Chapitre 24 Celui qui menait la rivière
Ceci, mes enfants, se passait en Espagne, il y a longtemps.
Figurez-vous une grande plaine entourée de montagnes, et dont on ne voyait la sortie ni au levant, ni au ponant, ni au nord, ni au sud. Le cercle de sommets dentelés qui l’enveloppait ne perdait que rarement et par places la couleur bleue dont les lointains, même tristes, sont embellis. Le matin et le soir, quelques rayons d’aube ou de couchant les montraient dans leur nudité sauvage : roches amoncelées en pyramides, falaises, aiguilles de sable ou d’argile que fondaient les nuages et le vent. Mais nulle part on ne voyait de forêt ou la moindre tache verte, et c’était partout la muraille de désolation, le relief tourmenté et la clarté de reflet des terres infécondes. Presque personne n’était monté jusque-là. Des chasseurs racontaient qu’ils avaient failli y mourir de soif, et qu’on n’y rencontrait d’autres bêtes que des aigles, venus dans le tourbillon d’une rafale, et pressés de retourner en d’autres contrées moins inhospitalières à la vie.
La plaine était également désolée. De rares troupeaux broutaient une herbe courte, qui avait à peine le temps de percer la surface du sol et de verdir, et, tendre encore, était saisie et desséchée par le soleil. Une chaleur lourde pesait tout l’été sur cette vallée enclose. Les mirages y étaient fréquents. Le blé ne poussait guère sa paille plus d’une main au-dessus de la terre craquelée en tous sens. La douceur de l’ombre manquait, parce que l’eau manquait elle-même, et ce qu’on pouvait recueillir des pluies d’hiver, dans les citernes, suffisait à peine pour abreuver les hommes et les bêtes.
Dure contrée ! Mais le cœur de l’homme est ainsi fait, que ceux qui habitaient cette vallée l’aimaient et se jalousaient les uns les autres, travaillant, peinant, luttant pour augmenter chacun sa parcelle de poussière, où la moisson n’était qu’une espérance souvent trahie.
Ils n’avaient guère de communication avec le reste du monde. Leurs procédés de culture restaient primitifs, leurs mœurs violentes ; leurs toits de boue séchée et de pierre, espacés à travers la plaine, avaient connu des drames sanglants, dont le motif était fréquemment dans la prétention de deux familles à l’usage d’un nième puits. De là des rivalités tenaces, des rancunes, des vengeances à vingt ans de distance. Une fille qui avait en dot une citerne pouvait passer pour riche, et se mariait facilement. Un jeune homme de même.
Et c’est ce qui avait peut-être contribué à rendre bizarre et plus solitaire que d’autres Agaré, fils de Munoz, sixième enfant du plus riche propriétaire de la vallée.
Le père avait dit : « J’ai cinq citernes. J’en laisserai une à mes cinq premiers fils. Mais Agaré aura le droit de puiser, pour sa maison et pour ses troupeaux, à chacune des cinq citernes. Le bois du treuil lui sera commun avec le maître de l’eau, ainsi que la pierre creuse où viennent boire les bêtes. Il aura son chemin sur la terre de ses frères. Il respectera leurs avoines et leurs blés en passant. Les aînés respecteront son convoi de mules chargées d’outres. Ainsi la paix sera établie. »
Hélas ! déjà une sourde guerre se devinait entre les frères. Sous l’œil même du père, ils plaisantaient le cadet et lui promettaient de lui mesurer strictement son droit, et de l’en priver quand les années seraient dures.
« Agaré, disaient-ils, légataire de terres sans eaux et de troupeaux sans citernes, tu feras bien de ne pas t’approcher de nos réserves quand l’été sera commencé ; les filles de nos domaines riront de te voir mendier de l’un chez l’autre, et conduire tes mules chargées d’outres à la marge de nos puits. Nous, les hommes, nous serons là aussi, et nous avons des couteaux pour couper les sangles des harnais et le cuir tanné des boucs, où la boisson se conserve. »
En parlant ainsi, ils touchaient de la paume, sur leur ceinture de peau, la lame longue et mince de leur poignard.
Agaré ne répondait rien. Mais, de plus en plus, il fuyait ses frères et suivait son humeur vagabonde. Tout petit, il avait donné des signes d’une nature songeuse et passionnée. Il quittait la garde des chèvres pour tendre des pièges aux outardes, oiseaux géants et de pied rapide, qui abondaient dans la plaine. Il oubliait de rentrer aux heures accoutumées ; on l’avait plus d’une fois cherché avec inquiétude, et trouvé assis sur une pierre, jouant, pour lui seul et pour les étoiles qui se levaient, des airs qu’il tirait d’un chalumeau en racine de buis. Il connaissait presque seul les montagnes. Et maintenant qu’il avait atteint l’âge d’homme, il y passait une partie de sa vie. Qu’y faisait-il ? Nul ne le savait. Les laboureurs, les tondeurs de brebis, les porchers errants s’écartaient de sa route quand il revenait, le prenant pour une sorte de sorcier et d’être de dangereuse approche. Lui, cependant, jeune et souple, gai de visage tant qu’il n’apercevait pas les hommes, il traversait la plaine de jour et de nuit. À la ceinture, à côté de son couteau, il portait son chalumeau, pendu. De ses courses, qui duraient parfois une demi-semaine, il ne rapportait guère que des cailloux de toute couleur, qu’il rangeait le long des murs de sa chambre, et des herbes que personne n’avait vues et ne savait nommer.
« À quoi te serviront les courses dans la montagne ? disaient encore ses frères. Tu ne rapportes ni gibier ni plantes utiles. Tu seras toute ta vie un pauvre, et nous te refuserons ton pain, parce que tu n’auras pas voulu le gagner. »
Agaré avait déjà parcouru la moitié du cirque immense des hauteurs qui enserraient la plaine, lorsqu’un jour il rentra, à l’heure où la nuit éteint le bruit des fermes et rassemble les bêtes dans les parcs. Sur sa route il avait rencontré des cadavres de brebis et de chèvres, mortes de soif et de besoin. Il avait entendu les lamentations des bergers et les cris de fureur des paysans dont les troupeaux périssaient. Car on était à la fin du mois de mai, et, depuis le commencement de février, pas un nuage n’avait passé sur la vallée, pas un orage ne s’était écarté des sommets pierreux qui les retenaient. Une grande misère régnait. Une plus grande s’annonçait. L’eau se corrompait dans les citernes presque vides. Les épis, à demi mûrs, penchaient la tête au ras des sillons. La campagne avait pris la couleur de la cendre, et le vent promenait en tourbillons une poussière faite de débris de fleurs, de feuilles, de graines d’avoine et de froment émiettées et perdues.
Dans la salle où Agaré pénétra, les cinq frères étaient assis autour du père, près de l’endroit d’où s’élevait un feu d’herbes et de bouses sèches. La fumée montait librement au milieu de l’appartement, noircissait la voûte, et s’échappait par une ouverture béante sur le ciel. Ils avaient des figures lasses et dures. Ils s’étaient querellés à cause des nombreuses pertes de mules et de moutons survenues pendant la semaine, et dont ils se renvoyaient l’un à l’autre la responsabilité. Une jeune fille, les jambes pendantes au bord d’un coffre, le long du mur, avait un voile sombre sur la tête et des yeux qui luisaient au feu. C’était une parente, accourue pour chercher de l’eau fraîche chez les Munoz. Deux cruches pleines étaient posées à ses pieds. Elle se reposait avant de partir.
« Écoute, Juanita, dit le père, qui avait un mouchoir sur les cheveux et un collier de barbe blanche autour du visage, répète bien chez toi que ce sont les dernières cruches que je donnerai. Nous n’avons plus d’eau. »
Agaré, debout près de la porte qu’il venait d’ouvrir, l’air étrange, la main étendue vers l’ombre où se tenait la jeune fille, dit :
« Juanita, il y aura bientôt de l’eau pour tout le monde.
— Ah ! coureur de sentiers, vagabond, fainéant, c’est donc toi ! crièrent les fils du vieux Munoz. Qu’as-tu fait ces jours-ci, quand nous peinions pour arroser nos champs de haricots et nos dernières planches de maïs, qui vont mourir ? Les bras manquaient ; nous t’avons cherché, et, comme toujours, tu perdais ton temps au loin. Malédiction sur toi !
— Ne le maudissez pas, dit le père. Mais laissez-moi lui parler comme il convient. Agaré, tu ne sers de rien dans la ferme. Je ne puis plus nourrir l’enfant qui refuse de m’aider. Tu vas jurer de ne plus quitter le domaine, ou bien je te chasse, et ta part d’héritage accroîtra le bien de tes frères.
— Bien dit ! répondirent les voix sonores des hommes.
— Que réponds-tu ? demanda le père. Es-tu résolu à demeurer parmi nous ? »
Le cadet fit du regard le tour de l’assemblée qui le jugeait, et les figures étaient si rudes et si menaçantes, qu’il arrêta enfin ses yeux et les reposa sur la jeune fille aux deux cruches d’eau, qui écoutait, immobile sous le voile bleu, dans l’ombre. Et comme s’il s’adressait à elle, et comme s’il prophétisait, il dit :
« Je retourne aux montagnes ; mais je reviendrai, et je serai accompagné par la joie vivante que vous ignorez. Mon long travail sera récompensé. Voyez mes habits déchirés, mes pieds ensanglantés, mes mains noueuses comme le buis de mon chalumeau. Je vous le dis, j’ai trouvé le salut de tous les hommes et de tous les troupeaux. Quand je descendrai, le peuple de la vallée courra au-devant de moi. Mon nom sera béni par-dessus le nom de mes aînés. Tous chanteront la gloire de la conquête que je ramènerai.
— Il est fou ! Le vent des montagnes stériles lui a tourné l’esprit ! »
Les frères l’injuriaient. Le père plaignait son fils. Mais Agaré s’était déjà glissé dehors, et s’éloignait dans la nuit tranquille. Ses sandales ne faisaient de bruit qu’en se posant sur des tuyaux de chaume, qui craquaient.
« Prends mon pain pour ta nourriture », murmura une voix près de lui.
Il se retourna. La petite Juanita l’avait suivi.
« Prends mon pain et bois l’eau de ma cruche. C’est encore celle de ton père, qui me l’a donnée. »
Elle portait sur ses deux épaules les deux vases de terre. Elle pencha l’un d’eux en abaissant le bras qui le tenait par l’anse du sommet, et le jeune homme but à sa soif en regardant le visage de Juanita, qui souriait de compassion tendre et de regret. Ils étaient dans un sentier, parmi les blés morts. On entendait le bruit des cigales et des petites grenouilles qui cherchaient la rosée sur la terre avare.
« Pauvre gars ! continuait Juanita, j’ai pitié de te voir chassé. Tu n’as plus d’asile. Si je savais où tu te caches, j’irais bien, au prix de la fatigue de mon corps, te porter chaque soir la moitié de mon pain. »
Il s’essuya les lèvres, prit la moitié du pain qu’elle avait dans son tablier relevé, et dit :
« Merci, ma très douce. Tu as le cœur d’une épouse. Tu seras bonne pour tes enfants. Aussi je te préviens : quand tu entendras le son de mon chalumeau, lève ta jolie tête de dessus la terre où tu travailles ; et, quand tu m’apercevras, accours à ma rencontre pour être associée au triomphe d’Agaré. »
Elle ne comprit pas. Elle hocha la tête sous son voile, comme celles qui doutent. Et lui s’enfonça dans l’ombre transparente de cette nuit d’étoiles, qui rendait la plaine pareille à la moitié d’une coquille de nacre. Il diminua sur le sentier. Il devint plus petit et plus incertain de contour que les rares bouquets de tamaris qu’agitait çà et là le vent de la nuit. Juanita regardait encore, les deux bras levés et courbés au-dessus de ses épaules, et Agaré était déjà loin, au-delà des champs cultivés, où la moisson perdait, d’heure en heure, son dernier reste de sève.
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Il marcha toute la nuit. Un peu avant l’aube, il arriva au sommet d’un col formé de rochers et de terres éboulées, que dominaient deux pics de granit noir. Les deux murailles s’élargissaient en descendant vers la plaine et dessinaient sur le ciel des tours et des donjons d’une élévation prodigieuse. Les gens du pays appelaient ce lieu le Château de Fer. Agaré descendit dans une excavation qu’il avait creusée au pied d’une des murailles. Il tâta le fond avec la main. Les pierres étaient mouillées comme s’il avait plu.
« Bon, dit-il, l’humidité persiste. Pourvu que j’aie le courage de creuser encore, la source jaillira. »
Il se mit à genoux, et, avec ses doigts nerveux, il arrachait une à une les pierres, qu’il jetait sur les bords. Malgré le froid et le vent très vif des hauteurs, la sueur coulait de son front. Il enleva sa veste, et la lança parmi les débris.
« Travaille, Agaré, disait-il. C’est le grand jour aujourd’hui ! »
Une fièvre de courage et d’espoir l’avait saisi. En se penchant, il sentait la fraîcheur des eaux vives et prochaines. Le ciel blanchissait au-dessus de lui.
Enfin, à l’instant précis où le soleil mettait une feinte rose à la crête des montagnes, Agaré entendit un grondement de tonnerre. Il poussa un cri. Un jet d’eau bouillonnant, plus gros que le corps d’un homme, s’échappa du fond du puits.
« La rivière ! la rivière ! la voilà ! »
Pâle de joie et de lassitude, Agaré grimpa le long des pentes de la fosse, qu’il avait creusée cent jours durant. Il se dressa sur l’extrême bord, tourné vers la plaine, et ses yeux s’emplirent de larmes, parce qu’il aperçut la maison de son père, petite comme une motte de guéret, dans la vallée.
« Maison de mon père, dit-il, je vais retourner vers toi, avec le salut de mon pays qui me suivra. J’ai découvert la source. J’ai arraché la vallée à la soif. Ô vous, dont j’aperçois les villages et les fermes, vous ne serez plus réduits à ménager l’eau de vos citernes ! Vous ne craindrez plus la longueur de l’été ! Vos bêtes boiront au courant de la rivière bleue, et vos champs, jusqu’à l’extrémité de la plaine, sentiront le voisinage des eaux vives ! Les plus petites racines vont tressaillir et croître. Bientôt les arbres pousseront sur la terre qui les ignorait. Je vois l’ombre monter, avec les branches nouvelles, des profondeurs du sol. Je vois les herbes hautes, les fleurs réjouies, les récoltes devenues semblables à celles des terres heureuses, et mon nom béni dans les générations. Écoutez le vagissement de la rivière qui naît ? Elle va s’échapper du berceau que j’ai fait. Elle va courir ; elle va s’élancer vers vous, et ses deux bords s’appelleront la joie et la richesse ! »
Il se retourna. Le vaste trou qu’il avait creusé était plein d’une eau agitée de remous, glaciale et pure, et que traversaient des gerbes de bulles d’air comme des queues de comètes, attestant la vigueur de la source qui allait déborder son vase. Agaré était exalté, ivre de son triomphe. Et, en ramassant sa veste, en se courbant, il entendit, ou il crut entendre, mais il ne savait d’où elle venait, une voix qui disait :
« Prends ton chalumeau, Agaré, et conduis la rivière. Elle t’obéira comme les serpents charmés par les joueurs de flûte. Tu mèneras la fiancée qui descend des montagnes. Elle n’ira qu’où tu voudras. Elle ralentira sa course pour ne pas te dépasser. Mais prends garde de ne pas cesser de jouer ; car elle roulerait alors sur toi ses eaux, que rien ne retiendrait plus. »
Le jeune homme tira son chalumeau de sa ceinture, le porta à ses lèvres, et, sautant de roche en roche, dévala sur la pente. Derrière lui, en gerbes d’écume, grondant, mouillant les pierres desséchées, éclaboussant les murailles de granit, la rivière se précipita. Au-dessus d’elle, dans la vapeur qu’elle projetait jusqu’au sommet des monts, un arc-en-ciel tremblait.
La descente dura deux heures.
Cependant les hommes de la plaine, qui partaient pour le travail quotidien, remarquèrent de loin une traînée d’argent qui zébrait la montagne. Quelques-uns ne s’en inquiétèrent pas. D’autres dirent :
« C’est un nuage, un brouillard du matin, que le vent couche sur les pentes. »
Mais quand tous les habitants furent disséminés dans la plaine, et que le soleil mit un éclair sur toute la longueur du torrent, ils commencèrent à s’inquiéter. Un frisson d’air frais courut à travers les champs. L’arc-en-ciel appuya son auréole, comme une arche de rubis et d’émeraude, aux tours du Château de Fer. Bientôt le son perçant du chalumeau leur parvint. Ils virent, au bout de la vallée, un homme qui courait, ayant derrière lui une vague qui s’avançait sans déferler, ronde, éclatante, frissonnante à son extrémité, prête à écraser ceux qui s’opposeraient à elle.
Alors ils se réunirent et coururent au-devant, d’Agaré, levant leurs pelles et leurs bêches avec des cris furieux.
« Misérable ! Que fais-tu ? Tu veux noyer nos biens et nos maisons ? Va-t’en de là ! C’est mon champ ! Celui-là est encore à moi. Passe ailleurs ! Va-t’en ! »
Les laboureurs et les pasteurs, par groupes, de toutes parts, se ruaient à la rencontre d’Agaré, et tiraient leurs couteaux et le menaçaient.
Lui, quand ils le serraient de près, s’arrêtait de jouer un instant, et la vague, en se brisant aux deux bords du chemin qu’elle se creusait, faisait fuir les agresseurs. Mais ils l’accompagnaient, et leurs clameurs attiraient de nouvelles foules.
À droite, à gauche, affolé, le jeune homme se jetait pour éviter les pierres qu’on lui lançait.
« Laissez-moi ! disait-il. C’est la richesse que j’apporte ! C’est le salut de tous ! »
Les cris de mort se multipliaient autour de lui. Des pasteurs à cheval galopaient à la tête de la rivière, et, sauvages, vêtus de peaux de bêtes, tâchaient d’atteindre Agaré du bout de leurs bâtons ferrés. Une pierre le blessa au bras droit. Il saisit son chalumeau de la main gauche, et couvert de poussière, de sang, pâle de la grande clameur de haine qu’il soulevait, il continua d’aller. Mais il pleurait. Il avait à peine figure d’homme. Le torrent s’étalait derrière lui en un long ruban tumultueux. D’un bord à l’autre les hommes, séparés par le flot, s’injuriaient et se provoquaient à cause de leurs biens engloutis. Les troupeaux fuyaient dans les avoines et les blés. Une poussière immense, comme celle d’une tourmente de vent, noircissait un quart de la vallée.
Agaré ne marchait plus que lentement. Il sentait sur ses talons le froid de l’eau qui cherchait sa proie. Le son du chalumeau s’affaiblissait. Les pierres, mieux ajustées, frappaient la poitrine ou la tête déjà sanglantes. Lui, ne répondant plus, il levait les yeux vers la ferme paternelle. Il approchait du village.
« Pourvu que j’aille jusque-là ! songeait-il. Mon père et mes frères me sauveront ! »
Et à l’extrémité d’un grand champ de maïs, où il entrait, et qui appartenait à son père, il vit une troupe d’hommes qui travaillaient en hâte.
« Ce sont les domestiques de chez nous, dit-il, et mes frères. »
La petite flûte reprit son refrain, dans le vacarme de tout le peuple et des eaux qui suivaient. Un homme passa à cheval devant Agaré, se courba, le frôla de son poing, et cria :
« Frère de malheur ! Mon père m’envoie te dire de retourner d’où tu viens ! Prends garde !
— Je n’ai plus que la force d’aller droit », dit Agaré.
À ce moment, les multitudes qui accompagnaient le torrent poussèrent une clameur plus forte, parce qu’elles voyaient l’homme près de tomber. Elles se précipitèrent en avant, et se rangèrent, comme en front de bataille, afin de s’opposer à celui qui menait la rivière. Elles étaient noires comme une futaie, hurlantes comme une meute de chiens.
Agaré s’avança vers elles. Au premier rang, il reconnut son père et ses cinq frères, et aussi Juanita. Et il se prit à espérer.
Mais, du plus loin qu’il put se faire entendre, le père cria :
« Détourne le fléau ! Nous avons creusé un fossé qui l’emmènera, si tu ne t’arrêtes pas. Fils maudit ! N’entre pas dans mon champ de fèves, qui porte toute ma richesse de l’année ! »
Le pauvre gars ne voyait plus guère quand il arriva près du fossé. Une grêle de pierres et de bâtons lancés s’abattit sur lui. En même temps, une voix haute et claire domina le tumulte :
« Agaré ! Agaré ! Tends-moi la main pour passer ! »
C’était Juanita, qui s’était jetée en avant, seule, à dix pas des autres.
Il étendit le bras qui tenait le chalumeau. Mais il ne put que toucher le bout des doigts d’enfant qui se penchaient vers lui. La rivière déferla avec un bruit plus puissant que les cris de la foule, et le corps d’Agaré roula sous la vague déchaînée, dans la fosse qu’avaient creusée ses frères.
Les eaux avaient coupé en deux les foules humaines, les troupeaux, les groupes de maisons. Elles s’élancèrent sans guide, au hasard de leur course folle. En peu de minutes, la vallée fut barrée d’un trait d’eaux vives qui grossirent, élargirent leurs bords, et, rencontrant la montagne à l’extrémité opposée, tournèrent jusqu’à un défilé, par où elles s’engouffrèrent et se perdirent.
Ce fut, dans toute la plaine, une confusion inexprimable pendant trois jours. Les hommes, les femmes d’une même famille se cherchaient, s’appelaient d’une berge à l’autre, et ne pouvaient se rejoindre. Les cadavres de bêtes, saisies par le courant et noyées, flottaient à la dérive. On voyait l’eau s’échapper subitement de son lit et creuser des bras nouveaux ou des étangs qui luisaient sur les terres dévastées. Les chèvres en déroute erraient sur les falaises bleues.
Puis le cours de la rivière s’assagit. Les hommes trouvèrent un gué. Avec le temps ils bâtirent un pont. Des arbres percèrent la vase des terrains arrosés, et des commencements de prairie encadrèrent de bandes vertes les eaux devenues calmes. Les troupeaux oublièrent le chemin des citernes et burent aux abreuvoirs des plages, parmi les joncs. Au printemps, des fleurs qu’on n’avait pas vues, des arbres qui n’avaient jamais poussé dans la vallée germèrent çà et là. Des ombres, encore légères, annoncèrent la place où s’élèveraient plus tard des vergers et des bois.
Et on se ressouvint d’Agaré, qui avait mené la rivière. Mais son nom n’était plus prononcé avec colère. Les femmes plaignaient le malheur du dernier des fils de Munoz. Elles se montraient, comme un reflet de sa gloire, la jeune fille qui l’aimait. Les hommes pensaient : « Il a été l’honneur et la richesse du pays. Celui qui ne tenait ni la bêche ni la charrue a transformé la terre. Que sa mémoire vive parmi nous ! » Ils élevèrent une colonne où fut gravé le nom d’Agaré.
La petite Juanita, triste et fière, mais surtout fière, disait :
« C’est le bout de ce petit doigt-là qu’il a touché ! »
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