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Chapitre 2 La dame anglaise

Envoyé, en vertu d’une mission qu’il avait sollicitée, dans une ville du Midi, alors ravagée par une épidémie cruelle, le jeune docteur Émeric Sève avait été, au départ, protégé par le nom tout puissant de son maître, l’un des plus illustres professeurs des hôpitaux. Le chef de gare l’avait lui-même installé dans un coupé, en l’assurant qu’on ferait tout le possible pour ne pas troubler sa solitude. Depuis le matin donc, Émeric roulait, recueilli, tranquille, fumant de bons cigares, n’ayant à subir aucune conversation importune, et sentant en lui la réconfortante gaieté du bon soldat, au moment où il se prépare à la bataille. Très décidé à se dévouer, à combattre éperdument le fléau, à donner sa vie, le jeune médecin, repassant dans sa tête les leçons et les recommandations de son maître, savourait avidement le plaisir de n’entendre aucune bêtise, et espérait bien vivre ainsi jusqu’au lendemain, sans autre interlocuteur que lui-même. Mais son attente fut trompée ; car, vers les six heures du soir, à une station sans importance, où on s’arrêtait deux minutes seulement, le chef de train vint le prier de vouloir bien accepter pour compagne une jeune dame anglaise, fatiguée et souffrante, ayant besoin des plus grands ménagements.

— Ah ! pas d’Anglaise ! s’écria le jeune docteur avec une irritation comique, autant que peu justifiée.

— Pourquoi donc ça ? dit une voix gaie et claire, avec un très léger accent, plein de charme. Et avec une grâce agile, rapide, charmante, sans attendre en aucune façon le consentement qui lui était si brutalement refusé, la voyageuse, tenant à la main un joli petit sac de cuir, franchit le marchepied, et alla s’asseoir au fond, dans un coin, sans plus s’inquiéter de son voisin malhonnête que s’il n’eût jamais existé. La portière fut refermée, et le train partit. Le docteur Sève eut alors le loisir d’examiner le petit sac, sur lequel une plaque d’argent portait gravés ces mots : Miss Éva Tyler, et la dame elle-même, belle à ravir, et vêtue comme la plus élégante Parisienne. Elle portait une de ces toilettes de voyage simples, compliquées, ingénieuses, douces et sombres, qui donnent envie de voyager pour en voir de pareilles. Quant à son visage, à la fois gai et poétique, il semblait avoir été pétri par un Clodion inspiré, sachant donner de la noblesse à un nez retroussé ; les cheveux de miss Éva étaient d’un roux sombre aux reflets d’or, ses yeux verts comme la mer souriante, et ses lèvres étaient pourprées de ce rose idéal dont les peintres japonais gardent le voluptueux secret. Comme miss Éva s’était mise à lire un livre, qui était le plus récent roman d’Alphonse Daudet, le docteur Sève put admirer ses fines et longues mains, gantées à souhait pour le plaisir des yeux. Un sourire entr’ouvrait sa bouche enfantine ; il put admirer aussi les petites dents courtes, vivantes, régulières, blanches comme de la neige dans la chair des gencives, fraîches comme des feuilles de rose.

Certes, le docteur était humilié de s’être écrié : « Pas d’Anglaise ! » Car du moment où on les faisait de cette façon-là, ses idées subissaient une métamorphose totale. Il éprouva le besoin de s’excuser tout de suite.

— Madame, balbutia-t-il, en vérité je suis confus…

Mais miss Tyler ne grouilla pas plus qu’une pièce de bois. Il semblait qu’elle fût à cent mille lieues de là, et que la voix de son malheureux voisin n’eût pas même frappé son oreille. À plusieurs reprises, il esquissa des phrases du même ordre ; la dame resta immobile, silencieuse, tranquillement occupée de sa broderie. En désespoir de cause, Émeric se résolut à faire comme elle ; il avait, lui aussi, apporté un roman, et rien ne l’empêchait de s’intéresser, comme sa voisine, à des combinaisons fictives. Il prit donc le volume ; mais ici se plaça une autre déconvenue. Non seulement le docteur manquait d’un couteau à papier ; mais il n’avait sur lui ni une épingle, ni une carte de visite, ni sa trousse qu’il avait soigneusement rangée dans sa malle. Pour couper les malheureux feuillets, Émeric voulut se servir d’une simple allumette. Mais le volume était imprimé sur un papier épais, résistant, rebelle, improprement dit : du Japon, et l’allumette fut impuissante. Alors, le docteur s’épuisa en vains efforts, voulut inutilement couper avec son doigt, et finalement fit tant de bruit avec le papier et montra une telle turbulence qu’il en devint insupportable. C’est pourquoi miss Tyler dut consentir à s’apercevoir de sa présence, et, en bonne Anglaise qu’elle était, commença par s’enquérir de son nom.

— Monsieur ?… demanda-t-elle.

— Le docteur Émeric Sève, répondit-il humblement.

— Couteau à papier, dit miss Éva, en tendant à son voisin un de ces jolis couteaux s’ouvrant et se fermant, dont la lame d’ivoire, mince et résistante, s’insère dans un manche fait de la même matière et qui, selon l’occasion, servent à couper les fruits ou les feuillets des livres. Émeric s’inclina, prit l’objet et fiévreusement coupa un certain nombre de feuillets de son roman ; après quoi il rendit le couteau à miss Éva, qui, d’un geste maladroit, le laissa tomber par la fenêtre ouverte. Puis elle ouvrit son sac, y prit un autre couteau tout à fait semblable au premier, et se remit à lire le roman de Daudet.

— Vous avez beaucoup de couteaux ! dit Émeric.

— Oui, dit miss Tyler, mon père en vendait ! Je suis née à Sheffield.

— Ah ! madame, dit le docteur, vous ne pouvez cependant me punir d’une façon si cruelle pour un mot maladroit et je vous supplie…

En parlant ainsi, avec une audace à la Danton, pareil à la garde impériale entrant dans la fournaise, il saisit hypocritement la main de la jeune femme ; mais cette main, miss Éva la retira sans colère, d’un geste rapide. Après quoi, elle ôta ses gants, qu’elle jeta dehors, montrant ainsi, nues, ses adorables mains de lys. Après quoi, elle prit dans son sac une paire neuve de gants de Suède, exactement pareils à ceux-là, et prestement les mit, avec la correction la plus classique et la plus précise. Et elle se replongea tranquillement dans sa lecture.

— Diable ! se dit à part lui le docteur Sève, cette belle demoiselle me traite comme un lépreux, et nous ne sommes pas près de faire bon ménage ensemble ! Et dans son cœur il repassait cette série de défaites, dévorant, lui aussi, son roman, mettant les bouchées en double, et, par la même occasion, rongeant son frein. Cependant il ne put se résoudre à avaler ainsi l’humiliation toute crue et, à ses risques et périls, se décida à arborer l’étendard de la révolte.

— Eh bien ! non, madame, s’écria-t-il, cela ne peut pas se passer ainsi ! J’ai été bête, j’en conviens ; mais vous êtes trop divinement belle pour que je me résigne à votre mépris, et je ne saurais accepter une si douloureuse façon d’être ridicule.

— Allons ! dit miss Tyler en fermant son livre, monsieur Sarcey est un homme terrible ; je vois que nous n’échapperons pas à la scène à faire ; eh bien ! faisons-la donc ! Rassurez-vous, monsieur, votre nom ne m’est pas inconnu ; je suis édifiée par les journaux sur le but de votre voyage ; un homme ne peut jamais être très ridicule lorsque, de gaieté de cœur, il va se dévouer à ses semblables et lutter de si près avec l’affreuse mort. Toutefois, vous avez ressemblé à beaucoup de vos compatriotes, qui dédaignent futilement l’observation et vivent avec sérénité sur les vieux lieux communs littéraires ! Naturellement, comme tout le monde, vous êtes allé à Londres, qui aujourd’hui n’est pas plus loin qu’Asnières. Mais c’est en vain que vous y avez vu des femmes d’une beauté charmeresse et poétique ; vous en êtes encore, d’après les récits de monsieur votre grand-père, aux caricatures de 1815, aux types de jeunes ogresses inventées par le grand comédien Potier dans Les Anglaises pour rire, et même, en remontant plus loin, aux calembours de M. de Bièvre :  Lady Ligence se jetant dans les bras de Lord Nière ! Vous avez été désagréablement surpris de ne pas me voir en robe de mousseline blanche avec une palatine de fourrure, et portant sur la tête un chapeau de sauvagesse, en plumes coloriées ; mais que voulez-vous que j’y fasse ? Et que penseriez-vous de moi, si je vous accusais de vous enivrer de musique en écoutant Les Chasseurs et la Laitière, et de vous nourrir exclusivement de grenouilles ?

— Ah ! madame, dit Émeric, sans réveiller ces légendes abolies, il est facile de voir que vous n’aimez guère la France !

— Moi ! dit miss Éva, je l’adore. Je suis folle de Paris, où il y a tant d’arbres et de fleurs ; je lis vos livres, vos chroniques, vos poèmes, et votre génie de la mode est pour moi une religion. Et les Français me charment. J’admire passionnément ce peuple qui ne sait ni la boxe, ni la natation, ni même la politique, mais qui du matin au soir parle d’amour, et dont les femmes elles-mêmes n’ont d’autre occupation que de raffiner, d’ergoter et de subtiliser sur l’amour.

— Mais, dit le docteur Sève un peu piqué, si elles en parlent très bien, c’est en connaissance de cause, et au moment où les paroles deviennent inutiles, elles sont sans doute supérieures aux femmes de tous les pays.

— Oh ! dit miss Tyler, voilà qui est bientôt dit ; mais, pour juger cette question difficile, il faudrait pouvoir comparer. En tout cas, avec votre manie de faire la cour à la première venue, vous ôtez à vos femmes la vraie et seule gloire amoureuse, qui serait de se donner spontanément, et par la seule impulsion de leur volonté. Et que leur reste-t-il à vous offrir, quand vous les avez émiettées en petites faveurs volées ou mendiées, comme un pauvre demande un sou ? Monsieur le docteur Sève, avez-vous jamais vu en France un monsieur et une dame, momentanément isolés ensemble par suite de quelque hasard, consentir à ne pas jouer Le Caprice d’Alfred de Musset ?

— Ah ! madame, dit Émeric, il y a des Français sérieux…

— Monsieur Pasteur, peut-être ? dit Éva. Tous les autres sont ou veulent être des héros de roman ! Tenez, nous voici tous deux, vous allant soigner des malades et des mourants, moi allant… où je veux, rien n’est plus simple. Eh bien ! je le gagerais, votre esprit s’égare déjà en pleine aventure. Et vous vous imaginez sans doute que, dédaignée ou blessée par vous en quelque circonstance oubliée déjà, je suis montée exprès dans ce coupé pour vous y joindre, et pour me venger, si je le puis, en vous rendant épris de ma petite personne !

Comme miss Tyler prononçait ces mots, un souvenir rapide comme un éclair traversa tout à coup la pensée d’Émeric. Lors du voyage qu’il avait fait à Londres, deux ans auparavant, en compagnie d’une comédienne en représentations, avec qui sa liaison était le secret de plusieurs polichinelles, une actrice de la troupe apprit en confidence au docteur Sève qu’il avait fait la conquête d’une jeune et charmante femme attachée à la troupe anglaise de Gaiety-Théâtre. Mais tout entier à sa passion, le docteur Sève ne voulut pas entendre parler de cette victime, ni l’entendre nommer, ni la voir ; il l’aperçut pourtant, dans l’ombre, presque en profil perdu, appuyée contre un portant. Et maintenant, il lui semblait retrouver dans miss Éva Tyler cette silhouette vaguement entrevue ; mais n’était-ce pas là une de ces décevantes hallucinations qui peuplent notre esprit de rêves flottants et de vagues fantômes ?

Cependant la nuit tombait et, après s’être arrangée commodément dans son coin, miss Tyler s’était mise à sommeiller doucement. Émeric lui-même, pensant à la fois à sa grave mission et au caractère bizarre de son aimable voisine, tomba dans un état qui tenait de la songerie et de l’assoupissement, et pendant lequel il s’imaginait tenir sur sa poitrine la douce tête parfumée de miss Éva. Mais, ô surprise ! chute inattendue et délicieuse dans les gouffres d’or du paradis ! lorsqu’il s’éveilla, elle reposait, en effet, sur son sein, cette charmante tête endormie, et en levant ses yeux, Émeric vit que le petit rideau destiné à cacher la lampe du plafond avait été tiré et faisait la nuit noire. Il souleva sur son bras la tête adorée et la couvrit de baisers ; mais ses baisers lui furent rendus ardemment, follement, avec une invincible joie, et l’ignorant docteur apprit alors que si les Françaises ont le droit de parler amour, les Anglaises aussi n’ont aucune raison de s’en taire. Ce qu’il y eut de véritablement étonnant, c’est que dans ce moment où il avait toutes les raisons possibles de rester éveillé comme un nid de souris, le docteur, cédant sans doute à la puissance magnétique d’une volonté plus forte que la sienne, s’endormit profondément. Lorsqu’il s’éveilla pour la seconde fois, il faisait jour, le train marchait avec une rapidité fulgurante, et les arbres s’enfuyaient éperdument, comme des voleurs, emportant avec eux le flot glacé d’une rivière. Profondément humilié de son sommeil intempestif, Émeric étendit sa main vers miss Tyler.

— Ah ! dit-il, ma chère âme…

— Monsieur, dit miss Éva, je ne sais si vous avez raison de me considérer exclusivement comme une âme, et à quel titre cette âme vous appartiendrait ; mais vous avez longtemps dormi, et je suppose que vous avez été hanté de quelque rêve, inspiré par l’inguérissable fatuité française ?

Émeric Sève regarda miss Éva Tyler avec un étonnement stupéfait. En voyant sa mise si correcte, si bien tirée à quatre épingles, comme si la dame fût sortie d’une boîte, et ses cheveux brillants, merveilleusement lissés comme une aile d’oiseau, il fut tenté de penser qu’elle lui disait la vérité. Il le croyait tout à fait ; il était persuadé qu’il avait seulement fait un beau rêve, quand on arriva à la station où miss Éva devait s’arrêter. La voyageuse avait posé son sac dans le filet. Pour lui éviter la peine d’étendre le bras, Émeric se leva et le prit ; mais, à ce moment-là, Éva aussi se leva, se haussa sur la pointe des pieds et, comme le docteur se retournait, lui posa sur les lèvres un vigoureux baiser. Puis elle descendit, légère comme une abeille et, une fois debout devant la portière, dit à son compagnon de voyage d’un ton cérémonieux et bien anglais :

— Adieu, monsieur !

Pendant une seconde, le docteur Émeric Sève eut envie de suivre miss Éva Tyler ; mais il n’avait pas le droit de déserter son devoir, et il s’agissait maintenant de choses sérieuses. Quant à l’audacieux baiser final, il le comprit très bien ; car mettre Géronte dans le sac et le bâtonner ne serait rien pour Scapin, si, à un moment donné, il ne savourait l’immense joie de se démasquer, et de dire au bonhomme : Pardonnez-moi, monsieur, les coups de bâton que...

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