III
Le jardinier du roi, le mari d'Annaïk, était un excellent homme. Il faisait bon ménage avec sa femme et eût été parfaitement heureux, s'il n'avait désiré en vain d'avoir des enfants. On ne lui avait point fait part du détestable complot ourdi contre la princesse, car Annaïk avait craint qu'une action si noire ne le séparât d'elle à tout jamais.
Il avait un très beau jardin, tout au bord de la rivière, il s'y plaisait beaucoup et se promenait souvent dans une jolie allée qui suivait le cours de l'eau en mille détours, sous de verdoyants ombrages. Un jour, qu'il y marchait tout pensif, songeant en lui-même combien il aurait été heureux de voir là un joli petit marmot trottiner près de lui, il aperçut, flottant sur la rivière, un objet un peu volumineux, ressemblant à une corbeille de fruits. Curieux de savoir ce qu'elle contenait, il sauta dans son bateau, le poussa au large et arriva, juste à temps, pour saisir le panier, au moment où, emporté par le courant, il passait devant lui.
Quelle fut sa surprise, lorsqu'en écartant les branches de fougère qui se croisaient par-dessus, il aperçut un petit enfant, beau comme le jour, portant au front une rayonnante étoile d'or!
[Illustration: UN PANIER POUSSÉ PAR LE COURANT...]
«Dieu soit loué! s'écria-t-il, il a entendu ma prière! Je n'avais point d'enfant à aimer, et voici qu'il m'en envoie un d'une beauté sans pareille!»
Et, tout joyeux, il emporta sa précieuse trouvaille au logis.
Il fut bien accueilli par sa femme. Moitié remords, moitié affection naturelle pour le petit garçon, elle le prit à gré, le combla de soins et l'éleva avec autant de tendresse que s'il eût été son propre enfant.
Un an plus tard, le jardinier, assis tranquillement dans son bateau, s'amusait à pêcher à la ligne.
«Je ne prends rien, pensait-il, c'est singulier! Vais-je donc rentrer les mains vides à la maison? Que dira la bonne femme?»
Tout à coup, comme il relevait sa ligne, un panier, poussé par le courant, vint heurter la barque et s'arrêter contre le bord. Il le tira de l'eau et, cette fois encore, fut stupéfait d'y voir un joli enfant, ayant, comme le premier, une étoile au front. Il le recueillit et le porta à sa femme, qui s'écria avec joie: «Dieu! le bel enfant! Celui-ci sera pour moi! Nous aurons à présent chacun le nôtre, vous et moi.»
L'année d'ensuite, la petite fille vint aussi, dans sa frêle nacelle d'osier, s'arrêter le long de la rive, au milieu des joncs, où le jardinier la trouva, souriante et mignonne.
Il la prit dans ses bras et revint chez lui, un peu soucieux de la façon dont sa femme prendrait cette troisième trouvaille.
En effet, la dame le reçut assez mal.
«Quand aurez-vous fini de trouver des enfants? lui dit-elle. Est-ce que tous les ans, vous allez m'en apporter un, venant on ne sait d'où? Voulez-vous faire de votre maison un hôpital d'enfants? J'en ai assez; je n'en veux plus.
--C'est bon,... c'est bien,... ma femme, calmez-vous,... je vais reporter l'enfant où je l'ai trouvé,--sur l'eau--et il poussa un gros soupir. Ah! c'est grand'pitié! reprit-il, c'est une si jolie petite fille!.....
--Que dis-tu? Une petite fille!... Moi qui désirais tant une petite fille! Montre-la un peu. Oh! le joli petit ange! Et vois-tu cette brillante étoile d'argent au milieu du front? Nous la garderons, mon homme; nous avons assez de bien pour l'élever, et puisque Dieu ne nous a pas donné d'enfants ceux-ci nous en tiendront lieu.»