6.8
Le troisième fils du pêcheur, ayant lui aussi remarqué l’eau trouble du bassin, ne douta pas un seul instant que ses frères couraient un immense danger. Il vola à leur secours.
Le même accueil fut fait par les habitants de la grande ville et par la reine qui, déjà en deuil, ne lui cacha pas que ses deux frères avaient dû succomber dans la lutte qu’ils avaient entreprise contre la fée.
Cette nouvelle l’affligea profondément, mais ne l’effraya pas.
Il fit serment, à son tour, de venger ses deux aînés ou de mourir comme eux.
Il arriva promptement à l’endroit où les six cadavres reposaient. Ce spectacle le remplit de terreur et le rendit circonspect. Il n’avança qu’en tremblant et en comptant ses pas ; son cheval et son chien dressaient les oreilles et cherchaient à percevoir le moindre bruit.
Après quelques heures passées ainsi, et qui lui parurent des siècles, il vit enfin, couché au pied d’un arbre, le géant qui dormait d’un profond sommeil. Il avait les bras enlacés autour du chêne qui lui servait d’abri.
L’enfant – car le jeune chevalier de la Belle étoile comptait à peine quinze ans – fit signe à son cheval de ne pas bouger, et ordonna à son chien de se coucher par terre, pendant que lui, ôtant ses bottes, s’avança nu-pieds jusqu’auprès du géant.
Comme il avait pris les brins d’herbe changés en chaînes qui avaient servi à paralyser les animaux de son frère, il s’en servit pour lier les bras et les jambes de son ennemi. Il tira ensuite son épée afin d’être prêt à toute éventualité.
Le cheval et le chien, semblant comprendre que le moment était venu de seconder leur maître, s’élancèrent sur le géant, qui fit de vains efforts pour briser ses entraves.
Se voyant ainsi au pouvoir du chevalier, il lui demanda grâce, promettant de rendre la vie à ses frères.
— Comment t’y prendrais-tu ? répondit l’enfant.
— Je possède sur moi un onguent merveilleux, qui a la propriété de rendre la vie aux morts.
Le chevalier ravi retourna les poches du géant et trouva en effet le flacon en question.
« Maintenant, dit-il à son ennemi, je ne veux pas la mort du pêcheur. Si tu peux disparaître immédiatement dans les entrailles de la terre, je ne te percerai pas le cœur de mon épée. »
Le géant prononça certains mots inintelligibles pour le reste des mortels. Aussitôt la terre s’ouvrit juste pour lui livrer passage et elle se referma immédiatement.
Le jeune chevalier s’empressa de frotter de son onguent le corps de son frère aîné, qui se ranima peu à peu et revint complètement à la vie. Le cadet eut le même sort. Après cela les animaux furent frictionnés à leur tour, s’animèrent et se mirent à gambader et à lécher les mains de leurs maîtres.
Les trois frères, après s’être embrassés avec effusion, se racontèrent leurs aventures et partirent pour aller consoler la reine.
Qu’on juge de la joie de celle-ci en revoyant son mari qu’elle croyait mort. De nouvelles fêtes, plus brillantes encore que les premières, eurent lieu dans tout le royaume et auxquelles succédèrent les noces des deux jeunes chevaliers qui épousèrent deux princesses de la cour.
Le pêcheur et sa femme quittèrent leur cabane pour venir rejoindre leurs enfants, et tous vécurent heureux ensemble sans que le plus petit nuage vint assombrir leur bonheur.
(Conté par Marg’rite Courtillon,
aubergiste à Bain.)
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