6.5
Le lendemain, le roi dit à sa fille :
Dès lors que tu n’as pas servi de pâture au dragon, il ne peut y avoir de tirage au sort aujourd’hui pour désigner une nouvelle victime ; et tu dois, malgré toute la peine que j’en ressens, retourner ce soir t’offrir de nouveau au monstre, et y aller jusqu’à ce que notre brave défenseur nous ait délivrés de la bête à sept têtes, ou ne succombe à la peine.
La pauvre fillette se rendit donc au même endroit que la veille et y trouva le jeune et beau cavalier qui l’attendait. Les désordres de sa toilette avaient été réparés et, après avoir présenté ses hommages à la princesse, il attendit de pied ferme son ennemi.
Un combat plus long et plus terrible que la veille eut encore lieu, et le chevalier de la Belle étoile parvint à abattre une tête du dragon qui, aussitôt, prit la fuite.
Les choses se passèrent comme le jour précédent. Le jeune homme reconduisit le princesse jusqu’à la ville et s’en alla se reposer chez lui.
Il en fut de même pendant cinq autres jours, au bout desquels les cinq têtes de la bête furent abattues.
Le dernier jour, lorsque le monstre effrayant eut rendu le dernier soupir, la jeune fille supplia son sauveur de raccompagner au palais de son père, pour y recevoir une récompense. Le chevalier refusa, assurant qu’il avait trop besoin de repos, mais promettant d’y aller dans quelques jours.
La ville fut dans l’allégresse en apprenant la mort de la bête à sept têtes. Des fêtes publiques eurent lieu partout pour célébrer cet heureux jour. L’on chercha inutilement le chevalier de la Belle étoile, que tout le monde désirait connaître et féliciter ; mais il fut impossible de découvrir sa demeure.
Les jours et les semaines se passèrent sans que le jeune homme parut à la cour.
Le roi, qui cependant tenait à le récompenser, comme il le méritait, et qui avait sans doute remarqué combien sa fille vantait le courage du chevalier, sa bonne mine, ses manières distinguées, et semblait attristée de ne pas le voir, fit publier, dans son royaume que celui, qui avait débarrassé le pays du monstre terrible, auteur de tant de maux et de peines, pouvait se présenter sans crainte à la cour et qu’il obtiendrait la main de sa fille.
Malgré cela le chevalier ne parut pas.
Un charbonnier, porteur d’un grand panier, se présenta un jour au palais et demanda à parler au roi. Il fut introduit près du souverain auquel il déclara qu’il était celui qui avait sauvé sa fille et débarrassé le pays de la bête à sept têtes. « Et pour preuve, ajouta-t-il, voici les sept têtes du monstre que je vous apporte dans ce panier. »
La princesse, qu’on fit appeler sur le champ, déclara que ce n’était pas lui ; mais le roi, ne voulant avoir qu’une parole, et par conséquent tenir la promesse qu’il avait faite, dit à sa fille qu’elle épouserait cet homme, puisqu’il affirmait être son sauveur et qu’il en donnait des preuves.
Qu’on juge du chagrin de l’infortunée jeune fille obligée d’épouser un charbonnier. Elle regrettait presque de ne pas avoir été dévorée par le dragon.
Cependant le temps s’écoulait ; les apprêts de la noce allaient leur train, et le jour fatal fixé pour la célébration du mariage approchait.
Un matin que la princesse était à la fenêtre de sa chambre, occupée à regarder les hirondelles voltiger autour des donjons, elle aperçut dans la campagne un nuage de poussière, qui se rapprochait avec une vitesse incroyable.
Ce nuage venait en droite ligne vers le palais du roi.
Sans s’en rendre compte, la jeune fille ne quittait pas ce nuage du regard et distingua bientôt un cavalier monté sur un superbe cheval noir, suivi d’un magnifique chien de même couleur.
Nul doute ! c’était son chevalier. Elle manqua s’évanouir de bonheur.
Le chevalier s’arrêta à la grille du palais et demanda à parler au roi. La princesse avait déjà prévenu celui-ci de son arrivée.
Le brave jeune homme fut aussitôt introduit. Il baisa respectueusement la main que la princesse lui tendit, s’inclina jusqu’à terre devant le monarque et s’excusa sur son absence aussi prolongée.
— Mes nombreuses blessures, leur dit-il, m’ont empêché de venir plus tôt. Je souffrais atrocement de la fièvre, et, au plus fort de ma maladie, je ne songeais qu’au bonheur de vous voir et j’étais vraiment malheureux de ne pouvoir quitter mon lit de souffrances et d’angoisses.
— C’est d’autant plus fâcheux pour vous, répondit le roi, que j’avais fait publier que ma fille épouserait celui qui lui avait sauvé la vie, et que quelqu’un s’est présenté avant vous, fournissant la preuve de ce qu’il avançait.
— Et quelle est cette preuve, Sire, s’il vous plaît ?
— Il a apporté les sept têtes de la bête tuée par lui.
— Vous pouvez vous convaincre, Sire, qu’il n’est qu’un imposteur. Faites ouvrir les gueules de ces sept têtes et vous verrez qu’elles n’ont plus de langues, car les voici. Je les ai coupées après avoir tué l’animal.
— Serait-ce vrai ? s’écria le roi, qui donna aussitôt l’ordre de s’assurer si les têtes n’avaient plus de langues.
Vérification faite, l’on reconnut l’effronterie du charbonnier, qui fut aussitôt conduit en prison pour le mensonge dont il s’était rendu coupable, et pour s’être joué du monarque et de sa famille.