‹ Contes du Pays GalloChapitre 10 sur 78 · 5.1

5.1

Lorsque le père Jacques perdit sa bonne femme, il resta avec deux fils, que son travail de simple journalier ne suffisait pas à nourrir. Comme ceux-ci étaient en âge de courir le pays, il leur dit : « Mes enfants, je vous donne à chacun un bissac, c’est tout ce que je peux faire pour vous, allez avec cela chercher votre pain. »

Les deux frères s’en allèrent, de porte en porte, implorer la charité. Comme c’était presque toujours à l’aîné qu’on faisait l’aumône, ce dernier, qui désirait garder tout pour lui, se fâcha un jour et dit à son frère : « Va de ton côté et moi du mien. » Le plus jeune, du nom de Jean, s’éloigna tout attristé, cheminant lentement à travers les sentiers des bois dans lesquels il s’attarda à manger des cormes ou des alizés. Le soir venu, s’étant égaré et ne sachant où coucher, il eut l’idée d’imiter le petit Poucet et de grimper dans un arbre pour tâcher de découvrir un gîte. Bien lui en prit, car il aperçut une lumière et se dirigea de ce côté.

Un château s’offrit bientôt à sa vue. Il frappa timidement à la porte de ce logis pour demander à passer la nuit. Une belle dame vint lui ouvrir, et, en examinant le petit voyageur, son cœur s’attendrit. « Entre, mon enfant, s’écria-t-elle, viens réparer tes forces. » Elle lui fit servir un pigeon rôti, et, lorsqu’il eut bien mangé, elle lui dit d’aller prendre du repos.

Le lendemain matin, Jean, en se réveillant, sentit quelque chose de dur sous son oreiller. Il regarda ce que c’était et découvrit un sac renfermant cinquante écus. « Cet argent n’est point à moi, pensa-t-il, je ne dois pas y toucher. »

Afin de ne pas abuser de l’hospitalité de la bonne dame, il s’habilla promptement et voulut lui faire ses adieux ; mais apprenant qu’elle n’était pas levée, il pria les serviteurs de la remercier en son nom et, son bissac sur le dos, reprit la clef des champs.

La servante, en allant faire le lit et la chambre du voyageur, découvrit l’argent et le porta à sa maîtresse, en lui demandant ce que cela signifiait, et si elle voulait mettre son honnêteté à l’épreuve.

« Rassure-toi, répondit la dame, tu n’es pas en cause, il s’agit de l’enfant qui vient de partir et qu’il faut ramener au plus vite, car je veux l’adopter pour mon fils. »

Tous les domestiques se lancèrent à la poursuite du jeune garçon, qu’ils ne tardèrent pas à rattraper. « Retournez au château, lui dirent-ils, vous avez plu à nôtre maîtresse qui veut vous garder près d’elle. » L’enfant fut enchanté et revint sur ses pas.

La dame l’accueillit avec toutes sortes d’amitiés et lui dit : « Tu n’as pas pris l’argent qui se trouvait ce matin sous ton oreiller et qui, cependant, t’appartient. »

— Comment cela ? Je ne possède pas une obole.

— Tu possèdes cinquante écus, et tous les matins tu en auras autant. Le cœur de pigeon, que tu as mangé hier soir et que tu ne pourras jamais digérer, procure chaque nuit cinquante écus à la personne qui l’a avalé. Mais d’ailleurs, ajouta-t-elle, tant que tu seras ici, tu n’auras pas besoin d’argent. Tu trouveras tout ce qu’il te faut, et je vais donner des ordres pour que de savants professeurs viennent te donner des leçons.

Au bout de quelques années, l’ancien cherchou-de-pain ne se reconnaissait plus lui-même. Au lieu du vagabond déguenillé c’était maintenant un beau jeune homme instruit, distingué et habile à tous les exercices d’adresse. Il est bon d’ajouter que, comme il était intelligent et travailleur, ses maîtres n’avaient pas eu beaucoup de peine à en faire un jeune homme accompli.

Sa bienfaitrice – qui n’était autre qu’une fée – l’aimait comme son fils et s’efforçait de lui rendre la vie aussi douce que possible.

Le nouvel étudiant s’en allait souvent à la ville voisine habitée par le roi, et un jour qu’il se promenait sur les places publiques il entendit publier, à son de trompe, et au nom du souverain, que celui qui réussirait à faire rire la princesse sa fille, atteinte d’une maladie que le rire seul, au dire des médecins, pouvait guérir, obtiendrait sa main.

De retour à la maison, il raconta ce qu’il avait entendu publier, et la fée lui répondit :

— Il ne tient qu’à toi d’épouser la princesse et dès demain, si tu le veux, je te mettrai à même de la faire rire.

— Qu’inventez-vous pour cela ?

— Tu le verras demain, si tu es toujours décidé à tenter l’aventure. »

Le lendemain, après le déjeuner, la fée lui demanda s’il avait réfléchi à sa proposition.

— Oui, dit-il, et j’attends ce que vous allez me donner pour faire rire la malade.

— Va dans la cour où tu trouveras une voiture qui marche seule, ce qu’on n’a pas encore vu. Monte dedans, va te promener à la ville, et, si la princesse te voit, je t’assure qu’elle rira de bon cœur.

Notre curieux alla examiner la voiture qui avait aux quatre coins un moulin à vent destiné à faire tourner chaque roue. Des meuniers coiffés de bonnets de coton apparaissaient de temps en temps aux fenêtres des moulins, et tiraient la langue aux gens stupéfaits de voir fonctionner une pareille machine.

Jean monta dans le véhicule, qui se dirigea aussitôt vers la ville, escorté de tous les curieux qui l’avaient rencontré. Ceux-ci riaient tellement, en voyant les meuniers tirer la langue aux passants, qu’ils attirèrent la princesse aux fenêtres du palais.

Elle aussi, en voyant cette étrange chose partit d’un franc éclat de rire. Le roi, tout joyeux, se dirigea vers le char qui avait le privilège de désopiler la rate des gens, et lorsqu’il eut fait la connaissance du protégé de la fée il voulut le présenter à sa fille.

Le jeune homme sut se montrer tel qu’il était : instruit, distingué, et conquit promptement le cœur de la princesse.

Il revint souvent au palais où il était attendu avec impatience et où les noces ne tardèrent pas à avoir lieu.

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