‹ Contes de Gil BlasChapitre 7 sur 20 · 2

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Pendant que la Barros, allégée de son fardeau, redescend d’une allure leste et ferme les pentes qui mènent au village de Longefroy, son mari, allongé sur le ventre et repu, aspire d’épaisses bouffées dans sa pipe noire.

D’ici huit jours, sans doute, il n’apercevra plus figure humaine… Qu’importe !…

Sous ses paupières mi-closes, il voit miroiter, dans la vallée d’Aime, la raide lame de l’Isère qui perce les bois et les pierres. Les maisons de Centron, plantées au cœur d’une vieille forêt, lui apparaissent comme des papillons jaunes dans une haie d’églantiers ; et les vignes de Bellentre, au loin, verdissent la terre comme un bas tapis de mousse.

Quand le berger tourne son visage sur l’oreiller de ses coudes, il distingue, au fond de l’autre versant, les lacs verts du val de Tignes qui semblent d’étroits abreuvoirs où les cascades trempent ainsi que des crinières de chevaux blancs.

Il s’assoupit enfin, du sommeil de midi, lourd et sans rêve.

Soudain, les aboiements de ses chiens le réveillent : le taureau, d’un violent effort, a déplanté son piquet qu’il traîne, en répandant la panique, parmi les béliers et les brebis pleines.

— Sus au taure !… Kss !… kss !… Mords-le !… crie Hugues Barros, avec des gestes furieux.

Mais les chiens, inaccoutumés à ce service, hurlent sur place et refusent d’avancer.

— Attends, l’écorné, que j’ t’arrange !

Et il marche au taureau.

Celui-ci s’assête hardiment, et baisse son front menaçant et mutilé.

Barros lui applique, sur le mufle, un coup de maillet ; et, dès que l’autre, se détourne en beuglant, il empoigne de près son lien. Puis, d’une seule main, il renfonce vigoureusement le pieu, va chercher des blocs pesants et en charge toute la longueur de la corde, jusqu’à ce que les naseaux de la bête soient collés à la lisière du sol.

— Jeûne un peu, dit-il, ça t’calm’ra.

Et il lui détache, sur l’échine, une volée de coups de bâton.

Ensuite il mène son troupeau vers une pâture nouvelle.

Les bestiaux serrés découvrent, en s’éloignant, les racines rases de l’herbe dévastée ; et, tandis que les chiens les harcèlent, leurs pieds fourchus fendent hâtivement la corolle rouge ou bleue des digitales, des aconits et de toutes les fleurs malsaines dont leur voracité se garde.

… Aux approches du soir, Hugues revient avec ses moutons qu’il parque, les uns sautant sur les autres, entre une roche géante et trois petites claies.

Mais l’écorné a encore trouvé moyen de se délivrer ; et il rôle là-bas, reniflant la brise, poussant des mugissements espacés, fouettant ses cuisses avec la mèche hérissée des poils qui prolongent sa queue souple.

Le berger, stupéfait, gronde entre ses dents :

— Ah ! t’en veux, carogne ! t’en auras !

Le voilà qui repart en courant, son gourdin pendu au coude par la martingale.

Le taureau, qui attend d’un air décidé, fouille la terre du sabot et projette des mottes. Puis, au moment de lutter, il remue son œil fourbe, et d’un élan oblique se dérobe par le vallon d’Armène.

Hugues Barros le poursuit ; et c’est une chasse enragée à travers les escarpements de schiste, les culots de neige, les éboulis de cailloux et les eaux vives.

Une seule fois, près de la grange ruinée des Blancs, l’homme a rattrapé la brute. Il a voulu la saisir derrière, par les cornes, et l’abattre, comme il avait appris, en lui tordant le cou. Mais, sur une des tempes, sa main n’a rencontré qu’un tronçon et une oreille. Il s’y est néanmoins suspendu, en lançant des coups de souliers ferrés dans les jarrets de son adversaire. Celui-ci, par l’avantage de sa corne absente, s’est dégagé d’un bond, et a disparu au milieu de la nuit enfin montée des plaines.

Barros, qui a roulé dans une fondrière, maugrée en se redressant :

— Eh ! va-t-en au diable !

Ses paumes et ses genoux écorchés saignent et lui cuisent. Il s’oriente dans l’obscurité crépusculaire, et découvre, sous un dernier reflet, le plateau où son gîte est perché. Il regagne péniblement la Grande-Côte ; mais, dès qu’il y a débouché, le bruit d’un galop puissant l’émotionne…

Une forme, plus noire que le noir des ténèbres environnantes, se précipite à sa rencontre. Et, sans même avoir eu le temps de lâcher un cri, il tombe à la renverse, évanoui, la poitrine trouée par la corne unique du taureau.