Chapitre 5 La jolie parfumeuse
M. Jérôme Lecanasson est célibataire. C’est même un des types les plus accomplis du genre vieux garçon.
Il s’avance automatiquement dans l’existence, comme un wagon entre les rails, s’arrêtant aux stations, voire aux buffets déterminés par son indicateur officiel, l’Habitude, sans jamais rien livrer à l’imprévu ; et encore les accidents sont-ils infiniment plus rares dans sa vie que sur certaines lignes de chemin de fer.
Chaque matin, sur le coup de huit heures quarante, M. Lecanasson descend son escalier et enfile la rue des Dames ; car, est-il bien nécessaire de le mentionner ? cet homme d’ordre habite Batignolles ; l’omnibus de l’Odéon le dépose près du palais Mazarin, où il occupe, dans les bureaux de l’Académie des sciences, la position honorable, mais peu lucrative, de conservateur des hypothèses, ce qui n’est pas une sinécure.
Au bout de deux heures et demie d’un travail modéré, mais suivi, M. Lecanasson se dirige, d’un pas mesuré, vers un établissement de bouillon, où son arrivée remplace avantageusement le canon du Palais-Royal pour la mise au point du chronomètre ; il y déjeune hygiéniquement, allume un modeste cigare en sirotant une humble demi-tasse, après quoi il se livre aux douceurs d’une promenade digestive.
Son immuable itinéraire le conduit à l’entrée d’un établissement de médiocre apparence, dont l’enseigne, d’un style sévère, porte pour toute indication, un chiffre symbolique de centimes, qui, seul, me dispense…
Seul, me dispense
D’en dire plus long !
Je considère comme inutile d’ajouter que cet humble asile se dissimule à l’ombre d’un passage.
Après un court séjour dans ce petit local, M. Lecanasson, la mine épanouie, vient présenter discrètement une modeste rétribution à la dame du comptoir, qui s’entretient galamment avec lui, pendant quelques minutes. Puis il reprend le chemin du bureau.
Ce serait fastidieux de poursuivre plus longtemps le détail d’une existence aussi métronomique.
Qu’on me permette seulement d’en signaler certaines particularités, qui justifient, comme c’est le rôle des exceptions, la règle générale de ce cas bureaucratique.
En vertu d’un excellent précepte sanitaire, chaque samedi matin, M. Lecanasson se rafraîchit le tube digestif avec une demi-bouteille d’eau d’Hunyadi-Janos ; le même jour, par une étrange coïncidence, il fait deux visites, au lieu d’une, au petit établissement du passage.
Dans un tout autre ordre d’idées, M. Lecanasson s’offre, à dates déterminées, certaines distractions permises, telles que le théâtre, quatre fois par an, le Cirque, au 1er Janvier, et le bal de l’Opéra, à la Mi-carême.
Cette année donc, le soir du dernier bal, M. Lecanasson, fidèle au poste, gravissait solennellement le merveilleux escalier qui mène les habits noirs dans la salle des Fêtes (après avoir conduit son architecte à celui de la Renommée, comme dirait Touchatout), quand une petite main finement gantée, se posa sur son épaule.
Cette main appartenait, par droit de naissance, à une « jolie parfumeuse », dont le regard étincelant, sous le loup de velours noir, frappa M. Lecanasson d’une stupeur bien naturelle : c’était, en effet, la première fois que cet homme d’ordre rencontrait une aventure, depuis trente-sept ans qu’il venait à l’Opéra.
La mystérieuse petite femme portait avec beaucoup de charme son délicieux costume ; elle le remplissait peut-être même un peu trop consciencieusement, mais ce léger embonpoint n’avait rien de bien déplaisant.
Ce fut du moins l’avis du conservateur des hypothèses, qui se laissa prendre le bras et suivit sa conquête, ou, pour mieux dire, sa conquérante, à travers la foule.
Ce fut une véritable intrigue à la manière du temps jadis. La dame au loup fit bien vite croire à son cavalier de rencontre qu’elle connaissait, sur le bout du doigt, les moindres détails de son existence ; après quoi, elle l’entraîna facilement dans un cabinet où l’on soupe.
À peine arrivé dans le cabinet particulier, M. Lecanasson, comme le prescrit le règlement de ce genre de plaisir, se mit à supplier le beau masque de faire voir ses traits adorés par contumace.
La jolie parfumeuse se défendit plus vivement qu’il n’est coutume de le faire :
— Prenez garde, lui disait-elle, craignez de briser votre joujou : qui sait si vous m’aimerez autant quand vous aurez vu mon visage.
— Je ne sais quoi me dit que vous êtes bien belle ! murmurait le soupirant, affolé d’amour et de curiosité, vous êtes une grande dame…
— Nenni ! répliquait la soupeuse en cinglant d’une chiquenaude une main qui la chiffonnait de trop près.
— Une actrice ?
— Point du tout.
— Alors une femme de plaisir ?
— Oh ! que non pas ; je gagne ma vie par un travail pénible, mais honorable.
Le pauvre homme se convulsionnait vainement l’imagination. Après avoir épuisé la série des suppositions possibles : ni modiste, ni fleuriste, ni corsetière, etc., il allait donner sa langue au chat, quand, jetant son loup d’un geste brusque, la jolie parfumeuse lui fit reconnaître, – devinez qui ?…
La dame du petit local où M. Lecanasson venait chaque jour passer quelques instants après son déjeuner.
Ce fut un coup de foudre !
— Vous en ces lieux ! s’écria l’homme d’ordre, avec un accent où la sévérité perçait sous la stupéfaction.
— Je vous aime, monsieur Jérôme ! c’est pour vous que je suis venue, dans l’espoir de vous rencontrer, d’oser ici vous faire des aveux, qui, chaque jour, là-bas, s’arrêtaient sur mes lèvres.
Elle disait ces mots avec une passion si vraie que M. Lecanasson resta rêveur, sans trouver rien à lui répondre.
— Oh ! mon Jérôme, continua-t-elle avec feu, mes intentions sont pures ! Ce n’est pas d’aujourd’hui que date mon amour ! La première fois que je vous vis, tout mon être a tressailli, en recevant de votre main le modique salaire, et j’avais envie de vous dire : « Oh ! revenez, monsieur, revenez pour rien, s’il le faut. »
« Et depuis lors… ah ! vous ne saurez jamais tout ce que j’ai souffert, quand je vous sentais près de moi !… Me repousserez-vous ? j’en mourrais ! Ce serait si bon d’être votre femme ! Oh ! ne dites pas non, vous viendrez habiter, là-bas, dans les passages, mon petit entresol au dessus du… bureau ; nous partagerons nos devoirs comme nos plaisirs. Le travail nous portera bonheur, et nous vivrons à l’abri des besoins.
« Et puis, quelles satisfactions perpétuelles pour votre nature d’artiste : ma clientèle fourmille de gens de lettres, de peintres et de journalistes, – autant de belles relations pour vous. Nous avons un grand romancier naturaliste qui passe sa vie dans la maison, à la recherche du document humain, je suis sûre qu’il vous adorera ! – Et le petit ténor italien qui possède un si bel ut de poitrine ! Vous ne manquerez pas de billets de théâtre avec lui. Il en a tant qu’il en oublie souvent là-bas, – ce sont les clients qui en profitent ! »
M. Lecanasson était rêveur ; après un long silence, tendant enfin les bras à la jolie parfumeuse, il déposa sur son front virginal le chaste baiser des fiançailles, en disant d’une voix émue :
— Vous êtes bien l’épouse qu’il me faut !
À cet aveu tant désiré, la jeune femme s’évanouit.
Son cavalier servant la fit revenir à elle, en lui donnant à respirer le petit flacon de sels anglais qui ne la quittait jamais ; puis, on fixa la date du mariage, et M. Lecanasson reconduisit sa fiancée jusqu’à la porte du passage.
Ce fut une délicieuse promenade au clair de lune, pendant laquelle ils firent de charmants projets d’avenir.
— Comme nous serons heureux, là-bas, disait la belle énamourée, je vais bien vite faire venir les maçons et les peintres pour installer confortablement notre petit ménage.
— Oui, répondait M. Lecanasson, et, pour éviter l’odeur de la peinture que je ne puis pas souffrir, nous ferons, si vous le voulez, un petit voyage de noces : comme nos moyens ne nous permettent pas d’aller en Suisse, nous louerons, pour quelques semaines, un de ces élégants chalets que la municipalité vient de faire établir sur les boulevards extérieurs.
— Oh ! oui ; fit-elle, ravie, un chalet pour notre lune de miel… C’est de toute nécessité.
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