‹ Contes de Gil BlasChapitre 3 sur 20 · Chapitre 3 Ça ! non

Chapitre 3 Ça ! non

Naguère, à travers bois, sous Chaville et vers Viroflay, je surpris un paour en train de fustiger son gars, et ce spectacle me rappela sur-le-champ l’un des plus amers souvenirs de mon enfance. À cette époque, j’avais neuf ou dix ans environ, et je la vois encore cette scène, telle qu’elle eut lieu dans la chambre où tous nous prenions nos repas en commun, mes parents, les apprentis, la servante, les poules, les chats, les chiens de la maison et moi. Servant de cuisine et de réfectoire le jour, de dortoir la nuit, cette pièce, aux murs de laquelle luisaient toujours bien alignés et très propres, une foule d’ustensiles de fer ou de cuivre meublée d’un vieux lit à baldaquin et d’un bahut encore plus antique et plus vermoulu, rétrécie quelque peu, non seulement par un évier en pierre dure où deux grosses cruches en terre cuite arrondissaient leurs panses, mais aussi par un fourneau maçonné sur lequel on mijotait sans cesse de délicieux ragoûts et par le chambranle en marbre historié d’une cheminée colossale où, l’hiver, à la veillée, nous entrions tous en chœur ainsi qu’en la gueule d’un four, cette vaste pièce, sise entre deux portes à vitres, ouvrait d’un côté sur un escalier de briques aboutissant à une haute cour dallée et de l’autre sur l’atelier de bourrellerie donnant sur la rue du Faubourg-Villenouvelle, où j’ai tant polissonné. Donc, c’était un dimanche soir, et, comme d’ordinaire, en la froide saison, on avait devant soi sur la table ronde une soupière pleine de bouillon de bœuf, et nous savions que la poularde truffée allait bientôt apparaître entre plusieurs dames-jeannes des plus respectables. Ah ! c’est qu’en ce temps-là l’ouvrier pouvait parfois se régaler de quelques mets fins et des meilleurs crus, surtout dans notre sud-ouest, où le litre de vin qui se vend actuellement sept à huit sous, ne valait alors que six liards ou dix deniers, et, d’autre part, les lignes ferrées n’existant pas encore entre les provinces méridionales et la capitale, on en achetait de la « pomme de terre noire » le samedi matin, jour de marché, tant qu’on en désirait à raison de cinquante centimes la livre. Oui, c’était le temps à jamais passé, hélas ! où ces contrées panicières et vinicoles n’étaient pas rongées par le charbon et le phylloxéra ; le temps où les terriens du pays portaient la culotte courte, des bas chinés, les souliers à boucle et le large chapeau de feutre ras, bridé par derrière à la façon de celui dont se coiffent, aujourd’hui comme autrefois, nos concitoyens des campagnes de l’Alsace et de la Lorraine, que nous possédions alors l’une et l’autre. En ce pays celtique où la plupart des coutumes des aborigènes étaient et sont en vigueur, ainsi que je l’ai montré dans plusieurs de mes livres, on respectait, on respecte encore les lois importées de Rome par les Latins, entr’autres celle qui consacrait l’autorité du chef de la famille sur tous les siens. Elle y était, elle y est toujours souveraine, et nul n’aurait garde de s’en affranchir. Au-dessus de lui, personne, excepté ceux dont il procède lui-même, ou s’ils ne sont plus, l’être inconnu, peut-être chimérique, que nos multiples ascendants ont appelé tour-à-tour Hésus ou Zeus, Élohim ou Jupiter.

— Houp-là, petits, s’écria papa tout en dépliant sa serviette rousse en toile écrue, allons-y ! Si nous avons bûché ferme et trop pâti durant toute la semaine dernière, on mastiquera dur aujourd’hui ; puis, après avoir siroté notre tasse de café, nous jouerons à la quatrette, et, corps-de-Dieu ! ce ne sera point de ma faute si nous ne battons pas mon ancien qui se croit invincible à ce jeu comme à tout autre ; allons-y, s’il plaît à la patronne…

Aussitôt maman nous servit en commençant par lui, le plus âgé, et finissant par moi, le plus jeune des commensaux. Oh ! quel potage ! un vrai jus de viande saine et fraîche, tout bouillant et clair comme de l’eau de roche, car on n’y avait pas trempé du caramel, cet ingrédient dont on use et même abuse tant à Paris dans les restaurants, pour y colorer ces troubles et tièdes liquides décorés du nom pompeux de consommés ; un suc mœlleux, un divin breuvage, un nectar, quoi ! Force légumes s’y étaient délayés, quasi fondus, entr’autres des poireaux, des navets et des carottes. Si ces ombellifères me paraissaient savoureux, les raves, au contraire, me semblaient insipides, et, loin de les absorber, je les accumulais dédaigneusement au bord de mon assiette.

— Hein ! interrogea le patron qui s’était aperçu de mon manège, est-ce que par hasard tu bouderais contre cette noble pitance, toi, mignon ?

— Non pas, seulement je ne raffole guère de ce radis-là si filandreux et fade.

— Assaisonne-le de sel, de poivre et d’ail.

— Heu, pouah !

— Ah ça, morveux ! ne te montre pas si dégoûté ; plus tard tu seras peut-être bien content d’en avoir à te mettre sous la dent de ces nanans qui te font grimacer aujourd’hui.

— Plutôt avaler du pain sec toute ma vie qu’un morceau de ce caca.

— Du caca !… Bigre ! comme tu traites les denrées ! Serais-tu donc, ainsi qu’on se l’imagine, un muscadin, un mirliflore, un mignard, un aristo ? Dans ce cas, on te tirerait la révérence et tu te nourrirais de l’air du temps, à ta fantaisie.

— On n’en mourrait point ! Est-ce qu’on meurt jamais de faim en ce monde-ci ?

— Nom de Dieu ! Tu n’accoucherais pas d’une telle bêtise si tu n’avais pas encore le goût du lait de ta mère au palais et sur les gencives. Ah ! sur terre on ne crève pas affamé ! Si tes professeurs t’insinuent cela dans la caboche, ils sont des ânes, et les pires de tous. En Bretagne, en Normandie, en Provence, en Piémont et dans la Sologne, surtout en Beauce où plus d’un luron roula sa bosse, et même dans l’Île-de-France, y compris la capitale, je me suis souvent serré le ventre, moi, garçon, et je te fous mon billet que si l’on m’avait alors offert gratis pro Deo, car pas une obole ne voyageait entre les doublures de mon gilet, un peu, voire beaucoup de cette pâture que tu refuses aujourd’hui, je m’en serais fourré jusque-là…

— C’est entendu ! ripostai-je avec trop d’irrévérence, j’en conviens ; on sait que vous, parbleu ! vous goberiez et digéreriez n’importe quoi ; mais tout le monde n’est pas bâti comme vous l’êtes, et moi moins que personne.

— Eh bien ! effronté, l’on va t’apprendre de quelle cuisse tu tombas, et que cette leçon te suffise ici !

Sur ce, le rude artisan qui jadis sur son tour de France était si renommé pour son courage à braver les intempéries et la misère qui couchaient autour de lui, sur les routes, quantité de ses frères et amis les Compagnons du Devoir, m’empoigna par la nuque, et rejetant mon front en arrière, me contraignit, après m’avoir pris au menton, d’ouvrir la bouche où, vivement, avec sa cuiller de fer, il m’enfonça jusqu’au gosier une de ces plantes crucifères qui me répugnaient. Un violent hoquet me souleva la poitrine ; je vomis, et le maître sacra.

— Non, non, je ne veux pas, laissez-moi.

— Tu veux ou tu ne veux pas ? Sache, mon petit bougre, que le roi n’oserait pas en dire autant ; tu céderas ou gare !

Et celui qui n’admettait ni les indociles ni les rétifs, quoique ayant combattu pendant les Trois Glorieuses sur les barricades et dans les rues contre l’armée d’un despote, leva ses mains et me menaça.

— Ça, non ! protesta, révoltée, ma mère, épouse si soumise pourtant, oh ! non, pas ça !

— Me contrecarrer, toi aussi ; femme, si tu ne te tais point, on ne répond plus de rien ; et, d’abord, ceci ne te regarde pas.

— Si.

— Non pas.

— Si fait.

— Ah ! puisque tu soutiens ce rebelle, il sera puni.

— Papa !…

V’lan ! une formidable gifle me ferma les lèvres et me marbra les joues. Alors il se passa quelque chose d’incroyable et que, dussé-je vivre mille ans et plus, je me rappellerai toujours, toujours ! Un poing crispé sortit de l’ombre par la porte entr’ouverte de la boutique et s’allongea, comme celui d’un justicier, vers le coupable qui s’était oublié jusqu’à frapper un innocent, et nous ouïmes une voix rauque qui prononçait ces mots :

— Un méchant, c’est toi, fils !

Stupéfait, abasourdi, vaincu, mon père recula devant un maigre vieillard, rugueux et chenu comme un chêne, et dont la figure était sillonnée de profondes rides et de veines noirâtres, que la colère avait gonflées. Étroitement sanglé dans une longue redingote de drap gris à revers de velours bleus, en tirant ses courts favoris et sa moustache coupée en brosse de vieux de la vieille, il marcha gravement vers moi qui palpitais, essuya mon visage inondé de larmes, et quand il se fut aperçu que mes narines saignaient, il fit ce geste qui, si j’en crois l’un de mes premiers camarades de lettres, inspira quelque dizaine d’années plus tard une magnifique page de vers au plus éloquent poète de notre ère, instruit par mon intime de la cruelle action dont j’avais été jadis la cause involontaire et la victime.

— Ô grand papa, gémissait ma mère en s’accrochant à lui, ça n’arrivera plus ; oh, non ! pas ça, je vous en supplie.

Et mon père répétait respectueusement, terrifié comme elle :

— Oh, ça, non, non !

Impitoyable, le vieillard la repoussa doucement et m’ayant baigné les chairs avec un mouchoir de cotonnade imbibé d’alcool, il se croisa les bras sur la poitrine et regarda vis-à-vis son fils, son unique fils, lui qui, n’ayant pas non plus d’autre enfant que moi, avait perdu dans son adolescence son frère aîné, comme moi-même j’avais perdu le mien encore au berceau.

— Galopin ! œil pour œil et dent pour dent, tu l’as voulu !

Puis la droite de mon aïeul s’abattit lourdement sur la face barbue de papa qui, hérissant sa chevelure fauve et sous les paupières duquel étincelait cette ardente flamme qui s’allume déjà dans les prunelles, bleu d’azur comme les siennes, de son petit-fils en bas âge, mon beau Jean-Pierre Marius, lorsqu’il s’irrite, bondit tel qu’un lion et retomba tout d’une pièce sur sa chaise, comme si l’œil du vengeur l’avait foudroyé sur place. Et quand cet acte de justice eut été accompli, le vétéran qui, né chrétien, avait néanmoins pratiqué la parole biblique qu’il venait de prononcer, me saisit sous l’aisselle après m’avoir embrassé plusieurs fois avec une tendresse maternelle, et m’amena chez lui, dans son propre domicile, tandis que partait de notre maison et ricochait à travers la rue une roulade de plaintes terribles qui me navraient encore plus qu’elles ne m’effrayaient ; ah ! c’était mon père, mon père si cruellement châtié, qui, dans la force de l’âge alors, puisqu’il touchait à la cinquantaine, se lamentait à fendre l’âme, et pleurait, oh ! non, non, je n’oublierai jamais ça, comme un marmot que les verges ou la férule d’un magister ont corrigé…

Sèvres, juillet 1883.

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