‹ Contes de Gil BlasChapitre 8 sur 20 · 3

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Quand il reprend connaissance, la lune ronde plane dans le ciel. La chute de son humide et fine clarté baigne le cirque des glaciers alentour ; et, depuis le col du Soufre jusqu’au Mont-Pourri, en passant par Gebroulaz, la Grande-Casse et l’Iseran, la surface des neiges brille comme si une flore d’étincelles s’épanouissait sur des parterres de cristaux.

Hugues Barros a très froid.

Il veut se lever ; mais, à ce mouvement, une atroce douleur le mord au creux de l’estomac ; et sa main, qu’il y met, en ressort toute poissée, et, autant qu’il peut voir, rougie dans les pores.

Alors il se rappelle ce qui s’est accompli.

Il exhale un soupir qui lui arrache un gémissement. Il se sent touché à fond, et il lui vient, de la solitude, une peur qu’il n’a jamais connue. La fièvre fait frissonner tout son corps et hallucine ses yeux. En face, le Mont-Blanc lui paraît grandir jusqu’à la lune ; et, sur ses flancs, dansent l’Allée Blanche et le Glacier des Glaciers.

Il appelle follement. Sa voix brisée, qui l’effraye, tombe dans le désert et le silence universel. Les moutons dorment ainsi que les chiens.

Lentement la nuit s’écoule et se dissipe devant l’aurore.

Le soleil surgit sous son arc triomphal, dont les couleurs surnaturelles sont bleu d’or, rouge de perle, gris de feu.

Ébloui de lumière, Barros tâche, en coulant son regard, d’assouvir l’épouvantable curiosité qu’il a de sa blessure. Il souffre d’une souffrance horrible. Sa ressource est d’appuyer ses poings sur le bâillement de la plaie ; et la dépense de forces, qu’il fait ainsi, le soulage momentanément ; son sang, caillé sur la pelouse, scintille et se confond avec la gelée blanche. Une soif ardente le consume ; mais il ne peut attirer sa gourde que la chute a jetée sous son dos.

Cependant les chiens, surpris de son retard insolite, aboient en chœur ; et les moutons affamés, dérangeant leur fragile clôture, se sauvent, en foule bêlante, dans les gazons frais. Et, tout à l’heure, le troupeau ne sera plus qu’un point imperceptible se perdant vers les Frasses.

Bientôt le berger entend, à peu de distance, le taureau souffler les âpres sanglots de son rut. Il n’est pas alarmé de ce retour ; au contraire, il voudrait que la bête se ruât de nouveau sur lui, et l’achevât. Sans ça, combien de temps va-t-il mettre à mourir, en se tordant comme un damné ?

. . . Mais voilà qu’il est pris d’une subite anxiété. . . .Quelque chose se passe là-bas ?. . .

Une troupe d’individus descendent de mulets et gravissent à pied le cône terminal du Jouvet : quatre hommes et deux femmes en toilettes claires.

Barros voit nettement les silhouettes se profiler dans l’air vide, et les bras pointer des lorgnettes sur les grandes lignes du paysage.

Il s’exaspère qu’on ne « guette » point de son côté ; et il s’apitoie sur lui-même, tandis que l’ombre démesurée de ces gens qui l’avait presque atteint, s’éloigne.

Il les implore faiblement du geste et de la voix. Ses tentatives sont vaines. Les touristes repartent sans l’avoir aperçu, et le taureau seul répond à sa plainte par les siennes.

Il murmure :

— Crève-les donc aussi, carogne !

Il réfléchit au malheur dont il est victime. La chance lui a toujours manqué. Ce n’est pourtant pas qu’il ait du mal à se reprocher… Et les circonstances de sa vie défilent devant sa mémoire. Il revoit surtout l’époque où on l’a empêché de rester soldat, et les heures durant lesquelles ses trois petits sont nés… Il se rappelle encore la physionomie tranquille d’un voisin que jadis il a regardé rendre l’esprit entouré de ses proches…

… La journée s’avance ; le soleil est voilé.

Des brouillards compacts entrent en France par leur route familière du Petit-Saint-Bernard, où ils se condensent ; et, glissant à toute vitesse, ils abordent la Grande-Côte sur laquelle leur interminable procession commence, avec les hymnes du vent.

Hugues Barros ne distingue plus rien sur terre. Une écume légère sourd aux coins de ses lèvres ; des spasmes fréquents secouent ses membres. Par un suprême effort, il se soulève graduellement jusqu’à ce qu’il soit sur son séant.

Et il meurt assis, les yeux vagues, comme un être qui s’éveille.

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