la mère, qui s’était accroupie près du foyer et qui écumait la soupe. La femme l’aperçut, fit un signe de tête, sourit au fils qui, derrière lui, par-dessus l’épaule paternelle, tâchait de voir aussi.

« Bonsoir, m’man ! »

Elle embrassa le grand fils qui tendait sa joue mouillée de sel et de brume, et elle alluma la bougie, qu’elle avait économisée jusque-là. La flamme éclaira, le long du mur, une bourriche creuse où achevaient de mourir trois poissons à peau rugueuse, couleur de vase, sous deux crabes lie de vin, aux pattes repliées, pareils à des galets de marbre.

« C’est la soupe pour demain, dit l’homme. La mer est trop forte ; mangeons. »

Ils prenaient place autour de la table, et le fils fermait la porte, quand la porte fut repoussée de l’extérieur.

« Peut-on entrer ? demanda une voix.

— Où couche-t-on ici ? demanda une autre.

— Dans les fossés de mes champs ! cria l’homme. En voilà des chemineaux qui ne savent pas parler ! Où couche-t-on ! Est-ce que je tiens une auberge ? »

Dans le trou brumeux de la porte, et noires dans les demi-ténèbres du crépuscule finissant, deux ombres se reculèrent à l’approche du paysan. Les errants le jugeaient trop grand et trop solidement musclé ; ils baissèrent le ton.

« Vous ne voudriez pas nous laisser dehors par le temps qu’il fait ? reprit l’un d’eux.

— En vérité, si, tas de fainéants ! On ne voit qu’eux sur les routes où il n’y a pas de travail à faire ni à prendre ! Et il faut travailler pour leur donner ce qu’ils veulent ! Allez coucher dans les cailloux de la côte : les poissons ne vous dérangeront pas.

— J’en ai déjà logé un dans la grange, dit posément Julienne. Elle est assez grande pour trois, m’est avis. »

L’homme s’était retourné, mécontent, s’était rassis, et mangeait sans rien dire.

Le vent grondait. On entendait le frottement des manteaux des gueux sur le mur.

« Fais-leur la charité, reprit Julienne.

— Ils sont trop, à la fin ! Tous les jours ouvrir sa maison, donner sa paille, dont les bêtes ne veulent plus ensuite, et donner la soupe chaude ! Non, c’est trop souvent ! »

Mais, comme il disait cela sans s’interrompre de manger, et plutôt comme un regret d’une faiblesse déjà consentie, Julienne dit :

« Bonnes gens, longez la maison, et au fond de la cour, quand vous aurez dépassé l’écurie, entrez dans notre grange et séchez-vous. Tout à l’heure j’irai vous servir. »

Lorsque le paysan, sa femme, son fils Hervé furent seuls dans la maison close, avec les trois enfants qui dormaient dans la chambre voisine, ils se mirent à parler de la saison de pêche, qui était mauvaise, et de la récolte, qui avait mal réussi. Depuis deux mois que le froment était battu, les deux hommes couraient inutilement la côte : les dorades et les lubines se faisaient rares ; le mulet semblait avoir fui en haute mer ; les casiers tendus pour prendre les homards ne prenaient que des crabes, et les quelques poissons de roche pêchés à la ligne sur les bas-fonds pierreux de Faillebelle ne pouvaient être d’aucun profit. Ce sont des bêtes couleur d’arc-en-ciel dont personne ne voulait que les pêcheurs.

« Écoute, Julienne, conclut le métayer, si cela continue, je ne pourrai plus payer la ferme, et le maître nous chassera. Tu as le cœur trop tendre pour les mendiants et les chemineaux ; à partir de demain je leur fermerai la grange, et, s’ils ne s’en vont pas, je leur courrai dessus avec Hervé, qui est d’âge à tenir une fourche. »

Le jeune gars montra ses poignets, dont les os étaient saillants sous la peau brune. La mère regarda les deux hommes d’un air de reproche, soupira, trempa une seconde soupe avec ce qui restait de bouillon dans la marmite, et sortit avec une écuelle fumante dans la nuit. Elle avait pris une lanterne dans sa main gauche, et, comme elle longeait la maison, elle aussi, elle vit, dans le rayon qui la précédait et trouait les ténèbres, une forme mouvante.

Elle s’arrêta et retint un cri. Elle pensa que c’était un pauvre encore qui venait demander l’abri, et elle éleva un peu la lumière pour se rendre compte. En effet, un vieux, dont la barbe était roulée comme les vrilles des pois de mai et qui portait un chapeau d’ancêtre vendéen, à grands bords, déformé par l’usage de deux ou trois générations, s’avança dans la lueur et dit :

« Pour l’amour de Dieu, maîtresse Julienne, ne me laissez pas coucher dehors !

— Vous parlez comme les autres pauvres ne parlent plus, dit Julienne ; je vous logerai donc, mais ce sera la dernière nuit. Mon mari fermera la grange. Comment vous appelez-vous ?

— La Misère. »

Elle le considéra, et fut étonnée de ce qu’il avait les yeux très bleus et très doux, comme un enfant. Malgré le vent qui soufflait et la pluie qui tombait, elle ne se sentit pas plus pressée de rentrer que si on eût été dans la saison chaude, un jour de clair soleil. Elle demanda :

« Je ne sais pas si vous dites votre vrai nom. Mais d’où venez-vous, la Misère ?

— De partout.

— Vous reçoit-on bien ?

— De moins en moins.

— Alors pourquoi marchez-vous toujours, sans savoir où vous logerez ?

— Pour empêcher le cœur des hommes de se fermer tout à fait. Quand je passe, il n’y a que moi ; quand je suis passé, Dieu bénit. »

Maîtresse Julienne, de la Renardière, trouva que ce pauvre avait l’air d’un des apôtres qui sont sculptés et peints dans l’église de son village, et elle dit, sachant bien que la nuit est pleine de passants que nul ne connaîtra jamais tous :

« Venez. Le meilleur coin est à droite, au fond ; si vous ne trouvez pas de paille fraîche, tirez-en de la meule ; moi, je vous le permets. »

Et quand les quatre mendiants furent assis en cercle autour de l’écuelle et éclairés par la lanterne que la femme pendit à un clou du mur, la grande nuit suivit son cours. La bourrasque redoubla ; la grande marée qui montait laissait tant de bruit dans le vent, qu’on eût dit qu’elle battait la maison et voulait la détruire.

Julienne cependant rentra contente, et dit :

« Ils sont quatre à présent, autant que nous avons d’enfants. »

· · ·

Au petit jour, le père et le fils se levèrent pour aller panser les bêtes et voir si le temps permettait de se risquer sur la mer.

Mais à peine avaient-ils franchi le seuil, que Julienne se mit à crier :

« Accourez ! À moi ! Quel malheur ! »

Ils furent en un instant près d’elle, au fond de la seconde chambre, et, tandis qu’elle fondait en larmes, ils virent l’armoire ouverte et le tiroir défoncé, où les économies de l’année avaient été serrées.

L’homme devint furieux ; il s’en prit à sa femme, grâce à laquelle pourtant la Renardière avait toujours été heureuse, et lui fit une scène terrible, l’accablant de reproches :

« N’est-ce pas ta faute ? Pourquoi reçois-tu les voleurs ? Te voilà bien, avec ton bon cœur stupide ! Cours après eux maintenant ! Nous sommes ruinés, et c’est toi qui l’as voulu, brigande, hôtesse de chemineaux et de va-nu-pieds ! »

Le petit Hervé était tout pâle de saisissement de voir pleurer sa mère et s’emporter son père.

Ce ne fut qu’après une demi-heure que le paysan s’avisa de rechercher si on ne trouverait pas les voleurs. Il traversa la cour, prit sa fourche dans l’écurie et entra dans la grange. La femme et le fils l’accompagnaient, en arrière.

Sur la paille, il n’y avait plus que le quatrième pauvre, qui dormait.

« Houp ! Debout, misérable ! Où sont les autres ? »

La Misère ouvrit les yeux, sans bouger. Il était enveloppé de sa limousine, qui n’avait plus de couleur, et son visage avait la pâleur des tiges sèches de froment qui l’enveloppaient.

« Tu n’as pas l’air d’entendre, coquin ! Où sont les autres ? »

Mais le regard de ce pauvre était si clair et si profond, que l’homme crut voir la mer du large, qu’il voyait tous les jours du bord de son bateau. Tout affolé de colère qu’il fût, il n’osa pas toucher le mendiant, et dit moins rudement :

« Je ne t’accuse pas ; je ne te ferai pas de mal. Dis-moi seulement où sont les autres qui ont volé.

— Voilà bien un quart d’heure que j’ai entendu courir devant la porte, métayer de la Renardière. Mais, au train dont ils allaient, vous ne les rattraperez pas. »

Et toujours couché, semblable à une statue par le calme des traits, parlant comme quelqu’un qui avait autorité, il demanda :

« Que t’ont-ils donc volé ? Ton bonheur ?

— Non.

— Un de tes enfants ?

— Non.

— Ta conscience d’honnête homme qui a toujours bien travaillé et bien fait son devoir ?

— Non. Ils m’ont pris quinze pistoles d’argent que j’avais mises dans mon armoire.

— Alors, dit le pauvre, tu n’as perdu que ce qui se répare. Que me donneras-tu si je te fais retrouver ce qu’on t’a pris ?

— Choisis, dit le paysan.

— Je choisis la clef de ta grange », dit la Misère.

Le métayer de la Renardière regarda la longue pièce de fer rouillée, usée, qui dépassait la serrure, et haussa les épaules.

« C’est pour y revenir ? dit-il.

— Moi ou d’autres ; car tu perdras toujours plus à fermer ton cœur et ta grange qu’à les ouvrir l’un et l’autre. Décroche ta seine, ta plus grande, et suis-moi. »

Il se leva, et le métayer, qui était grand, remarqua que ce pauvre avait encore la tête de plus que lui. Il n’en obéit que mieux, et sur un brancard, aidé par le fils et la femme, il emporta son filet.

Tous quatre, par les dunes où l’herbe était mouillée et fumait au matin, ils gagnèrent la plage. La mer, apaisée, roulait sur le sable des vagues d’un violet pâle, que bordait une frisure d’argent. Très lentement ils s’avancèrent, longeant le flot. La Misère ne disait rien et fixait le creux des lames où l’eau était limpide. Parvenu au milieu de la vaste courbe, il fit signe :

« Tendez la seine. »

Le métayer et son fils entrèrent dans la mer, et le filet s’arrondit sur plus de cent brasses de long. Tandis qu’avec effort ils tiraient la seine, dont les lièges dansaient à la lame, et qu’ils formaient « la baillée », le pauvre monta sur la dune voisine et s’y tint debout. Les deux hommes, attelés aux bâtons, le corps rejeté en avant, les jarrets tendus, avançaient péniblement ; on eût dit que derrière eux un poids insolite les retenait. L’eau restait paisible, transparente, et semblait vide. Cependant l’énorme cercle se rétrécissait peu à peu, et des traits de feu le traversaient. Les pêcheurs, devinant le poisson, maintenant retournés vers la mer et courbés, et saisissant les mailles, en haut et en bas, aussi vite qu’ils pouvaient, amenaient la poche. Bientôt ils poussèrent un cri : dans le filet, ce n’était plus qu’une masse grouillante de mulets qui sautaient, battaient l’eau de leur queue, se précipitaient contre l’obstacle, se mêlaient, s’épouvantaient, et, enveloppés par les plis de la seine, entassés sur la plage, s’amoncelèrent en un tas, comme un écueil tout blanc d’écume.

« Cours à la maison, Julienne, attelle le cheval, amène la charrette : il y en a un tombereau plein. Ah ! la belle journée ! »

Le métayer et son fils, pour ne rien laisser perdre, se précipitaient de droite et de gauche, et saisissaient les poissons qui tentaient de s’échapper en suivant la pente mouillée.

Quand ils se relevèrent, radieux, pour chercher la Misère, ils ne virent personne sur la dune. Les œillets de sable s’ouvraient au jour, et regardaient seuls.

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· · ·

Depuis lors, la grange de la Renardière est restée ouverte. La clef n’a été ni rapportée ni remplacée. Jamais le métayer ne compte plus les mendiants que sa femme y reçoit, et ils sont nombreux, dans les mois d’hiver et en ce pays écarté. Pour elle, quand elle raconte cette histoire à ses enfants ou à ceux des autres, elle ajoute, sans y manquer jamais :

« Mes petits, recevez les pauvres, et ne vous effrayez pas s’ils sont beaucoup : ce n’est pas à nous de choisir. Le premier peut être mauvais, et le second, et le troisième. C’est souvent le quatrième pauvre qui est le bon. »

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