Chapitre 10 La balle de Pierrot
La jolie et mignonne église que c’était, la petite église d’A…, détruite aujourd’hui, hélas ! et dont il ne reste plus l’ombre d’un chapiteau ni le soupçon d’une ogive ! À vrai dire, elle n’était pas de celles qui peuvent fournir des reliques de pierre aux archéologues, et son architecture n’avait rien de précieusement compliqué. Un beau jour, on a mis la pioche dans ses murs, et tout a disparu, sans qu’un journal pieux eût seulement l’idée de faire, avec ses débris, le moindre presse-papier à l’usage de ses abonnés. L’humanité est une ingrate espèce.
Elle était pourtant bien charmante, la petite église d’A…, toute modeste et paisible dans le coin de banlieue parisienne où les mille bruits odieux de la grande ville ne venaient point troubler son recueillement. Et gaie, avec cela, dorée par le soleil et blottie dans une touffe d’arbres qui lui faisait comme un nid de verdure, et dont une bande de pierrots familiers secouaient les feuilles du matin au soir, avec un babillage étourdissant, sautant des branches sur le toit couvert d’humbles tuiles moussues, se risquant même parfois, sans vergogne, dans la pieuse maison, par les fenêtres ouvertes, et ne se gênant pas pour jouer aux quatre coins sous la voûte blanchie à la chaux.
Mais de tous les moineaux qui prenaient leurs ébats dans l’église, le plus bruyant, le plus joueur et le plus effronté était certainement un bipède sans plumes, pierrot de nom sinon d’espèce, car dans tout le quartier le petit Pierre n’était connu que sous le diminutif de Pierrot.
Le petit Pierre était un gamin de dix ans, tout blond, avec deux yeux rieurs, un nez sans cesse au vent, et une perruque bouclée qui lui dansait continuellement autour des joues. Car il était difficile, pour ne pas dire impossible, de voir Pierrot autrement que les deux pieds en l’air. Il n’y avait guère qu’un moment dans la journée où on pouvait le surprendre dans la posture d’une personne naturelle. C’était l’heure où il servait la messe. Car telle était la grave fonction de cet invraisemblable môme, plus volage que les moineaux dont il chipait les nids, et plus étourdi que les hannetons dont il attachait les pattes.
Pierrot servait la messe. Comment ? Ma foi, fort bien. L’abbé Grégoire, que la tante du mioche servait depuis trente ans, l’avait admirablement dressé à cet exercice. Et, certes, aucun enfant de chœur, même des grandes églises de Paris, ne s’entendait mieux que Pierrot à secouer la sonnette, à balancer l’encensoir et à faire devant l’autel de belles génuflexions : le tout aux bons endroits et sans se tromper d’une seconde, suivant syllabe par syllabe les mots latins qu’il savait par cœur sans en comprendre un seul, si ce n’est le dernier : Amen, qu’il traduisait à sa façon. Amen, cela voulait dire : Vive la toupie ! ou : Vive la marelle ! ou : Vive la balle ! selon la saison.
La vraie passion de Pierrot, c’était la balle. Cette préférence marquée s’expliquait par d’excellentes raisons. Pour jouer à la marelle, il faut être plusieurs. Pour faire une partie sérieuse de toupie, il est urgent d’avoir quelques adversaires à combattre à coups de « gnons ». La balle offre sur tous les autres jeux cet inestimable avantage qu’on y peut jouer seul. Il suffit pour cela de trouver un endroit propice, bien clos, fermé de murs très hauts par-dessus lesquels la balle ne peut pas sauter. C’est alors un ravissement, une lutte pleine d’émotions exquises contre les caprices rebondissants de la boule élastique, contre les traîtrises imprévues des encoignures où elle change subitement de direction. En véritable amateur qu’il était, Pierrot appréciait toutes ces joies, et s’était mis en quête du lieu le plus propre à les lui faire goûter. Or, il avait découvert que ce lieu était l’église.
L’église ! Parfaitement. Pierrot avait cette tranquille audace de jouer à la balle dans le saint lieu. Dame, où était le mal ? Quand la messe était dite, et qu’il n’y avait plus personne, qui diable voulez-vous que cet exercice – un peu frivole en effet – pût scandaliser ? Il n’y entrait pas grand monde pendant la journée, dans la petite église d’A…, et si, par hasard quelque vieille dévote avait la fantaisie d’y venir faire un tour, Pierrot, averti par le grincement de la porte, en était quitte pour rattraper sa balle au vol d’une main preste, l’enfouir dans sa poche, et regagner la sacristie d’un pas discret, avec l’air innocent d’un chérubin en culotte.
Aussi, dès que l’abbé Grégoire, ayant revêtu sa soutane neuve, était sorti du presbytère pour aller faire quelques visites à ses ouailles, Pierrot, qui le guettait, le suivait de l’œil jusqu’au tournant de la rue, et, dès qu’il avait vu son dos noir et ses cheveux blancs disparaître, il se faufilait dans l’église, où la fête commençait. – Ah ! les belles parties, et comme Pierrot s’en donnait à cœur-joie, au nez des saints offusqués et des madones effarouchées !… La balle allait, venait, sautait, volait, bondissait, décrivant en l’air de mirifiques paraboles, qui, pour n’avoir rien de biblique, n’en semblaient pas moins admirables aux yeux éblouis de Pierrot. C’était une pure extase.
Un jour que l’abbé Grégoire avait oublié sa tabatière sur la table de la sacristie, il ouvrit la porte de l’église, et trouva Pierrot en train de retirer sa balle du bénitier où elle était tombée.
— Qu’est-ce que tu fais là, polisson ? fit-il d’un ton stupéfait.
Pierrot s’était retourné, rouge comme une tomate.
— Je … je… balbutia-t-il… je lavais ma balle ! finit-il par dire, n’ayant rien trouvé de mieux.
— Dans l’eau bénite ? Petit malheureux ! Tu lavais ta balle dans l’eau bénite ! s’écria l’abbé Grégoire suffoqué. Mais tu veux donc te faire damner ?
Pierrot, les yeux à terre, suçait son index sans souffler mot.
— Donne-la moi, ta balle ! fit l’abbé, au bout d’un instant.
Pierrot, médusé, lui tendit l’objet d’une main tremblante.
— Je te la confisque, reprit l’abbé d’une voix sévère. Et que je ne t’y rattrape plus !
Pierrot resta sur place, les yeux gonflés de larmes. Quand l’abbé Grégoire eut disparu, il éclata en sanglots.
Sa balle confisquée !… C’était justement une superbe balle toute neuve, peinturlurée de rouge et de bleu, qu’il avait achetée la veille huit sous, le fruit de deux mois d’économie ! Quel désastre ! C’était à s’arracher les cheveux de désespoir… Et, de fait, l’infortuné Pierrot enfouit ses deux mains dans ses boucles blondes. S’il n’en arracha pas une poignée, ce fut parce qu’il réfléchit soudain qu’il se ferait très mal et n’en serait pas plus avancé.
Pierrot passa une nuit déplorable. Il rêva de sa balle et lutta furieusement contre des hommes noirs qui voulaient la lui arracher. Quand il se réveilla, il y pensait encore, et sa première idée fut de savoir comment il s’y prendrait pour la ravoir.
Le moyen le plus simple était de la demander à l’abbé Grégoire. C’est ce que fit Pierrot en arrivant à la sacristie.
— Monsieur l’abbé, supplia-t-il d’un ton larmoyant, rendez-moi ma balle !
— Pour que tu recommences à la laver dans le bénitier ? Jamais ! répondit l’abbé.
Pierrot sentit son cœur se gonfler d’un désespoir immense. Il refoula pourtant son chagrin, en gamin stoïque, car le devoir le réclamait. L’heure de la messe allait sonner, et c’était justement un dimanche. Il fallait se bien tenir.
L’abbé ouvrit la porte de la sacristie et se dirigea vers l’autel, suivi du lamentable Pierrot. La petite église était pleine de monde. Mais Pierrot, ordinairement curieux, ne regarda seulement pas l’assistance, absorbé qu’il était par sa douleur.
L’office commença. Pierrot s’acquitta de son rôle avec son exactitude ordinaire, mais machinalement. L’âme n’y était pas. Sa pensée était ailleurs, en effet. Elle allait un peu partout, fouillant les recoins de la sacristie, les tiroirs de la commode où l’abbé Grégoire serrait ses affaires, se demandant où pouvait bien être sa malheureuse balle. Et peu à peu, le cœur de Pierrot s’emplissait d’une cruelle amertume. Il se sentait pris d’une terrible rancune contre l’abbé Grégoire, cet homme si doux en apparence et qui avait été si méchant avec lui ! Positivement, il le haïssait maintenant ; et, muet, les lèvres serrées, il suivait des yeux tous ses mouvements, en poursuivant intérieurement un monologue rageur.
— Oui, se disait-il, va toujours ! Cela te va bien de faire la révérence devant le bon Dieu. Ça n’empêche pas que tu m’as pris ma balle. Qu’est-ce que tu en as fait ?
À cet instant, l’abbé Grégoire tendit une main vers lui. C’était le moment de l’offertoire.
Dans sa main gauche, l’abbé tenait le calice, et il tendait la droite pour que Pierrot lui remit la burette contenant le vin sacré.
Pierrot tenait en effet les deux burettes, celle de l’eau et celle du vin. Or, à cette minute solennelle, une pensée folle lui traversa le cerveau. Résolûment il mit les deux burettes derrière son dos, et, se penchant vers l’abbé Grégoire :
— Me rendrez-vous ma balle ? lui dit-il à mi-voix.
— Comment ? fit sur le même ton le prêtre abasourdi.
— Me rendrez-vous ma balle ? répéta Pierrot, tenant toujours les burettes derrière son dos.
L’abbé Grégoire eut le vertige qu’on éprouve au bord d’un abîme. Il comprit que, s’il ne disait pas : oui, – tout était perdu. Déjà les fidèles du premier rang levaient la tête, inquiets, ne comprenant rien à ce qui se passait. Quel scandale, sainte Vierge !
— Oui, murmura l’abbé Grégoire.
Et Pierrot acheva de servir la messe, confiant en la parole de l’abbé.
Il avait raison d’avoir confiance, car l’abbé ne pouvait manquer de tenir une promesse ainsi prononcée au pied même de l’autel.
Une demi-heure après, il était sur le seuil de la sacristie, tendant à Pierrot la malheureuse balle bleue et rouge.
— Tiens, mauvais garnement, la voilà, ta balle ! lui dit-il. Je te l’ai promise, la voilà !
Et comme Pierrot, enchanté, tournait le dos pour prendre sa course, l’abbé Grégoire n’y put tenir, et lui allongea dans le fond de sa culotte un magistral coup de pied.
Pierrot fit volte-face, et, se frottant le bas des reins :
— Ah ! monsieur l’abbé, s’écria-t-il en éclatant de rire, vous ne m’aviez pas promis ça !
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