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Chapitre 4 La demoiselle en deuil

C’est une jolie blonde, un peu pâle, avec de grands yeux noirs. La coiffure, charmante, mais sans art apparent, ressemble, avec ses bandeaux crespelés, à celle d’une petite bourgeoise de province. Elle est vêtue de vêtements de deuil qui, dans leur simplicité austère, lui vont à ravir. Aucun bijou, même de jais ; mais les oreilles sont percées et semblent vides de quelque perle rare, dont l’évocation s’associe spontanément à l’idée de ces mignons ourlets, si finement dessinés.

Et, de fait, malgré la désolation de ce costume presque pauvre, un reste de coquetterie subsiste, enveloppant d’une grâce exquise toute sa personne.

Elle va lentement, indécise, inquiète. Quelle est-elle ? Il y a en elle de l’institutrice qui court un misérable cachet et de la fille de bonne maison. Un ensemble qui n’est pas banal, avec un charme de modestie qui demeure, malgré une petite effronterie affectée. Non sans peine, vraiment ! Et les yeux, qui, rougis un peu, paraissent garder la trace de larmes récentes, contrastent avec cet air délibéré qu’elle cherche à se donner. Au fond, on la dirait plutôt perdue dans un songe douloureux, et c’est sans rien regarder qu’elle s’arrête devant les vitrines des bijoutiers des boulevards, dont les parures étincellent sous le gaz.

Se promène-t-elle ? Une jeune fille, seule, ne se promène guère, à onze heures du soir, de la rue Drouot à l’Opéra. Pourtant, en passant devant un groupe de soupeuses en quête de soupeurs, elle s’est instinctivement écartée, avec un ostensible dégoût. Elle attend, alors. Quoi ? Tout à l’heure, elle a sorti de sa poche un mouchoir de très fine batiste, dernier vestige, peut-être, d’un luxe évanoui, et l’a porté à ses lèvres fiévreusement – sans un geste trop tragique, mais comme dans une petite convulsion de révolte.

Un passant, un jeune gentleman – paletot clair sur l’habit, monocle à l’œil – la suit depuis quelque temps, visiblement intrigué. Une beauté troublante que celle de cette étrange attardée ! Et, invinciblement enchaîné à ses pas, malgré la partie qui l’attend au cercle, il se rapproche d’elle peu à peu. Voici près d’une heure qu’il épie, pris de désirs violents, tout à coup, et tout secoué de sensations nouvelles. Un moment, il va l’aborder : « Suis-je bête », dit-il, maugréant, en viveur à qui les bonnes fortunes ne manquent point, contre le sot caprice qui s’empare de lui. « Une femme qui, aux environs de minuit, ne marche pas plus vite ! » Et il se dirige vers elle… Mais, saisi d’une pudeur qui ne lui est guère familière, il s’arrête : « Eh bien ! qu’est-ce que j’ai ? » – C’est que, devant ce visage candide, devant cette tristesse épandue sur ces beaux traits qui luttent pour sourire, il se sent presque troublé par un vague respect.

Pourtant, c’est absurde, cette hésitation, aussi absurde que la folle tentation qui le fait se conduire comme un galantin en quête d’aventure. Il s’avance, à la fin, et il murmure quelques mots…

La jeune femme tressaille comme si elle recevait une commotion électrique, se détourne vivement, s’en va… puis brusquement, elle revient vers le passant, très surpris, presque déconcerté malgré sa belle assurance coutumière. Et elle dit ces mots, seulement, avec une étrange résolution, tandis qu’une flamme s’allume dans ses regards navrés : « Eh bien ! oui. » Puis, avec une gaucherie qui n’est pas sans charmes, elle prend d’un geste saccadé le bras qui lui est offert.

Une voiture s’arrête : le cavalier la hèle, aide sa compagne à monter. Celle-ci fait baisser la capote, qui était fermée : elle étouffe, elle paraît avoir une grande peur, et elle semble, dans l’effarement où elle est, être prête à appeler au secours.

Le gentleman, mordu par une curiosité ardente, ne sait que dire, bien qu’il ne soit guère embarrassé d’habitude. Mais cette fille-là est surprenante ! Avec cette attitude de vierge outragée, nulle résistance, cependant ! Une soumission complète, plus encore ! une volonté d’être complaisante. La voiture fait halte devant un restaurant de nuit : « Soupons-nous ? » Elle incline la tête, elle essaye même de rire, mais ce rire est désolé !

Elle refuse de s’occuper du menu et le laisse dresser comme on voudra. Seulement, elle demande à boire, tout de suite, « du champagne, quelque chose qui grise ».

Lui s’assied auprès d’elle, se rapproche, prend ses mains et remarque en posant sur le bout des doigts de petits baisers (une entrée en matière !) qu’elles sont exquises. Aucun parfum de courtisane, mais une subtile et délicate odeur de chair jeune et forte. Elle abandonne ses doigts qui tremblent un peu… Diable ! est-ce que vraiment, par hasard, il serait tombé sur… Dans les conditions de la rencontre, la chose serait piquante !… N’importe ! Il ne s’attarde plus à réfléchir : il est pris tout entier par un furieux appétit de cette beauté qui est à sa portée et qui s’offre, puisqu’elle est là, dans ce salon de cabaret ! Éperdu de désirs, tout à coup, il enserre la taille de la jeune fille, la renverse à demi, doucement, contre son épaule, et l’embrasse follement sur les lèvres. Elle pousse un cri, elle se lève, toute droite, avec horreur. Puis, soudain, suppliante : « Oh ! je vous en prie ! je vous en prie ! »

Ému malgré lui, il la fait se rasseoir ; il cherche à la calmer… Elle suffoque. Les larmes, longtemps contenues, éclatent : « Pardonnez-moi, murmure-t-elle dans un sanglot… J’étais pourtant bien décidée ! » La situation est bizarre, et le gentleman se trouve assez mal à l’aise. Mais une sorte d’attendrissement succède à la stupeur de jouer, dans une histoire qui s’annonçait banale, un rôle quasi ridicule. Il la questionne, avec une cordialité amie.

Alors elle avoue tout, rapidement, d’une voix saccadée, soulagée cependant par cette confession. Elle dit la misère succédant à une situation honorable et prospère, fondant sur elle après la mort de son père, ses efforts opiniâtres pour se créer des ressources, la lutte longtemps vaillante contre la destinée impitoyable, les leçons dérisoires quémandées, les travaux de broderies vainement essayés, la vente des derniers bijoux et des derniers souvenirs ; enfin le désespoir absolu venant avec la faim, la volonté de mourir… Oui, sans doute, mais elle a peur de se tuer, et voilà pourquoi, vaincue, affolée, à bout de force et de courage, elle est descendue, ce soir-là, dans la rue, décidée à faire comme tant d’autres… Seulement, maintenant, au moment de faillir, elle se révolte… Jamais… non… jamais !

Tout cela est débité au milieu de sanglots qui redoublent, mais qui ne la rendent pas moins jolie, d’ailleurs… Certes, le viveur qui l’a conduite en ce restaurant de nuit, ne fait pas profession de défendre la vertu, au contraire ! Mais le cas est infiniment délicat, et, pour un galant homme, il n’y a guère qu’un parti à prendre – non sans quelque héroïsme, pourtant. Puis, sincèrement, il est troublé, remué par ces larmes, très emballé. Il se lève, boutonne son paletot, avec un soupir de regret, et, tirant discrètement de son portefeuille quelques billets de banque, il la force à les accepter, malgré sa résistance.

— Mademoiselle, dit-il respectueusement, retrouvant toute son aisance d’homme du monde… je vous en prie !

— Monsieur, répond-elle, une fille dans ma situation, une fille qui était prête à tomber dans la boue, n’a plus de fierté à garder. J’accepte… mais comme prêt, et je veux savoir le nom de mon sauveur.

— À charge de revanche !

— Non… plus tard… Épargnez-moi. Je meurs de honte. Mais je saurai vous dire un jour ma reconnaissance profonde…

Une voiture est appelée. Elle lui tend la main. Puis, baissant sa voilette, elle se glisse, légère, dans le fiacre et disparaît, laissant le « sauveur » un peu penaud, en dépit de sa délicatesse.

Elle a donné au cocher une adresse à voix basse. Et pour cause. Une demi-heure après, elle est chez elle. – « Monsieur est-il rentré ? » demande-t-elle à la bonne.

« Monsieur », en pantoufles, lisant confortablement son journal dans un bon fauteuil, en fumant un pur havane, se soulève avec nonchalance et interroge :

— Combien, ce soir ?

— Trois cents.

Le lendemain, la « demoiselle en deuil » recommence sa mélancolique promenade sur les boulevards, suivie de la scène tragique de l’honnêteté qui se débat, jouée avec une belle habileté de comédienne très sûre d’elle-même ; et, tandis qu’elle joint les mains, qu’elle lutte, qu’elle se refuse et que les larmes coulent sur son visage, elle pense, à part elle, au pâle troupeau des courtisanes vulgaires, et elle se dit :

— Si on savait pourtant combien ça rapporte plus, la vertu !

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