‹ Contes du Pays GalloChapitre 35 sur 78 · 7.4

7.4

Yvonne, alors âgée de quinze ans, devait épouser dans quelques jours le fils de l’ogre et son retour, chez ses futurs parents, était décidé pour le soir même.

Il n’était pas possible de le retarder sans éveiller des soupçons ; aussi engagea-t-elle son cousin à la laisser partir, mais à la suivre, afin de profiter de la première occasion pour se sauver.

Le conseil étant prudent, le prince accepta.

Les choses se passèrent selon leurs vœux et, dès le lendemain, ils eurent une entrevue dans laquelle ils décidèrent qu’ils fuiraient la nuit suivante.

Le soir venu Yvonne était près du feu, occupée à coudre une robe que l’ogresse lui avait offerte. Cette dernière, couchée depuis quelques instants, disait à la jeune fille :

— Couche-toi, enfant, il est tard. Tu te fatigues trop. C’est demain qu’arrive ton fiancé, il te trouvera laide.

— Non, non, je ne serai pas laide, d’ailleurs j’ai bientôt fini.

Et la fillette attendait impatiemment que la vieille fût endormie pour aller rejoindre son cousin.

L’ogre était magicien, et sa femme était fée ; il s’agissait donc, pour leur échapper, de prendre toutes les précautions nécessaires.

La princesse savait que la fée cachait, chaque soir, sous son oreiller sa baguette magique et il était important, pour assurer leur succès, de la lui ravir.

Aussitôt qu’Yvonne se fut rendue compte que l’ogresse dormait profondément, elle s’avança, sur la pointe du pied, près du lit de la fée, et réussit à s’emparer de la précieuse baguette. Elle en toucha une pomme, qui était à cuire, en lui disant : « Si la fée m’appelle, réponds pour moi. »

Et elle sortit rejoindre son cousin.

La vieille se réveilla bientôt, et s’écria :

— Allons, Yvonne, va dormir, je le veux.

— Oui, mère, répondit la pomme, je n’ai plus qu’un ourlet à coudre. C’est fini dans un instant.

L’ogresse se tourna vers la muraille, et se rendormit.

Les jeunes gens étaient déjà loin.

Le lendemain matin, lorsque la fée se leva sa première pensée fut d’appeler Yvonne. N’obtenant pas de réponse, elle se précipita comme un ouragan dans la chambre de cette dernière.

En voyant le lit non défait, l’étonnement de la fée fit place à la colère. Elle appela son mari en jurant, tempêtant, se doutant bien qu’Yvonne s’était échappée.

Tout à coup, une nouvelle crainte lui vint à l’esprit : elle se précipita vers son oreiller et n’y trouvant plus sa baguette, sa colère fut au comble, elle devint comme une furie, jeta des cris perçants qui achevèrent de réveiller l’ogre.

Il arriva à la hâte, en négligé du matin, les yeux à peine ouverts, se demandant quelle pouvait être la cause de ce vacarme.

« Comprend-on, s’écriait la fée, qu’Yvonne s’est enfuie, qu’elle nous a lâchement abandonnés après tout ce que nous avons fait pour elle ! Nous l’avons élevée comme notre fille ou plutôt comme une princesse, car rien ne lui a manqué. Oh ! rencontrer autant d’ingratitude chez une créature aussi jeune, c’est à désespérer du monde entier. Petite vipère ! ajoutait-elle, si je te repince, je te ferai cuire toute vivante !

— Et moi, je te croquerai ! ajouta l’ogre, en se léchant les moustaches.

— Toi, tu n’es qu’un sot ! reprit la fée. Comment ! te voilà encore là ! Mais pars donc, cours après elle pour la rattraper. Tu ne vois pas que la rage me suffoque et que je ne puis y aller moi-même. »

Le magicien, peu sensible aux apostrophes de ce genre, ne s’en émut pas. Il alla s’habiller, prit ses bottes de sept lieues, et se mit à la recherche de la fugitive.

L’ogresse, remise un peu de son émotion, s’enquit de la route suivie par Yvonne et apprit par des pâtres, qu’elle était accompagnée d’un jeune homme, ce qui redoubla sa fureur.

L’ogre, lui, parcourut un rayon de plus de cent lieues sans les découvrir. Ce ne fut que dans l’après-midi, alors qu’il était harassé de fatigue, que le hasard le conduisit sur les traces des deux jeunes gens.

Yvonne, qui avait constamment l’œil au guet, l’aperçut derrière eux, franchissant les rivières et les montagnes.

« Il est temps, dit-elle à son cousin, de se servir de la baguette magique, ou nous allons être arrêtés. »

Elle en donna un petit coup sur l’épaule du prince, qui fut aussitôt changé en un grand et superbe rosier, qui projeta son ombre autour de lui. La princesse fut elle-même changée en une rose s’épanouissant sur l’arbuste.

Le magicien vint juste à l’endroit où s’élevait le rosier ; mais là, n’en pouvant plus, il se coucha dessous et fit la sieste.

Lorsqu’il se réveilla, les étoiles brillaient au ciel. Comme il n’avait rien mangé de la journée, il envoya la fillette à tous les diables et reprit le chemin du logis.

À son arrivée, sa femme s’écria :

— Comment ! tu reviens seul ?

— Hélas ! oui, je n’ai rien trouvé.

— Oh ! peut-on chercher ainsi ! Ils sont deux, un jeune homme est avec elle, et tu ne les a pas rencontrés ! Mais enfin, qu’as-tu remarqué de particulier ? car tu sais que l’effrontée a volé ma baguette.

— Ma foi, rien, si ce n’est un beau rosier, comme je n’en avais jamais vu, et une rose d’une beauté remarquable.

— Ô ciel ! tu n’as pas eu l’esprit de deviner que c’étaient eux.

— Sois tranquille, femme, dit l’ogre, qui désirait avoir la paix et surtout son souper, je les trouverai facilement demain, maintenant que je sais la direction qu’ils ont prise.

Il mangea d’une manière effrayante et alla dormir. Le lendemain, au point du jour, sa femme le réveilla et le fit recommencer son voyage.

Yvonne, qui redoutait plus l’ogresse que son mari, fut enchantée lorsqu’elle le vit encore enjamber les montagnes et s’avancer de leur côté.

Quand elle supposa qu’il pouvait les apercevoir, ils se trouvaient près d’une rivière. De sa baguette elle toucha l’épaule du prince qui fut immédiatement transformé en bateau. Yvonne à son tour, se changea en paysanne, monta dans la barque, prit les rames et s’en alla aussi vite que ses forces le lui permirent.

L’ogre arriva sur la rive, et, voyant cette paysanne qui voguait devant lui, il pensa quelle pourrait peut-être lui donner quelques renseignements.

— Ohé ! ohé ! la fille ! s’écria-t-il, aurais-tu vu passer par ici deux amoureux ?

Yvonne qui ne tenait pas à lier conversation avec le magicien, lui répondit, sans cesser de ramer et en affectant de parler le langage des paysans :

« Que disous ? Monsieur, que disous ?

— Je te demande, petite innocente, si tu as vu un jeune homme et une jeune fille passer ici ?

— Que disous ? que disous ? criait-elle plus fort en s’éloignant.

Le magicien, ennuyé d’une pareille réponse, continua son chemin en murmurant :

« La fichue bête ! elle est sourde apparemment. »

Le soir, la scène fut encore plus violente que la veille entre l’ogre et sa femme, et celle-ci décida qu’elle irait, elle-même, à la recherche des fugitifs.

Elle y alla, en effet, et, malgré l’avance du prince et de la princesse, elle ne tarda pas à les suivre de près.

Yvonne qui, ainsi que nous l’avons dit, redoutait beaucoup plus l’ogresse que son mari, parce qu’elle la savait infiniment plus intelligente, devint pâle de frayeur en l’apercevant. Elle métamorphosa aussitôt son cousin en oranger, et se changea, elle, en abeille.

Ils avaient, heureusement, pris des sentiers détournés, et l’ogresse passa trop loin pour les voir. Après de longues et fatigantes recherches, elle revint seule au logis, à la grande joie de l’ogre, qui fut enchanté de pouvoir dire à sa femme qu’elle n’était pas plus fine que lui.

Les fugitifs évitèrent ainsi d’être repris, mais ils eurent à subir un malheur non moins grand.

Dans sa précipitation à changer de forme, Yvonne avait oublié la baguette de la fée sur un buisson, et un charretier l’avait prise pour en faire un manche de fouet.

Le malheur était irréparable, les deux jeunes gens ne pouvaient reprendre leur forme naturelle.

Le temps s’écoula, l’oranger fleurit, les oranges se formèrent, mûrirent, pendant que la petite abeille bourdonnait autour d’elles.