I
Il y avait une fois un vieux boulanger qui était veuf et père de trois filles.
Toutes trois étaient jolies et bien faites, mais la plus jeune était vraiment une merveille de beauté!
Un soir d'été, après souper, assises auprès de la fenêtre ouverte, elles causaient mariages et maris, comme font volontiers les fillettes entre elles.
«Qui veux-tu épouser, sœur Annaïk? dit la cadette à l'aînée.
--Le jardinier du roi! répondit celle-ci sans hésiter.
--Et toi, sœur Marianik? demanda-t-elle encore à la seconde.
--Le valet de chambre du roi!
--Eh bien! moi, c'est le fils du roi que j'aime et que j'épouserai!
--Tu es folle, petite Lizik! s'écrièrent les deux autres, as-tu perdu la tête pour dire une chose si hardie?
--Non certainement, je ne l'ai pas perdue. Écoutez bien ce que je vais vous dire, pour vous en souvenir quand les choses arriveront, telles que je vous les prédis: «J'aurai trois enfants du fils du roi: deux garçons ayant chacun une étoile d'or au front, et une fille qui aura, au front aussi, une étoile d'argent!»
Le vieux père était déjà couché. De son lit, au fond de la chambre, il entendait ses filles jaser.
«Quelle conversation avez-vous là? leur cria-t-il. Vous feriez bien mieux d'aller dormir, que de bavarder et dire des paroles insensées. Si quelqu'un vous écoutait, il vous croirait folles.»
Un peu honteuses de leur enfantillage, les trois sœurs montèrent dans leur chambre; mais le bonhomme avait deviné juste: trois hommes les avaient entendues et c'était justement ceux dont elles avaient parlé si légèrement.
Surpris par une forte averse, le fils du roi, qui se promenait incognito, s'était réfugié sous le large auvent de la boulangerie, où son valet de chambre et son jardinier, qui l'avaient suivi de loin, vinrent bientôt le rejoindre. Tous trois ne perdirent pas un mot de ce qu'avaient dit les jeunes filles. Le prince regarda le nom du boulanger qui était écrit sur son enseigne, et le lendemain au matin il envoya un de ses officiers dire à Annaïk de venir immédiatement au palais.
Elle fut bien surprise et surtout effrayée, mais le bon accueil du prince la rassura un peu. Il la fit asseoir et lui dit en souriant:
«Vous rappelez-vous votre conversation d'hier soir, avec vos sœurs, auprès de la fenêtre, dans la maison de votre père?»
Elle devint toute rouge de confusion, puis toute pâle de peur.
«Ne craignez rien, lui dit le prince avec bonté, parlez hardiment, que risquez-vous, puisque j'ai tout entendu?»
Mais la pauvre fille restait muette.
«Vous ne voulez pas me répondre? Voyons, je vais vous aider... Vous avez parlé de mariage?
--Oui, dit-elle, timidement.
--Et vous avez dit que vous épouseriez volontiers mon jardinier?
--Oui, répondit-elle encore, mais ce _oui_ fut dit si bas, qu'à peine pouvait-on l'entendre.
--Allons, c'est bien, rassurez-vous; je ne vous veux point de mal; retournez chez vous et envoyez-moi votre sœur puînée.»
Marianik vint aussitôt. Quand elle parut devant le prince, elle avait envie de se jeter à ses genoux pour implorer son pardon; mais il lui montra autant de bienveillance qu'à l'aînée, lui fit les mêmes questions, l'amena à confesser qu'elle avait indiqué le valet de chambre pour son épouseur préféré, et la renvoya chez elle, en lui ordonnant de dire à sa plus jeune sœur que le fils du roi voulait lui parler.
Lizik arriva, modeste et charmante, sans timidité et sans hardiesse, parée de ses vêtements tout simples, mais si bien ajustés, si bien choisis, pour rehausser sa fraîche beauté, que le prince en fut ébloui. Elle s'avança, les yeux baissés, et fit une révérence aussi gracieuse que l'aurait pu faire la dame de la cour la mieux stylée par le maître de ballet du roi.
Le prince lui demanda ce qu'elle avait dit la veille au soir. Sans se troubler, elle le répéta; il semblait que la conscience de ses hautes destinées lui donnât une force d'âme qu'on n'aurait pas attendue d'une personne de son âge et de sa condition. Le fils du roi en fut étonné.
«Ainsi, vous voulez m'épouser? dit-il.
--Oui, monseigneur.
--Et vous êtes sûre de me donner trois beaux enfants portant tous trois une étoile au front: d'or, pour les deux garçons, d'argent, pour la fille?
--Oui, monseigneur, j'en suis tout à fait sûre.
--Eh bien! vous serez ma femme, je le jure! Allez dire à votre père qu'il vienne me parler.»
Le vieux boulanger fut très effrayé quand sa fille lui transmit l'ordre du prince.
«Je vous l'avais bien dit, s'écriait-il tout tremblant, que vos conversations indiscrètes amèneraient quelque malheur. Ah! vous avez fait là un beau coup! C'est votre pauvre vieux bonhomme de père qui va porter la peine de vos sottises! Je serai pendu, décapité, brûlé vif; que sais-je, moi? Les princes n'aiment pas qu'on se moque d'eux.»
Ses filles cherchèrent à le rassurer.
«N'ayez pas peur, mon père, dit Lizik, il ne vous arrivera rien de fâcheux, au contraire; le prince me parlait d'un air plein de bonté.
--Et puis, dit Marianik, il vous commande d'aller le trouver, vous ne pouvez pas désobéir à ses ordres.
--Ce ne serait pas un bon moyen pour apaiser sa colère, en supposant qu'il soit irrité», ajouta Annaïk.
Ceci décida le vieillard; il se laissa cajoler, dérider, enguirlander par ses filles. Elles peignèrent ses longs cheveux blancs, brossèrent bien son grand chapeau et sa veste des dimanches, jusqu'à ce que la moindre trace de farine en fût partie. Lizik lui mit dans la main son _pen-baz_[8] de houx luisant, et toutes trois le conduisirent au bout de la rue, où elles se séparèrent de lui après l'avoir embrassé à plusieurs reprises.
[8] Bâton terminé par une boule.
Le pauvre bonhomme s'en allait la tête basse, le cœur gros, la mort dans l'âme, car ses craintes n'étaient pas dissipées. Il pensa mourir de frayeur quand deux officiers, tout chamarrés de broderies, vinrent le prendre pour le conduire au prince. Mais quand il entendit celui-ci lui demander ses deux filles en mariage, une pour le jardinier, l'autre pour le valet de chambre, il commença à se remettre un peu de son émoi.
«Maintenant, dit le prince, à qui pensez-vous marier Lizik, votre cadette?
--A qui vous voudrez, monseigneur, à qui vous voudrez,... balbutia le vieillard.
--Et si c'était à moi-même, qu'en diriez-vous?»
La demande resta sans réponse, car le bon vieux se précipita aux pieds du prince pour lui témoigner sa reconnaissance. Son consentement fut ainsi donné.
Les trois noces furent faites le soir même et, pendant un mois entier, les danses, les fêtes, les festins se succédèrent sans interruption.