‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 39 sur 92 · 17.4

17.4

Quand Désirée fut assez grande pour faire la cuisine, ses frères lui dirent :

« Tu resteras seule désormais à la maison pour préparer nos repas. Mais écoute bien la recommandation que nous allons te faire : ta vie en dépend. Ne laisse jamais ton feu s’éteindre, ou tu serais obligée d’aller en chercher chez la seule voisine que nous ayons, et comme son mari est un ogre, s’il venait à te rencontrer, il te mangerait.

— Oh ! alors, j’en prendrai bien soin, répondit-elle.

En effet, tout alla pour le mieux pendant les premiers mois. Malheureusement, un jour que Désirée s’était oubliée à donner à manger à ses oiseaux, le feu s’éteignit.

Elle pleura longtemps son étourderie. Cependant, comme l’heure du dîner approchait, il fallut bien aller chercher du feu dans la maison de l’ogre.

Ce ne fut pas sans hésitation et sans crainte qu’elle s’y résigna.

Par bonheur la femme de l’ogre était seule. En voyant la pauvre enfant tout en larmes, elle en eut pitié et s’empressa de lui remettre du feu, en lui disant : « Sauve-toi vite, car j’attends mon mari à l’instant même. »

La fillette traversait la cour de la maison pour s’en retourner, quand elle vit l’ogre qui rentrait. Elle n’eut que le temps de se blottir sous une brouette, qui se trouvait là par hasard, avant d’être aperçue par le mangeur de chair humaine.

Ce dernier passa près d’elle en dilatant les narines et en disant :

« Tiens ! tiens ! Il y a une souris de prise à la maison, car ça sent rudement la chair fraîche. »

Désirée tremblait comme la feuille. Aussitôt qu’elle l’eut vu entrer chez lui, elle se sauva à toutes jambes.

Pendant ce temps-là, l’ogre disait à sa femme : « Il y a quelqu’un, ici, car je sens la chair fraîche.

— Tu te trompes, mon ami, c’est un veau qui tourne à la broche et qui répand cet odeur. »

L’ogre, ne pouvant croire qu’il se fut trompé de cette façon, fureta dans tous les coins sans rien découvrir bien entendu.

À partir de ce jour, Désirée surveilla très attentivement son feu.

Plusieurs mois s’écoulèrent encore de la sorte.

Malheureusement, un matin de printemps, pendant que l’enfant était allée cueillir les premières sylvies de la forêt, les tisons de l’âtre se changèrent en cendres, et malgré tout ce que put faire la pauvre fillette pour les rallumer, elle n’y parvint pas.

Hélas ! nouveau chagrin et nouvelles larmes qui ne servirent à rien. Il fallut retourner chez l’ogre.

Cette fois-ci, ce fut lui qui vint ouvrir.

Désirée manqua mourir de frayeur à la vue de cet énorme géant qui ouvrait une bouche démesurée en laissant voir des dents formidables. C’était sa manière à lui de manifester sa joie.

La malheureuse crut que c’était pour l’avaler, et jeta des cris perçants quand elle le vit s’avancer pour la prendre.

La femme de l’ogre intervint fort heureusement et supplia son mari de lui permettre de donner du feu à la petite fille et de la renvoyer. « C’est, lui dit-elle, la sœur de nos bons voisins les bûcherons, qui seraient vraiment désolés de ne plus la revoir. Rends-lui la liberté, je t’en supplie. »

L’ogre se récria d’abord très fort, mais finit cependant par se laisser fléchir parce qu’il venait de faire un copieux repas et que sa femme lui en promettait un pareil pour son souper. Désirée put donc s’en retourner.

Malheureusement, on se familiarise vite avec le danger, et une troisième fois elle laissa son feu s’éteindre.

L’ogre qui se trouvait encore là se montra moins traitable que précédemment. Malgré tout ce que put dire, faire, et promettre sa femme, il ne voulait pas laisser partir Désirée, et n’y consentit qu’à la condition suivante :

— Chaque matin, dit-il, je passerai devant la porte de la maison de tes frères, et tu me donneras ton petit doigt à sucer par le trou au chat.

Trop heureuse de s’en tirer de la sorte l’enfant y consentit.