‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 16 sur 41 · V

V

Pendant un an entier, il voyagea au loin. Quand il revint, il se rendit au palais du roi, et demanda à son vieil ami, le jardinier, de le mettre au courant des nouvelles.

«Elles sont bien tristes, répondit le bonhomme; vous avez emporté toute la joie du château, car depuis votre départ les choses vont de mal en pis. La princesse est atteinte d'une maladie de langueur; elle va mourir, dit-on, et le vieux roi est fou de douleur. On a essayé de tous les moyens possibles; on a consulté les plus fameux médecins; il en vient de tous les coins du monde, et tous disent la même chose. Elle meurt d'un chagrin secret. Il faudrait la distraire, lui faire oublier son idée fixe. On essaye l'impossible, rien ne l'amuse, rien ne lui fait plaisir; elle est lasse et dégoûtée de tout, et ne veut même pas dire ce qu'elle a dans l'esprit. Elle fait vraiment pitié à voir, toute pâle, et maigre, et alanguie, les joues creuses et les yeux cernés. Elle qui était fraîche comme une rose, et gaie comme un oiseau. Vous en souvenez-vous, Péronic?»

Il ne s'en souvenait que trop, et, le cœur serré, il quitta brusquement le château et courut chez un vieux savetier qu'il connaissait en ville. Ce dernier était malin comme un singe, et ne manquait pas d'une certaine instruction, ayant été clerc dans sa jeunesse.

[Illustration: «VOULEZ-VOUS GAGNER BEAUCOUP D'ARGENT, SANS AUCUNE PEINE?»]

«Écoutez-moi bien, lui dit Péronic: voulez-vous gagner beaucoup d'argent, sans aucune peine? tant d'argent que vous n'aurez plus besoin de rapiécer les vieilles savates pour vivre?

--Si je le veux!!! dit le savetier, en écarquillant les yeux... Mais que faut-il faire pour cela?

--Vous allez venir avec moi; je vous ferai habiller comme un monsieur, avec une grande lévite de drap fin et un grand chapeau; sur le chapeau, un ruban portera écrit en lettres d'or:

«MAITRE CHIRURGIEN»

Vous vous présenterez ainsi au palais, vous barbouillerez quelques mots de latin (si vous n'avez pas tout oublié) et vous demanderez à parler au roi. Vous lui direz, qu'ayant appris la maladie de sa fille, vous venez de fort loin pour la guérir, et que vous êtes presque sûr d'y arriver. Vous demanderez une barrique d'argent pour vos honoraires, si vous réussissez. On vous l'accordera facilement. Alors, vous prierez le roi de vous faire conduire auprès de la princesse et de vous laisser seul avec elle; et lorsqu'il n'y aura plus personne dans la chambre, vous direz à la princesse: «Péronic est revenu avec son merle d'or; voulez-vous l'épouser?» Si elle vous dit: «_Oui_», vous irez tout de suite trouver le roi et vous lui ferez signer la promesse qu'il ne vous sera point fait de mal, quoi que vous puissiez dire. Alors vous lui révélerez que le seul moyen de guérir sa fille, c'est de me la donner en mariage.»

Le savetier fit de point en point tout ce que lui avait recommandé Péronic et tout se passa selon les prévisions de celui-ci. Le roi, cependant, entra dans une grande colère, quand le prétendu médecin lui parla de la condition qui, seule, pouvait guérir la princesse. Il courut à la chambre de sa fille, qu'il trouva un peu ranimée déjà. Cette vue fit tomber son courroux, car il aimait passionnément son enfant.

«Est-il vrai, dit-il, que vous reviendrez à la santé, si je vous permets ce ridicule mariage?

--Oui, mon père, et je sens que je mourrai si vous n'y consentez pas, car je ne puis vivre sans Péronic et son merle d'or.

--Eh bien! mon enfant, qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez!»

Et voilà comment le gentil Péronic, le fils de la bonne femme de Goaz ann Illis, en Plouaret, épousa la fille du roi et devint roi lui-même quand son beau-père mourut, ce qui, du reste, ne tarda pas à arriver.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 57) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: «EH BIEN! MOI, C'EST LE FILS DU ROI QUE J'ÉPOUSERAI.»]

LES TROIS FILLES DU BOULANGER