5.2
Après quelques jours de mariage, la princesse s’aperçut que son mari trouvait chaque matin, sous son oreiller, cinquante écus, et elle en conçut une vive jalousie.
Comme elle avait une fée pour marraine elle alla lui conter ses chagrins.
— Tu es une sotte, lui dit la fée, l’argent de ton mari est à toi comme à lui puisqu’il ne te refuse rien, et qu’il est même le premier à t’offrir tout ce que tu peux désirer.
— C’est égal, ça m’humilie, et je voudrais que ce fût moi qui trouve tous les matins cinquante écus sous mon oreiller.
— Tu n’es pas raisonnable, et tu pourras bien un jour te repentir de ta jalousie.
— Tant pis ! je veux que ce soit moi et non lui qui apporte l’argent dans le ménage.
— Alors il faut pour cela, mon enfant, lui faire rendre le cœur d’un pigeon qu’il a dans l’estomac et d’où lui vient sa fortune. Je vais te donner un vomitif que tu lui administreras sans qu’il s’en aperçoive ; et lorsqu’il aura rejeté le cœur de pigeon, tu devras l’avaler.
La princesse emporta le médicament, et dès le lendemain le fit prendre à son époux qui, après avoir été très malade, sans en connaître la cause, vomit le cœur de pigeon que sa moitié avala prestement.
À partir de ce jour, ce fut la femme qui eut, chaque matin, cinquante écus sous son oreiller.
Le nouvel époux trouva la chose étrange et s’en alla à son tour la raconter à sa bienfaitrice, qui devina la jalousie de la jeune femme, mais n’en dit rien au mari.
— Ne t’inquiète pas de cela, dit-elle, j’ai à t’offrir un objet qui te dédommagera au centuple de ce que tu as perdu. C’est un chapeau qui s’appelle le chapeau des désirs, parce qu’il procure à celui qui le porte tout ce qu’il peut imaginer.
Le jeune marié rentra au palais couvert de son précieux chapeau.
Sa femme s’aperçut bien vite que son mari possédait un nouveau don qui lui permettait d’obtenir à l’instant tout ce qu’il désirait. Elle l’interrogea de toutes les façons sans pouvoir se renseigner. Furieuse, indignée, elle retourna chez sa marraine pour lui conter ses nouveaux chagrins.
Cette fois, la fée se fâcha presque et la menaça d’un grand malheur. Mais l’enfant gâtée pleura tellement que la vieille en eut pitié, et lui apprit que son mari possédait le chapeau des désirs.
— Comment m’y prendre pour le lui dérober ?
— Tu le veux ? Eh bien ! advienne que pourra, et écoute-moi :
« Quand il fera très chaud, emmène ton époux dans une forêt éloignée, et, lorsqu’il voudra se reposer, mets sa tête sur tes genoux, de façon à pouvoir lui glisser dans les cheveux ce peigne magique. Il s’endormira aussitôt. Comme son sommeil sera long, tu pourras lui dérober son chapeau et rentrer chez toi pour le mettre en lieu sûr. »
Dès le lendemain, il fit une chaleur accablante, la princesse manifesta le désir d’aller chercher la fraîcheur sous les ombrages des grands arbres.
On fit atteler deux superbes chevaux à une calèche, et la jeune femme donna l’ordre au cocher de les conduire dans l’endroit le plus désert d’une forêt qu’elle lui désigna.
Ils se promenèrent longtemps et lorsque le prince, accablé de fatigue, demanda à se reposer sur la mousse, au bord d’un ruisseau, son épouse prit place à ses côtés, et tout doucement l’attira sur ses genoux.
Jean ne tarda pas à s’endormir au murmure de l’eau, aussitôt sa femme lui glissa le peigne magique dans les cheveux. Puis prendre le chapeau, courir à la voiture, donner l’ordre au cocher de rentrer au palais, fut pour elle l’affaire d’un instant.
Pendant ce temps, le pauvre abandonné dormait profondément et ne s’éveilla que le soir du deuxième jour, au moment où la lune apparaissait à l’horizon.
Son premier soin fut de chercher son chapeau, qu’il ne trouva pas, puis d’appeler la princesse qui était partie. Se voyant seul et mourant de faim, il regarda autour de lui s’il ne découvrirait pas quelques plantes capables de calmer ses douleurs.
Il vit des asphodèles dont il arracha les racines ; mais il n’en eut pas plutôt mangé qu’il fut métamorphosé en âne.