8.2
Le voyage à Sainte-Anne se fit sans encombre. Le temps était doux et la campagne superbe, aussi Annette et sa mère se sentaient-elles renaître à la vie.
Hélas ! il n’en fut pas de même au retour : une violente tempête se déchaîna subitement, une pluie torrentielle fondit sur les voyageurs et remplit d’eau les ornières du chemin. Mme de la Silandais, craignant pour la santé de sa chère enfant, voulait à tout prix trouver un abri ; mais le conducteur, mal renseigné, ne savait plus où il était. La pluie tombait toujours, et la nuit recouvrait déjà la terre de son voile sombre.
Arrivés sur le haut d’un coteau, ils aperçurent, enfin, dans la vallée, une lumière tremblotante et cinq minutes après, ils frappaient à la porte d’une maison de chétive apparence. Un petit vieillard borgne, boiteux, d’une figure hideuse, vint leur ouvrir.
— J’aime mieux être mouillée que de rester ici, dit Annette en se pressant contre sa mère ; cet homme me fait peur !
La pauvre dame, peu rassurée elle-même, mais ne voulant pas continuer sa route par un temps pareil, répondit à sa fille :
« Si cet homme est laid, il n’en est pas moins un honnête homme probablement, et il serait déraisonnable, pour un motif aussi futile, de s’exposer à tomber malade. Sous une grossière enveloppe souvent se cache un noble cœur. »
Annette n’entra qu’avec hésitation.
Un sourire méchant effleurait les lèvres de cet homme, sa politesse affectée fatiguait. Le seul œil qui lui restât brillait dans son orbite, et des cheveux, presque fauves, d’une longueur démesurée, cachaient en partie son ignoble visage.
— Pourrez-vous me donner une chambre et un lit pour passer la nuit ? demanda Mme de la Silandais.
— P’t’être ben, dit-il ; il y a là, au-dessus de nous, un senas 1 destiné aux rares voyageurs qui descendent à l’auberge du père Quoue-de-loup 2. On n’y a pas toutes ses aises, ajouta-t-il, mais vu ma misère je ne saurais faire mieux.
L’aspect de cette demeure était affreux. Des tessons, contenant des restes de cidre, étaient épars sur des bancs autour du foyer, et exhalaient une odeur épouvantable.
— Seulement, ajouta le père Quoue-de-loup, je n’ai ni écurie pour votre cheva, ni où coucher votre domestique. Il sera obligé d’aller jusqu’au bourg, qui est à deux lieues d’ici, et de revenir vous chercher demain.
L’idée de voir son domestique s’éloigner d’elle, et l’insistance qu’y mettait son hôte effrayèrent la châtelaine. Que faire ? La pluie tombait plus fort que jamais et la nuit était venue. Il fallut bien accepter. Après avoir retiré de la voiture ce dont elles avaient besoin, les voyageuses recommandèrent au cocher d’arriver de bonne heure le lendemain matin, et prirent possession de leur grenier.