4.1
Le vent est tiède, le vent chante, il ne gémit plus tout le jour, il passe par bouffées, s’arrêtant à baiser les fleurs.
Ce n’est plus le temps des primevères, des premières pousses blanches des saules ; c’est le printemps de mai, la saison royale.
Voyez les ruisseaux et les mares : les poules d’eau s’en vont nageant, avec leurs petits à la suite ; elles tracent des routes bleues dans la canetille verte ; les renoncules blanches font couronne.
Il y a de la lumière jusqu’au fond des courants ; il y en a sur les feuilles des pins, et sur l’aile des martinets qui tournent ; on dirait que les choses regardent.
Heureuses les bêtes qui traversent l’air, heureuses celles qui courent, car la terre est toute feuillue, pas une faucille n’a fauché encore.
Et ils sont là, pressés, mouvants, avec leurs nids et leurs chemins, les grands blés verts, les avoines, les prés en fleur donnant l’aumône, ouvrant leurs grappes fines où le parfum s’est amassé, poudrant d’or les pattes des mouches et l’éventail des papillons.
Que c’est bon d’être jeunes et de galoper dans la campagne libre, quand les vieux eux-mêmes sont réjouis, et qu’il n’y a point de si étroite fenêtre par où n’entre une feuille de rose !
Il en roule jusque sous les lits ; le vent emporte des trésors. Oh ! les petits, courons dehors, et ne rentrons qu’avec la nuit, le printemps passe !
Cette chanson-là, ou quelque chose d’approchant, m’emplissait toute l’âme lorsque mai revenait. Pour l’entendre mieux, pour la renouveler aux sources vives, je sortais dès le matin, je rentrais le moins possible. Elle avait des couplets sans fin. Souvent j’emmenais ma sœur. Et, comme il eût été singulier de dire : « Nous allons voir mai triomphant » ; comme ce sont là des raisons que les enfants ne définissent pas, nous disions : « Le temps est beau pour la pipée dans le grand bois ! Qu’on ne sonne pas trop fort la cloche : elle nous a empêchés de prendre, la dernière fois. »
Nous voici donc dans le grand bois, cent noisetiers, cent baliveaux de frênes, autant de petits chênes mêlant leurs branches. C’était comme un bois à deux étages, ayant des tiges de haute futaie et, par-dessous, de grosses touffes vertes, où les noisettes venaient mal, mais où les oiseaux abondaient. La cabane était au milieu, faite avec des fagots d’épines. On y trouvait un banc de mousse où, pour dire vrai, la mousse, apportée par poignées, ressemblait à de vieux foin, un sac de toile plein de gomme récoltée sur les abricotiers et sur les cerisiers, et une fenêtre au fond pour surveiller les tendues.
Il fallut bien une heure pour délayer la gomme, fabriquer les gluaux, les poser sur les basses branches des frênes et des chênes voisins. Puis la chasse commença, la pipée résolue. Nous étions dans l’abri, la petite à côté de moi, soufflant à tour de rôle entre les deux lames résistantes d’une feuille de lierre pliée.
« Ne nous lassons pas de souffler, disais-je avec autorité : il vient toujours quelque chose à la pipée. Le jardinier me l’a assuré, et j’ai vu chez lui des sansonnets qu’il avait pris de la sorte. »
Un bruit qui n’avait point d’analogue, et qui tenait le milieu entre le sifflement d’une couleuvre et le miaulement d’un chat, sortait alternativement de chacune de nos feuilles de lierre. Dès le début, il y avait eu quelques mouvements d’ailes dans les cépées, des oiseaux qui s’envolaient, et j’avais expliqué :
« Ce sont les espèces qui ne répondent pas. Les autres vont venir. »
Rien ne venait. Nous étions rouges, elle encore plus que moi, de l’effort prolongé. Celui de nous deux qui s’arrêtait passait la tête par la lucarne, et regardait. Que c’était doux : un déluge de lumière sur le vert tendre des bois ; de larges gouttes dorées qui ruisselaient sur les troncs lisses, tournaient autour des brindilles, descendaient en cascades à travers les étages des frondaisons nouvelles, et rencontraient sur la terre les milliers d’étoiles blanches des stellaires ouvertes ! Au loin, nous entendions un merle, un loriot, des mésanges.
« Essayons de plier la feuille de lierre en quatre, fis-je au bout d’une demi-heure. Je crois que c’est plus sûr. »
Le bruit devint plus strident. Un gros geai en fut inquiet. Il s’approcha, sautant de perchoir en perchoir, jusqu’à une distance raisonnable des gluaux, considéra ces petits bâtons si drôlement mis en croix sur les brins de coudrier, frotta son bec deux ou trois fois, d’un air défiant, sur ses pattes noires, et se sauva.
« J’ai envie de dormir, dit la petite.
— Moi, je veillerai. N’aie peur de rien.
— Et peut-être qu’il viendra des oiseaux ?
— Bien sûr, ma chère. Mais il fait trop chaud. C’est pour le soir. »
Elle s’endormit, la tête appuyée sur des fagots, ses cheveux blonds mêlés aux épines. Je retenais mon souffle, pour ne pas l’éveiller. Le loriot, de loin en loin, jetait sa phrase sonore à la lisière du bois. J’allais céder peut-être à la même tentation de sommeil ; le ronflement des mouches, la chaleur lourde du soleil pénétrant les branchages de la cabane, indiquaient cette heure de la sieste que les paysans appellent « la mérienne ». Mais un bruit singulier se produisit à gauche de la cabane, un bruit de feuilles froissées lentement, comme si quelqu’un s’approchait avec précaution. Et je vis une grande barbe blonde, puis une tête d’homme découverte, puis un col de chemise de flanelle à rayures roses, qui s’encadrèrent dans l’angle de la porte, en haut. L’homme regardait curieusement, en plissant les yeux.
J’avais trop lu de ces récits dont j’ai parlé, pour ne pas songer aussitôt à ces surprises d’Indiens dans les savanes, quand le voyageur blanc, dans sa confiance téméraire, a négligé de faire des rondes fréquentes autour de son campement. Je pâlis. J’étais sans armes, et je répondais de ma sœur. Au moment où je me levais, les épaules de l’inconnu bouchèrent l’ouverture de la porte, et il entra, courbé en deux.
« Ah ! mon Dieu ! » cria la petite en s’éveillant.
Et elle cacha sa figure dans ses mains.
J’essayai de la rassurer, comprenant que la diplomatie pouvait seule nous tirer d’affaire.
« C’est une visite, lui dis-je.
— En effet, une visite de voisin, mon jeune ami, dit la barbe blonde. Je m’étais écarté des limites ordinaires de mes promenades, je vous ai entendu, et j’ai voulu voir. Vous pipez ? »
Nous le considérions tous deux avec un sentiment d’effroi qui diminuait à chaque coup d’œil. L’homme avait l’air très comme il faut, des vêtements de chasse vert bouteille, des guêtres, une chaîne de montre, un fouet à manche court ; il souriait ; sa barbe, que j’avais cru blonde, était très mêlée de poils blancs et soignée, lisse comme une chute de moulin. Mais le soupçon qu’il pouvait appartenir à quelque corps ignoré de gardes forestiers me tenait à présent. Pourquoi venir troubler des enfants qui pipent ?
« Oh ! monsieur, c’est pour nous amuser. Nous ne prenons rien. Si j’avais un oiseau, je vous le donnerais. »
C’était déjà la tentative de corruption de fonctionnaire. Il se mit à rire tout à fait.
« Vous ne savez pas ! dit-il. Je vais vous apprendre à piper ! Tenez, sortez de la cabane, qui est décidément trop petite pour mon grand corps. Nous nous cacherons derrière un noisetier. Surtout n’ayez plus peur de moi !
— Oh ! non, monsieur ! »
Comment une pareille idée pouvait-elle lui traverser l’esprit ! Avoir peur d’un homme qui se propose de nous apprendre à piper, qui n’est pas garde champêtre, pas garde forestier, et qui rit, et qui a une chaîne d’or ! La petite elle-même était redevenue rose.
Quand il se fut redressé, je vis qu’il était très grand et de belle mine. Sa manche, en remontant, laissa paraître un bouton d’argent orné d’une couronne comtale. Il nous emmena derrière une cépée, nous fit nous agenouiller, s’agenouilla lui-même et se courba par surcroît ; puis, soufflant sur une feuille de lierre, il en tira un tout autre son que nous n’avions fait. Dès les premiers appels, le loriot s’effaroucha et partit à l’aventure, le geai se rapprocha, un merle répondit en égrenant toute une vocalise, des rouges-gorges sifflèrent en vingt endroits, d’un ton interrogateur, pour se demander : « Qu’est ceci ? » et une couple de grives de haies, fanfaronnes, se mirent à jacasser comme pour dire : « Faut y aller ! Faut y aller ! » Elles ne vinrent cependant qu’avec prudence, par petits bonds, n’avançant que d’un chêne à chaque fois, perchées sur la plus haute branche, et les pattes frémissantes. Le plus confiant fut un oiseau que nous n’avions jamais rencontré, de plumage triste, et qui semblait fasciné par le chant lamentable du lierre. Il descendit, inquiet, les ailes pendantes, de branche en branche, tout l’escalier d’un baliveau de hêtre, sauta sur le noisetier fatal, se posa sur un gluau, et aussitôt voulut s’envoler. Mais les pattes étaient prises, les ailes le furent bientôt, et nous nous élançâmes en criant : « Vivat ! » pendant que la petite bête tournoyait, entraînée par le poids léger du bâton, et tombait sur la mousse.
Je la coiffai de mon chapeau, et, triomphant, je la rapportai à l’inconnu, qui n’avait pas bougé.
Quel curieux homme, cet ami qui savait piper ! Il caressait sa grande barbe, et nous regardait alternativement de ses yeux bleus. Même en jouant de son appeau, il nous regardait, et il souriait comme s’il eût été content de chasser au gluau. Il prit l’oiseau, le détacha du brin d’osier tout couvert de plumes grises, et le remit vivant dans la main de la petite.
« Mademoiselle, vous avez la main heureuse comme une fée. Voyez, c’est un oiseau rare et délicieux, un ortolan. Cela chante en cage. Rôti, avec une feuille de vigne pour enveloppe, c’est un mets de roi. Oui, vraiment, vous êtes une fée. Quel âge avez-vous, mademoiselle la fée ?
— Huit ans, monsieur.
— Vous vous trompez : on leur croit un âge, et elles n’en ont pas. Elles sont très aimables, quand elles veulent bien, comme vous, se montrer aux vieilles gens. Je n’en connais qu’une qui ait vieilli. Mais vous ne ferez pas de même, n’est-ce pas ? Quelle bonne idée j’ai eue de m’égarer ! Dites-moi, mes enfants, vous promenez-vous souvent ? Allez-vous loin ? Connaissez-vous le domaine de Sombrehoux, là où les chênes ne sont jamais abattus ?
— Oui, monsieur, dis-je en désignant l’horizon : c’est dans le bleu.
— J’habite là, dit l’inconnu, et si vous, mon jeune ami, et vous, mademoiselle la fée, voulez bien venir y piper des oiseaux, je vous promets la plus belle chasse que vous puissiez rêver. »
Il nous interrogea longtemps encore, sans souci de ce que nous répondions, se plaisant à nous faire causer et rire, surtout à faire rire la petite, dont la voix claire s’en allait, pour un rien qui l’amusait, en fusées claires parmi la coudraie. Le soleil baissait un peu quand il nous quitta. Nous vîmes son costume vert, qui semblait doré dans la lumière, disparaître et reparaître dans les lointains des bois. Il se retourna une fois, deux fois, trois fois, pour nous saluer de la main. La dernière chose que nous aperçûmes de lui, ce fut son sourire, qui était bon et un peu triste, et sa main qui disait adieu.
Quand il fut tout à fait loin, hors de nos yeux, hors de nos voix, la petite se mit à rire en branlant la tête.
« Est-ce drôle ! fit-elle, il n’avait rien à nous dire, le monsieur !
— C’est vrai !
— Il était vieux, sais-tu !
— Oh ! oui, avec du blanc dans la barbe.
— Pourquoi est-il venu ? »
Je demeurai embarrassé, ne trouvant rien. « Eh bien ! reprit-elle ; il est venu pour moi, et j’irai volontiers, si père le permet, lui rendre visite à Sombrehoux. »