4.2
Elle ne s’était pas trompée.
Nous fûmes conduits au château de Sombrehoux, non pas cette année-là, mais tout au commencement de l’autre, en janvier, six mois après la visite que nous avions reçue dans notre cabane de pipée. Il avait neigé, et la neige était restée sur la terre. Les nuages étaient remontés, eux, et on les voyait très haut dans le ciel, immobiles, tendus d’un bord à l’autre de l’horizon, sans une coupure.
« Ils nous ont laissé tout leur blanc, disait la petite, et maintenant les voilà tout gris. »
La campagne était blanche, en effet, à perte de vue ; le dessus des barrières, les arêtes des talus, les pignons des toits avaient un bourrelet qu’on eût dit composé de duvet de cygne ; les dernières feuilles résistantes, celles des ronces et des chênes rouvres, portaient une petite pelletée de neige, que parfois, frissonnantes, elles laissaient tomber en poussière sous les roues de la voiture. Alors elles se redressaient, se secouaient un peu. Et, dans l’étendue claire, c’était le seul mouvement, avec celui du cheval qui trottait. Ces temps-là, vous le savez, sont des heures de sommeil et de rêve.
Nous allions sans bruit. La route avait l’air toute neuve et faite pour nous, n’ayant pas une trace de pas ou de charrette. Dans les bourgs, on apercevait des têtes de gamins derrière les vitres, et plus de fumée bleue que d’habitude au-dessus des cheminées basses. Autour des seuils seulement, les moineaux, qui sont de fins brodeurs, avaient, avec leurs pattes, dessiné des centaines d’étoiles. Ils mendiaient à leur façon. Nous jetions du pain, de temps à autre. Le cabriolet passait, et la campagne s’ouvrait de nouveau, plus douce à l’œil que le ciel, et dormante comme lui.
En approchant du château, qui se trouvait à environ trois lieues de la maison par la route, des futaies commencèrent à se dresser de tous côtés, sombres à la base, coiffées en haut d’aigrettes blanches qui luisaient. Les arbres n’étaient point clairsemés, mais serrés en masses profondes, où l’on devinait que la hache n’entrait pas souvent. Couverts de feuilles, aux mois d’été, comme ils devaient chanter ! Nous venions, paraît-il, pour traiter de la vente de quelques chênes, que M. de Sombrehoux se proposait d’acheter à mon père.
« C’est curieux, dis-je, qu’on achète des arbres quand on en possède tant !
— M. de Sombrehoux n’abat jamais les siens, répondit mon père. C’est un original, et un homme d’une rare bienfaisance. Son parc est la providence des chercheurs de bois mort. Regarde ! »
Nous entrions dans une avenue fermée d’une simple barrière à claire-voie, dont la peinture défraîchie semblait jaune sur la nappe immaculée qui couvrait le sol. Mais quel beau luxe d’arbres ! Des chênes d’au moins cent ans, noueux, étendaient au-dessus de l’allée leurs branches pareilles à des arbres elles-mêmes, et librement dirigées par cette force qui les dompte et les plie : un rayon de soleil. Quelques-unes étaient si basses, que la capote de la voiture les effleurait au passage ; d’autres s’avançaient pour les couvrir ; à toutes les hauteurs la sève cherchait le jour et lançait des rameaux. Cette voûte ajourée, comme en eussent formé des centaines de vergues de navires croisées au-dessus de nous, faisait une ombre légère sur l’avenue, dont l’herbe soulevait la neige en touffes mousseuses. Des branches mortes pendaient çà et là, presque détachées du tronc, retenues par un bout d’écorce. Je me rappelais les palais enchantés des contes de fées. Pas un oiseau ne s’envolait, sur notre passage. Des corneilles grises nous regardaient, tendant le bec, du haut des chênes. Nous nous taisions. Cependant, si léger que fût le glissement des roues dans la neige, un concert d’aboiements éclata tout à coup. Le chenil de M. de Sombrehoux signalait furieusement notre arrivée. Presque aussitôt, dans une clairière étroite et ronde, toute pressée par les bois, nous aperçûmes le château : des murs bas, un toit très long, une simple maison ancienne, remarquable par sa seule étendue et par la profusion des vignes vierges qui cachaient ses lézardes.
M. de Sombrehoux sortit, au bruit que fit le cheval en s’ébrouant. Il était vêtu d’une peau de loup gris, et botté pour la chasse ou la promenade. D’un coup de cloche il prévint un domestique, un jeune gars de quinze ans, à peine échappé d’une ferme voisine, et, lui laissant la garde de notre équipage, il ouvrit la porte ogivale, en noyer massif, qui rompait l’alignement des dix fenêtres. À mon père il serra la main, à moi il fit un sourire ; mais quand il vit la petite, qu’il n’avait pas encore aperçue, et qu’on aurait pu prendre pour une grosse boule de neige, tant elle était enveloppée et cachée dans les châles maternels, il se baissa, mit sa grande barbe blonde à la hauteur du visage rose de l’enfant, et ne parut plus se souvenir de nous.
Ses traits se détendirent, l’expression de tristesse habituelle de sa physionomie disparut presque. Doucement il s’empara de la main rose glissée sous les plis de la laine.
« Mademoiselle, dit-il, vous êtes bien aimable de ne m’avoir pas oublié et de me rendre ma visite. Vous ne pouvez savoir le bien que cela me fait de recevoir un enfant ;… vous me rappelez des jours que je ne reverrai plus, et si heureux, si calmes,… les seuls…
— Qui sait ? fit mon père. Dans quelques années… »
Nous ne comprenions pas, ni elle ni moi. Il continua de la tenir par la main, la prit sur ses genoux pour qu’elle se chauffât mieux, devant le feu où brûlaient cinq branches de cerisier sauvage, lui expliqua le sujet des tapisseries de Flandre qui revêtaient les murs du salon : combat de coqs, lutte de centaures, délivrance d’Andromède et chasse de fauconniers ; remonta pour elle la sonnerie d’une horloge antique qui chantait : « Vive Henri IV ! » et ne la quitta pas pendant la promenade que nous fîmes autour du château, au chenil, aux écuries, le long d’une allée du parc où la neige avait été balayée. Les mots de l’enfant l’amusaient ; il avait l’air d’écouter une musique lointaine, quand elle parlait, et de sourire à quelque chose de passé.
Autour du château, on ne voyait personne. Des toits de fermes, bas et couverts de neige, pareils à deux feuillets d’un livre ouvert, luisaient dans les profondeurs des allées d’arbres, à l’endroit où les bois finissaient.
« Quel beau domaine ! dit mon père. Douze fermes d’un tenant, des fermiers qui disent des neuvaines pour obtenir de vivre sur vos terres, qui ne vous volent pas et ne vous jalousent pas : on serait heureux à moins, et vous avez de plus une fille charmante…
— Hélas ! monsieur, dit M. de Sombrehoux, déjà grande,… trop grande. Moi, j’envie à leurs pères les toutes petites que je rencontre… »
Il leva la tête vers une fenêtre de l’étage, semblable à toutes les autres, voilée d’un rideau de mousseline, regarda ensuite ma sœur, et soupira.
Quand nous fûmes rentrés dans le salon, un grand samovar de cuivre jaune fumait sur une table. Mais il n’y avait personne. Les deux centaures de la tapisserie brandissaient seuls leur massue immobile, les coqs rouges se défiaient, le faucon planait au-dessus de la colombe, et Andromède pleurait toujours. M. de Sombrehoux enlevait sa fourrure de loup gris. Une main repoussa les plis d’une portière, au fond de l’appartement, et elle était si blanche dans l’ombre, que je crus voir un éclair. Une jeune fille entra. Je ne sais plus quelle robe elle portait, ni quelle était la mode de cette année-là, et je crois que je ne l’ai jamais su. Elle avait, ce qui ne s’achète point, une grâce souveraine, une tête un peu fière avec des yeux très simples, très doux, et des cheveux blonds si pâles, qu’ils ressemblaient, aux points où la lumière les frappait, à la fourrure du loup gris. Une parenté l’unissait certainement aux belles dames des légendes, aux vierges qui tiennent des fleurs dans les tableaux mystiques, à celles encore qui ont des pages derrière elles pour porter leur long voile. « C’est la princesse ! » pensai-je. Et, toute princesse qu’elle était, elle offrit le thé, le sucre, une assiette de petits gâteaux, le plus aimablement du monde, mais parlant à peine. Puis, quand elle eut fini de nous servir, elle présenta une tasse à son père. Il refusa. Tous deux se regardèrent. Le petit sourire qu’elle avait eu pour nous tomba. M. de Sombrehoux prit un air si malheureux, que je crus qu’il allait pleurer. Il ne lui parla pas ; mais il fut, de ce moment, uniquement occupé d’elle. On eût dit qu’elle lui avait volé l’âme en le regardant. Nous le quittâmes sans qu’il songeât même à embrasser la petite, qui attendait et s’étonnait de ce brusque changement.
Notre visite à Sombrehoux nous laissa dans l’esprit trois souvenirs, trois images qui ne s’effacèrent plus. Le seul nom de Sombrehoux les évoquait ensemble, et nous donnait l’impression d’une grande neige blanche sur la forêt, d’une jeune fille blonde et d’une pelisse de loup gris. Or il revint fréquemment dans les conversations du pays tout entier, pendant l’année qui suivit, et j’appris ce que je vais dire.
MlleCatherine de la Brèche de Sombrehoux sortait du couvent. Son père l’y avait mise pour deux ans seulement, afin qu’elle complétât l’instruction qu’elle avait déjà reçue d’institutrices de divers pays, et qu’elle pût développer, à l’abri des louanges, les dons heureux qu’elle possédait : l’esprit, la promptitude de l’imagination, une volonté constante d’être aimable et de répandre autour d’elle la joie qu’elle se sentait dans l’âme. D’où venait cette joie, chez une enfant élevée seule, à la campagne, parmi les bois ? Les sources coulent où Dieu veut. Celle-là coulait à pleins bords. C’est tout ce qu’on peut dire.
Or il est rare qu’un si grand charme, quelque effort qu’on fasse pour le cacher, et le mît-on dans un couvent, reste longtemps inaperçu. Catherine de Sombrehoux était à peine rentrée au château paternel, qu’elle fut demandée en mariage par un sous-lieutenant qui était en garnison bien loin, tout près de Paris.
Le père en éprouva une violente douleur. « Attends seulement quelques années, dit-il, toi qui es toute ma vie. Je te donnerai un cheval, un fusil, des chiens, des livres, et je renoncerai à mes chasses pour suivre les tiennes. Pense à toute la jeunesse que tu as devant toi, et donne m’en un peu avant que d’autres ne s’en emparent. Vivons tous deux, tout seul. Nous serons heureux ! »
Elle eut le cheval, le fusil, les chiens ; mais elle commença à pleurer tous les jours. Elle ne pleurait pas devant son père, même elle avait encore ce petit sourire que nous avions vu ; mais la joie pleine, débordante, qui met une lumière dans les yeux, s’était envolée tout à coup. Vingt fois le jour, son père cherchait le regard d’autrefois, et ne le trouvait plus. Elle avait beau s’appliquer : il y manquait toujours quelque chose.
Vers le milieu de l’été, M. de Sombrehoux lui dit :
« Je vois que tu es triste, Catherine. Sache donc la première des trois raisons qui ne me permettent pas de consentir à ton mariage. Je ne puis pas vivre loin de Sombrehoux, et je ne puis pas vivre sans toi. Que deviendrai-je, quand tu seras partie ? Et, après moi, que deviendra ma terre, sans un maître qui l’habite et qui l’aime ?
— Nous l’habiterons, répondit Catherine. Je m’y engage. »
Il soupira, et laissa passer les mois.
Un soir d’automne, un de ces soirs très doux qui portent au rêve l’âme des chasseurs, il rentra, l’air songeur, et dit, en débouclant ses guêtres, auxquelles étaient collées des feuilles de chêne :
« Catherine, les jeunes gens d’aujourd’hui n’aiment pas les arbres. Ils les abattent pour s’en faire des revenus. Tant que je vivrai, pas un de mes chênes ne tombera. Et, sans le produit qu’ils me donneraient, je suis pauvre, ma petite.
— Il est riche pour deux, dit Catherine, et nous respecterons vos arbres. »
M. de Sombrehoux soupira encore, et ajouta seulement : « Est-il possible de vivre ailleurs ? Mes futaies embaumaient ce soir comme les prés au printemps. »
Et l’automne passa.
Une nuit d’hiver, à la veillée, Mlle de Sombrehoux était assise à côté de son père. Celui-ci, qui remuait les débris d’un feu de brande, commença par soupirer, comme s’il pressentait, cette fois, la dernière défaite.
« Ma Catherine, fit-il, j’ai une chose encore à te dire. J’ai traité si humainement mes fermiers, qu’ils me payent mal, et que plusieurs ne me payent pas. Je loue mes terres à peine la moitié du prix que l’on demande pour les terres voisines. Je ne le regrette point, car on m’aime. Rien ne vaut cela. Mais, en vérité, je n’ai pas de quoi faire face aux dépenses d’un trousseau et d’un mariage. Il faudrait emprunter ou vendre, ce qui n’est pas dans mon usage. »
Catherine de Sombrehoux ne répondit rien. Mais elle sourit, de son vrai sourire d’autrefois.
Dès le lendemain elle monta à cheval, se rendit à la ferme de la Saulaie, qui était la plus considérable, et vit, sur la croupe d’un guéret, le fermier qui labourait avec ses huit grands bœufs.
« Jean-Guillaume, lui dit-elle, de père en fils vous avez été nos amis. Mon père a si bien agi avec vous et les autres du domaine, qu’aujourd’hui il ne veut pas que je me marie : il n’a pas de quoi faire face aux dépenses des noces sans emprunter ou vendre. Jean-Guillaume, si les termes arriérés sont payés à mon père, foi de Sombrehoux, je ne quitterai jamais le château, et je ne vous augmenterai pas. »
Les huit bœufs soufflaient sur le guéret ouvert. Le bonhomme leva son chapeau et répondit, considérant son harnais :
« Ainsi soit-il ! »
M. de Sombrehoux fut bien étonné, la semaine suivante, de voir arriver au château le métayer de la Saulaie, qui lui dit :
« Notre maître, j’étais en retard. J’ai vendu une paire de bœufs, mes deux plus beaux, et voilà le prix. »
Puis ce fut le tour du métayer de Chanteloup, qui dit :
« Dans le fond d’un tiroir, j’ai retrouvé quelques écus. C’était pour marier ma fille. Mais je vous les dois : mariez la vôtre. »
Ceux de la Hautière, de la Vallée, de la Landefou et du Bois-Grolier vinrent de même, avec de vieux sacs ou des porte-monnaie remplis d’argent, se libérer d’une part de leurs dettes. Le closier même de la Rive-au-Loup, qu’on savait insolvable et malheureux, apparut aux yeux émerveillés du châtelain.
« Je n’ai pas de quoi payer ma ferme, dit-il. Mais, cette année, mes volailles ont réussi, et si notre demoiselle se marie, je donnerai cent jeunes poulettes, au lieu d’argent, pour le repas de noces. »
Cette fois-là fut la dernière où l’on surprit à pleurer le châtelain de Sombrehoux. Il n’eut plus le courage de rencontrer, sans céder, le regard de sa fille.
« Va-t’en leur dire que je consens, fit-il, et que c’est eux qui t’ont mariée. En vérité, si j’avais deux filles, ils me feraient des avances ! »
Alors, sûr de garder sa fille, sa forêt et son renom, si chèrement acquis, le bienfaiteur du pays, M. de Sombrehoux, sembla renaître. On le vit de nouveau passer, à pied ou à cheval, dans les avenues des châteaux voisins. Il reprit goût à l’affût des bécasses, qu’il avait délaissé. On l’entendit parler de la chasse du lièvre, qu’il disait ne plus aimer. On le vit même faire une chose étrange, qui fut trois mois inexpliquée.
Les noces avaient été fixées au commencement de l’été.
Dès le début d’avril, chaque matin, M. de Sombrehoux quittait le château et prenait la même direction, en défendant à sa fille de l’accompagner. Il emportait une paire de sacs de toile, gros comme des sacs à raisin, et une bêche de jardinage. Deux heures après il revenait avec les sacs tout vides et le visage tout content.
Ce qu’il faisait, le vieux châtelain ? Il allait dans le chemin creux que devait suivre le cortège nuptial pour se rendre à l’église, égratignait la mousse d’un coup de bêche, y jetait quelque chose, replaçait la mousse, et recommençait plus loin. L’idée était venue, à son cœur original et tendre, de fleurir la route de la nouvelle épousée, de tant de fleurs qu’on n’en aurait jamais vues autant, même dans les sentiers de rêve. Il semait à pleines mains les anémones, les lis, les résédas, les jacinthes, les marguerites roses et toutes les graines de menues plantes qu’il avait demandées au loin.
Et quand trois mois eurent passé sur les semailles, dans la rayée triomphale de juin, le cortège s’avança par le chemin creux. Nous étions là, ma petite sœur et moi, avec les parents, les amis et la moitié de la paroisse, conviés aux noces de la châtelaine. M. de Sombrehoux n’avait plus sa pelisse de loup gris, ni son air triste. Il s’avançait, rayonnant, le premier, donnant le bras à sa fille, qui ressemblait à une reine toute blanche. Au-dessus d’eux, au-dessus de nous ensuite, des lis croisaient leurs tiges et mêlaient leurs parfums. Sur le revers des talus, les anémones rampaient parmi les jacinthes bleues. Des bancs de réséda, des tulipes tardives se levaient sous les ronces, et des milliers de volubilis, grimpés le long des troncs d’arbres, enroulés autour des branches, agités par le vent comme des cloches en branle, criblaient de leurs fleurs d’un jour les larges plis des chênes. Partout les gens du pays, ceux de la Saulaie, de la Hautière, du Bois-Grolier et de bien d’autres fermes encore, tiraient des coups de fusil, se pressaient aux barrières, montaient sur les talus, pour voir, jusqu’à écraser les lis blancs.
« Que c’est joli, disait Catherine de Sombrehoux, ce chemin qui a fleuri pour moi !
— Que c’est beau, disait mon père derrière nous, cette noce de riches qui met en joie tant de pauvres gens ! »
q