‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 15 sur 41 · IV

IV

Huit jours plus tard, Péronic dit encore au maître jardinier:

«J'ai régalé deux fois les jardiniers de la ville, mais leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs, leurs enfants, n'ont pas pris part à nos fêtes, et je veux qu'il y ait du plaisir pour tout le monde.

--Vous avez bien raison, dit le vieux jardinier; vous êtes vraiment un aimable garçon; faites comme vous voudrez.»

On donna donc une troisième fête, encore plus belle que les deux autres. Les jardiniers y amenèrent leurs familles, et chacun s'amusa à cœur joie.

[Illustration: «VOULEZ-VOUS ME VENDRE VOS QUILLES ET VOTRE BOULE D'OR?»]

Après le repas, Péronic proposa de danser.

«Oui! oui! dansons! s'écrièrent toutes les femmes, d'une seule voix. Mais qui nous fera de la musique? Il n'y a ici ni binious, ni bombardes, ni tambourins, ni violons.

--Soyez sans inquiétude, dit Péronic, vous ne manquerez pas de musique; je me charge de vous en fournir.»

Et il alla chercher son merle d'or.

Alors, le posant sur la plus haute branche d'un oranger, il lui dit:

«Fais ton devoir, beau merle d'or!»

Aussitôt, le merle se mit à chanter, d'une voix si mélodieuse, qu'au paradis même on n'entend rien de plus beau. Tous les cœurs étaient ravis, en extase, et, quand il se mit à siffler des airs de danse, il fallait voir comme tout le monde se trémoussait, tournait, sautait, virait, depuis les petits poupons sachant à peine marcher, jusqu'aux bons hommes et aux bonnes femmes, qui retrouvaient les jambes de leur jeune temps, et faisaient des pas de gavotte à la mode d'autrefois. Et c'étaient des rires, des plaisanteries, un tapage joyeux qui aurait déridé les gens les plus moroses.

De son balcon, la princesse entendit le merle de Péronic.

«Dieu! la belle musique! s'écria-t-elle. Mais qui donc la fait? je ne vois pas le musicien. Ah! c'est sans doute ce beau merle d'or, sur la plus haute branche du grand oranger. Il doit appartenir encore au jeune jardinier. Quelles merveilles surprenantes il possède, ce jeune homme! C'est sûrement un prince déguisé!»

Et, s'adressant à sa demoiselle d'honneur:

«Allez, dit-elle, parler à Péronic, et dites-lui que je veux son merle d'or, à quelque prix que ce soit.»

La princesse, fille unique du vieux roi, qui la chérissait, était impérieuse et enfant gâtée. Ses fantaisies avaient toujours été la loi suprême pour toute la cour: aussi, la demoiselle partit-elle, sans hésitation, pour aller proposer un nouveau marché à Péronic. Elle l'aperçut, paré de ses beaux habits, se promenant comme un seigneur, au milieu de ses invités.

«Son Altesse Royale demande si vous voulez lui vendre votre merle d'or.

--Très volontiers, mais je vous préviens qu'il lui coûtera cher...

--Que demandez-vous donc encore?

--Je ne veux ni or ni argent, j'en ai à discrétion.

--Eh bien! quoi? Dites!

--Je veux épouser la princesse.»

La demoiselle pensa tomber à la renverse, devant une pareille réponse. Quand elle fut un peu revenue de son saisissement, elle s'écria:

«Insolent! il faut que vous ayez perdu la raison pour parler de la sorte; si le roi le savait, il vous ferait pendre! au moins!! Je ne puis rapporter une telle proposition à ma maîtresse; demandez autre chose.

--Non, rien autre chose; ce sera comme je vous ai dit, ou je garderai mon merle d'or.»

La demoiselle revint vers la princesse.

«Eh bien! demanda celle-ci, qu'a-t-il dit?

--Je ne puis vous le répéter, madame, c'est trop, c'est vraiment trop... Les libertés que vous avez laissé prendre à ce garçon...»

La princesse frappa du pied.

«Je ne vous demande pas de sermons! Qu'a dit Péronic?

--Non, madame, dit la pauvre demoiselle, en portant son mouchoir à ses yeux. Je ne suis pas capable de vous rapporter une pareille insolence. Je ne m'en sens pas la force. Pardonnez-moi de vous désobéir.»

La princesse rougit un peu.

«N'importe! Je veux le merle d'or.--Ce garçon n'osera pas me manquer de respect, je pense. Allez lui dire qu'il vienne, vite, et qu'il apporte son merle.»

Un instant après, la demoiselle amenait Péronic. Il était vêtu de velours et de soie, comme un prince, ses beaux cheveux bouclés et parfumés tombaient gracieusement sur ses épaules; d'une main, il tenait sa toque ornée d'une aigrette précieuse, de l'autre, il portait le merle d'or, perché sur son doigt.

«De quelle condition avez-vous donc parlé à ma suivante? il faut que ce soit quelque chose de bien osé, puisqu'elle n'a pas voulu me le rapporter», dit la princesse, en prenant un petit air courroucé.

Péronic s'inclina, puis il répondit sans se troubler:

«Madame, vous avez envie de mon merle d'or; vous le voulez, n'importe à quel prix, eh bien! j'ai demandé la chose que je désire le plus au monde...

--C'est-à-dire?

--Votre main.»

La princesse resta un moment muette de surprise;... puis elle eut une crise de nerfs,... puis elle fondit en larmes,... puis elle reprit ses sens et éclata en paroles indignées:

«Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites! Comment osez-vous me faire une pareille proposition! à moi! fille de roi! Je devrais vous faire jeter à la porte!...»

Puis, d'une voix plus douce:

«Voyons, Péronic, soyez raisonnable! Vous savez que je meurs d'envie d'avoir ce merle d'or; faites-moi des conditions acceptables; demandez-moi ce que vous voudrez.

--Je l'ai demandé, princesse.

--Mais c'est insensé!... ce n'est pas possible!!... comment voulez-vous que mon père consente jamais à une pareille union? Il a beau faire tout ce que je veux, encore faut-il que je n'aille pas trop loin. Me voyez-vous lui demandant la permission d'épouser Péronic le jardinier? C'est vrai que vous êtes un singulier jardinier, et il y a en vous quelque mystère que je voudrais bien deviner, mais si vous êtes ce que je crois, vous devez avoir des sentiments nobles; donnez-moi votre merle d'or.

--Oui, en échange de votre main, princesse; mais pas autrement.»

Là-dessus, la princesse retomba dans ses crises, et Péronic partit, emportant son merle...