‹ Contes de Gil BlasChapitre 6 sur 20 · 1

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Sur la Grande Côte où n’ont jamais pu croître les arbres, Hugues Barros garde deux cents moutons dont le quart lui appartient.
Depuis Pâques, cela fait déjà trois mois qu’il conduit ses bêtes transhumantes au milieu des pâturages isolés qu’il a loués pour la belle saison, entre le mont des Archets, Combelouve, les Bains de l’Ours et le lac du Jouvet.

Aujourd’hui il attend ses provisions de la semaine ; – les dernières sont épuisées – et il a faim.

Devant lui, la masse de son troupeau se meut lentement ; et quelques toisons brunes se faufilent parmi tous les dos de laine blanche.

Hugues Barros est debout, appuyant sa haute taille sur une solide branche de houx dont il a bagué l’écorce avec son couteau. Ses épaules robustes garnissent l’ample manteau de cuirassier qu’il a acheté, l’hiver dernier, à un de ceux qui colportent des effets de réforme et « font le marchand » dans les foires. Quand la bise raccourcit cette bonne enveloppe de drap, en la lui plaquant dans le creux des reins, le bas du pantalon de velours marron se montre tire-bouchonné dans les guêtres de gros cuir. La face inculte et dure du berger est abritée sous les larges bords d’un feutre roussi par le soleil, zébré par la poussière et par la pluie.

Hugues consulte fréquemment l’heure du ciel, et s’impatiente d’entendre ainsi crier ses entrailles.

Enfin ses deux chiens se rapprochent de lui, et grognent, en dardant leurs oreilles pointues.

Il pose, en abat-jour, sa main calleuse sur son front ; et, par la combe du Nant-Gelé, il reconnaît sa femme qui grimpe à petits pas.

La Barros porte un paquet volumineux sous le bras gauche, et, du poignet droit, elle tire sur un taureau maigre, à jambes courtes, dont une corne est cassée et l’autre, plate, noire du bout.

Par instants, d’un simple mouvement de tête en arrière, le rude animal arrête sa conductrice et promène complaisamment sa langue violette sur ses flancs sombres.

— Arriv’ras-tu pas ? s’écrie le berger.

Mais sa femme, dont la gorge est oppressée par l’ascension, ne réplique rien.

Il reprend :

— Qué qu’ tu m’amènes-là ? Ousque t’as pris c’te bête ?

Lorsque la Barros l’a rejoint sur le sommet, elle se dépêche de répondre, d’une voix haletante :

— C’est c’t’écorné qui m’a mise en r’tard… Faut qu’ tu l’gardes pour l’compte à Tayot, jusqu’à qu’ sa chaleur soit passée… I’ n’ demeure pas plus au pré qu’à l’étab’…

— D’ combien qu’ Tayot s’ra généreux pour la peine ?

— I’ m’a dit, comm’ ça, qu’on s’arrangerait toujours ensemb’.

— Ouais ! ouais ! tu y diras que j’ veux pas moins d’vingt sous par s’maine. J’paie b’en, moi, ici, quatre-vingt-dix francs d’loyer !

— J’y dirai.

Tandis que la femme déballe son panier, l’homme va quérir un pieu et un maillet dans sa hutte de pierre ; et, à quelques mètres, il fixe au sol la corde du taureau qui l’observe d’un œil injecté, immobile et sournois.

Quand Hugues revient s’asseoir contre un tertre, il a du plaisir à compter ses vivres étalés sur la terre chauve où le vent frise les rares touffes de gazon.

Bon ! cette fois-ci, la miche de pain a la vraie taille ; parfait aussi le fromage bleu en lait de vache et de chèvre… Et le lard ? où donc est-il ? on l’aura oublié ! ces sacrées femmes !…

Mais patience ! la Barros sourit : voici le lard, et le petit salé, et le tabac, et les deux litres du vin de pays qui procurera un goût aigre à l’eau crue des fontaines.

Sans retard, le pâtre calme son appétit et cause, la bouche pleine : « Les enfants vont bien ? L’aîné a recommencé ses tours ; c’en est un qui promet ! gare les femelles ! Et le père ? Il ne veut toujours pas se laisser opérer de sa glande au gosier ? Il étouffera un de ces bons matins ; enfin, on lui a répété le conseil assez souvent ! Ah ! le garde champêtre s’est décidé à flanquer un procès-verbal contre les oies de Joseph Mabre. Il se faisait temps ! Et cette poudre à fusil que le voiturier doit rapporter d’Albertville, quand est-ce ? Justement un couple de vautours tourne, depuis la veille, autour du grand Rey d’où un agneau a chu. »

Hugues Barros a terminé son frugal repas. Il dévisse le bouchon en bois de l’outre qu’il porte en bandoulière ; il lève, à deux mains, la peau de bouc qu’il pressure en dirigeant, sur sa langue, un jet mince et frais de boisson.

Alors, lissant ses moustaches, il se penche sur sa femme et lui fournit, sans avoir à se cacher de personne, le grand baiser de nature dont ils ont le droit.