7.2
On eut pu croire, vraiment, qu’il suffisait d’une victime pour calmer la fureur des flots, car presque aussitôt l’orage cessa.
La petite barque, abandonnée à elle-même, vogua longtemps à l’aventure dans toutes les directions, et enfin fut entraînée vers des rivages lointains.
À son réveil, Yvonne se trouva mollement couchée sur un gazon émaillé de fleurs. Une vieille femme d’une taille gigantesque, était assise à ses côtés et l’examinait attentivement. L’enfant ferma les yeux pour ne pas la voir, tant elle lui faisait peur.
L’étrangère, tout en s’extasiant sur la beauté de la fillette, marmottait tout bas :
« Pauvre petite ! elle n’a pas eu de chance de venir échouer dans cette île, où l’ogre, mon mari, voudra sans doute s’offrir un mets aussi délicat. Mais je saurai bien lui conserver la vie, afin de l’unir à notre fils lorsqu’elle sera en âge de se marier. Nous ferions inutilement le tour du monde pour lui trouver une femme plus jolie. »
Après ce bavardage, peu propre à rassurer Yvonne, la vieille l’enleva, mourante de peur, de dessus son tapis de gazon, la mit sous son bras et l’emporta chez elle.
Lorsqu’elles furent arrivées, la femme de l’ogre, qui n’était pas méchante, remarquant l’air malheureux de la pauvre enfant, voulut la rassurer ; elle lui fit des avances et lui donna des tartines de confiture qu’Yvonne dévora malgré son chagrin, car elle n’avait rien pris depuis le matin.
L’ogre ne rentra que fort tard dans la nuit. Sa première parole fut pour demander à manger. On lui servit un veau tout entier, qui disparut dans un clin d’œil. Il en fut de même d’une douzaine de canards, d’un lièvre et de six lapins, sans compter un grand nombre de pains et un plus grand nombre de bouteilles de vin.
En passant pour aller se coucher, près du lit où reposait Yvonne, qui dormait d’un profond sommeil, ses narines se dilatèrent, il ouvrit les rideaux en disant : « Je sens la chair fraîche ! »
Sa femme le repoussa en s’écriant : « Ne touche pas à cette enfant ! »
— Mais pourquoi cela ? Je ne comprends pas qu’on ne l’ait pas fait rôtir, pour mon souper.
— Regarde-la donc, monstre que tu es ! dit la vieille en approchant la lumière du visage de la fillette. Aurais-tu le courage de manger un ange pareil ?
— Eh ! pourquoi pas ? dit-il en ricanant. Serait-ce la première fois, par exemple ?
— Tu ne l’auras cependant pas, reprit la femme, ce sera peut-être un jour la plus jolie personne du monde, et je veux la conserver pour la marier à notre fils.
— Tu as, ma foi, raison, répondit l’ogre, je n’y avais pas songé. C’est une bonne idée que tu as là.
Et il alla se coucher. Un instant après, il ronflait à faire trembler les murs.
L’ogresse, qui n’avait qu’une médiocre confiance en son mari, songea toute la nuit au moyen de sauver la princesse. Après mûre réflexion, elle décida de la confier à une de ses amies qui habitait une île voisine, et qui consentirait volontiers à élever l’enfant.
Dès le matin, au lever du jour, elle fit remonter Yvonne dans la barque qui l’avait amenée en ces lieux, et la conduisit chez son amie.