6.3
Un énorme brochet vint encore se faire prendre dans les filets du pêcheur, qui admirait sa capture se débattant sur le sol humide au bord de l’eau.
Tout à coup, voyant que ses efforts étaient inutiles pour regagner la rivière, il tourna ses grands yeux de brochet vers le bonhomme, et lui dit d’un ton suppliant :
— Si tu consentais à me laisser la vie, je ferais ta fortune.
— Merci, répondit le pêcheur, des richesses avec des conditions sans doute, je sors d’en prendre, je n’en veux plus.
— Je vois bien, reprit le brochet, que tout ce que je pourrais t’offrir ne changerait pas ta détermination, et, malgré cela, je veux faire quelque chose pour toi.
« Au lieu de me vendre au marché, mange-moi en famille, et écoute bien ce qu’il en résultera :
« Si tu donnes mon cœur à manger à ta femme, elle aura trois fils d’une beauté incomparable et d’une bravoure excessive. Tous les trois seront marqués d’une étoile au front. Si tu fais boire à ta jument l’eau qui aura servi à me cuire, elle aura trois poulains merveilleux, destinés à tes fils, et marqués comme eux d’une étoile sur la tête. Si ta chienne mange mes entrailles, elle aura, elle aussi, trois chiens braves comme leurs maîtres et marqués de la même façon.
« Enfin, si tu enfouis ma tête et mes os dans la cour de ta maison, il en jaillira une fontaine, qui donnera naissance à un ruisseau d’eau limpide. Tant que tes enfants seront heureux, cette eau restera claire ; mais s’il leur arrive malheur et surtout s’ils sont en danger de mort, l’eau deviendra trouble aussitôt. »
Épuisé par ces paroles, le brochet expira sur la rive et le pêcheur se dit :
« Ma foi, nous allons, ma bonne femme et moi, nous régaler avec ce poisson, afin de voir si ce qu’il dit se réalise. »
Le brochet fut donc mangé en famille. L’eau qui servit à le faire cuire fut donnée à la jument, les entrailles à la chienne, et la tête et les arêtes furent enterrées dans la cour.