II
Le jardinier et le valet de chambre du roi avaient emmené leurs femmes, chacun dans sa maison; mais Lizik demeurait au palais, avec le prince son époux. Elle avait pris en peu de temps les manières qui convenaient à son nouvel état; sa beauté, maintenant relevée par de riches atours, n'avait fait que s'accroître, et comme elle était restée bonne et gracieuse, chacun chantait ses louanges.
«C'est vraiment, disait-on, une princesse accomplie.»
Ses deux sœurs, pourtant, ne se joignaient point à ce concert élogieux, elles étaient dévorées de jalousie; la pensée que leur cadette était placée infiniment au-dessus d'elles leur était insupportable, et leur haine ne connut plus de bornes quand le bruit se répandit que Lizik allait bientôt être mère.
«Il faut lui enlever son enfant», se dirent-elles, et elles s'en furent trouver une vieille fée qui, par pure méchanceté, consentit à les aider dans leur infernal projet.
«Allez, leur dit-elle, chez votre voisine, Katel Binic. Dites-lui que vous la ferez entrer au palais comme nourrice de l'enfant royal et promettez-lui cent écus d'or, si elle est docile. Vous me l'enverrez après et je lui dirai ce qu'elle aura à faire; mais rappelez-vous qu'il ne lui est pas permis de tuer le nouveau-né.»
Les deux méchantes femmes suivirent de point en point ces conseils et décidèrent facilement leur sœur à prendre leur protégée comme nourrice, celle-ci étant une belle femme, jeune, fraîche, vigoureuse.
Katel reçut les instructions de la vieille fée et jura de lui obéir.
Quand le temps fut venu, la reine eut un enfant magnifique, un beau garçon qui avait une étoile d'or au milieu du front. Mais la nourrice livra aussitôt la pauvre petite créature à un homme qui l'attendait, caché près de là.
«Mettez-le dans un panier, lui dit-elle, et exposez-le sur la rivière, en le laissant aller au fil de l'eau.»
Puis elle coucha, dans le berceau de l'enfant, un petit chien qu'elle avait amené.
Le prince accourut, plein de joie à l'idée qu'un fils lui était né.
«Montrez-le-moi tout de suite! dit-il à la nourrice.
--Hélas! monseigneur, dit-elle hypocritement, il faut se résigner à la volonté de Dieu, quoi qu'il arrive.
--Que voulez-vous dire?
--C'est un grand malheur, sûrement, mais enfin l'on voit quelquefois des monstres...
--Expliquez-vous, au nom du ciel! Où est l'enfant? Je veux le voir.»
La vilaine femme se jeta à ses pieds en feignant de sangloter.
«Monseigneur! ayez pitié de nous!... cet enfant... ce n'est pas une créature humaine, c'est un être qui ressemble à un chien.--Il est mort, du reste, voyez plutôt...»
Et elle ouvrit les rideaux du berceau.
Le prince n'en pouvait croire ses yeux! Il fut très longtemps à se consoler, mais enfin l'affection qu'il avait pour sa femme l'emporta sur son chagrin.
L'année suivante, la même scène se renouvela et Katel Binic persuada encore une fois au prince qu'il lui était né un petit chien, tandis qu'en réalité, c'était un garçon, aussi beau que le premier, et portant, comme lui, une étoile d'or au front.
La troisième fois, c'est une petite fille qui naquit. Elle était extrêmement jolie et une étoile d'argent brillait sur son front. Elle fut, elle aussi, confiée à la cruelle nourrice et exposée sur la rivière. Mais cette fois, le prince (qui était maintenant roi, ayant succédé à son père) entra dans une grande fureur:
«Qu'est ceci? s'écria-t-il, serai-je appelé le père des chiens? Il y a un mystère dans tout cela! J'ai sûrement épousé une sorcière qui m'a séduit par ses enchantements, et Dieu me punit d'avoir cédé à mon caprice, sans prendre le temps de réfléchir et de consulter des hommes sages. Je ne serai pas plus longtemps le mari d'une réprouvée! Qu'on saisisse la reine!--dit-il à ses officiers;--qu'on l'enferme dans la plus haute chambre de la grande tour! Elle n'y aura, pour toute nourriture, que du pain et de l'eau, et pour toute distraction, que la lecture d'un petit livre à son choix,--un seul!»
On suivit ses ordres de point en point, et Lizik, après avoir été une brillante reine, aimée, fêtée, adulée, ne fut plus qu'une triste prisonnière, réduite à regretter le temps où, libre et gaie, elle se livrait aux humbles travaux du ménage, chez son père, le vieux boulanger.