‹ Contes de Gil BlasChapitre 9 sur 20 · 1

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Thérèse pleurait, les lèvres écrasées contre son mouchoir pour étouffer ses sanglots.
Ils s’étaient assis sur un des bancs du Jardin public, dans une allée déserte où de vagues lueurs d’étoiles filtraient entre les branches. Elle ne trouvait pas une parole à lui dire. Cette pensée que l’homme qu’elle adorait allait partir, que la musique qui leur arrivait par lambeaux rythmait les toasts d’une réception d’adieux et qu’après demain, à pointe d’aube, le régiment, clairons en tête, disparaîtrait là-bas au détour de la grand’route et ne reviendrait jamais à Saint-Martéjoux, cette vision brusque de solitude, de volets fermés, d’amour brisé, lui serraient le cœur comme en un étau. Et elle frottait son corps enfiévré au dolman de l’officier, elle se pelotonnait dans ses bras et tressaillait sous ses baisers avec une immense et croissante douleur.

C’était fini.

Elle reprendrait la vie ancienne sans rêves, sans joies à côté de son père, de ce bon monsieur Vigneaux, comme disaient les autres employés de la préfecture, de l’homme égoïste qui ne songeait qu’à ses paperasses, à ses parties de dominos au café Triadoux et à sa collection de rosiers. Elle se languirait ainsi qu’une exilée, toute seule dans leur morne maison de la rue Perchepinte.

Montauriol se taisait comme elle, l’étreignait avec un emportement désespéré. Les heures sonnaient dans les nombreux clochers. Des feuilles mortes tourbillonnaient. Et comme s’ils eussent cédé aux charmes de la nuit douce et voulu s’imprégner d’un seul coup de tout le bonheur qu’interrompait cette séparation brutale, ils repassèrent date par date leur histoire depuis le bal officiel où il lui avait été présenté pour la première fois.

Il la revoyait dans ces vastes salons avec son air timide de jeune fille pauvre qui a cousu sa toilette de mousseline elle-même, mais si jolie avec ses cheveux d’un blond cendré que retenait un ruban bleu, sa tête de pastel où les yeux luisaient comme les prunelles vertes des chattes, où les oreilles petites étaient piquées de deux grains de corail pareils à des gouttelettes de sang. Ils avaient valsé ensemble toute la nuit, ils s’étaient écrit ensuite, chaque jour. Elle allait, avec son capulet rouge sur le front, chercher ses lettres à la poste restante dès que le soir tombait. Cela lui brûlait l’être, la rendait comme grise. Elle s’échappait par la porte du jardin. Il courait la rejoindre dans les églises, dans les ruelles solitaires de faubourg. Ils se promenaient, le bras à la taille. Ils s’embrassaient. Ils se juraient de s’adorer jusqu’à la mort. Et le jour où M. Vigneaux avait pris un congé pour assister à l’enterrement d’une cousine qui lui laissait son héritage, elle s’était donnée tout entière, simplement, amoureusement, sans hésiter, comme une fiancée qui tient sa promesse.

Elle lui appartenait maintenant.

Dès qu’il faisait un signe, dès qu’il le désirait, elle accourait leste et pimpante dans la chambre du lieutenant, tirait les rideaux, se déshabillait comme si toute sa toilette n’eût tenu qu’à une épingle. Elle avait des chemises qui sentaient l’iris, une gaieté de gamine que la tiédeur des oreillers met en folie. Elle bernait son père comme un tuteur de comédie, n’attendait même pas, pour s’enfuir, qu’il eût boutonné ses manches de lustrine et tourné le dos, inventait des prétextes continuels pour expliquer ses absences, ses retours au milieu de la nuit avec son corset roulé dans un journal et des frisons emmêlés que, dans la hâte de l’heure oubliée, elle ne se donnait même pas la peine de recoiffer. Elle n’avait plus conscience ni des jours ni des mois, dérivait à vau-l’eau, ne voyait dans la vie qu’une succession de minutes pareilles, heureuses et trop brèves lorsqu’elle était auprès de son amant, interminables et moroses lorsqu’elle se morfondait loin de lui.

Et, parce que des soldats ameutés par une fille avaient saccagé une guinguette de barrière, parce que le colonel en avait profité pour traiter le maire comme un domestique malhonnête, parce que des querelles éclataient dans les cafés, on expédiait le régiment à l’autre bout du pays, dans une garnison de frontière. Thérèse répétait en hochant la tête, atterrée devant l’écroulement de son bonheur :

— Mon Dieu ! Est-ce possible que tu t’en ailles si loin, pour toujours !

Alors, n’y tenant plus, il la supplia d’abandonner ce père qui ne l’aimait pas, de déserter la maison familiale où aucune affection ne la retenait. Il avait assez de fortune pour vivre à deux. Elle était libre de ses actes. Là-bas, personne ne la connaissait. Ils demeureraient ensemble. Elle serait comme sa femme. Ils n’auraient plus besoin de se cacher, de regarder la pendule, de mentir. Il lui montrait, comme en un mirage, une existence tranquille, béate, dans laquelle on s’assoupit, on s’enfonce.

Les larmes de la jeune fille s’étaient séchées. Elle n’osait pas l’interrompre. Et lorsqu’il eut fini, elle lui noua câlinement les mains autour du cou et murmura avec des inflexions lentes :

— C’est vrai, c’est bien vrai, dis… Tu me veux complètement avec toi ?…