‹ Contes du Pays GalloChapitre 44 sur 78 · 11.2

11.2

Lorsque les troupes chrétiennes arrivèrent sous les murs de la Ville Sainte, un terrible combat s’engagea.

Les assiégés se défendirent si vaillamment que les croisés furent un instant forcés de se replier ; mais leurs chefs les rallièrent, relevèrent leur courage et la bataille recommença. Cette fois les infidèles furent vaincus et s’enfuirent de toutes parts.

Louis du Plessis eut la douleur de voir son écuyer, atteint d’un javelot, mourir à ses côtés, tandis que lui semblait être invulnérable. Au plus fort de la mêlée où il s’était résolument avancé, sa flamberge faisait merveille. Les infidèles reculaient épouvantés devant cette terrible lame qui tuait son homme à chaque coup.

Le jeune Breton venait de transpercer un Sarrasin qui, en tombant par terre, eut encore le courage de le mordre à la jambe. Notre guerrier se retourna et lui enfonça, de toute sa force, son épée au travers du corps. Malheureusement, l’arme rencontra un caillou et se brisa par la moitié.

Il ne restait à Louis qu’un tronçon d’épée qui ne pouvait guère lui être utile pour se défendre. Au même instant, un rire satanique partit à ses côtés et il vit s’avancer vers lui un grand gaillard, noir comme un nègre, qui semblait le défier par son air insolent.

Louis, exaspéré de son accident et de l’effronterie de cet homme, prit son épée par le tronçon et voulut en asséner un coup sur la tête de son ennemi. Mais il lui suffit de diriger du côté du Sarrasin la poignée de son arme, qui représentait une croix bénite par un saint de l’Armor, pour que l’infidèle tombât à la renverse en poussant un cri de rage.

Du Plessis s’avança vers lui, s’empara de ses armes, le garrotta et lui dit : « Je te laisse la vie, suis-moi. Mon écuyer vient d’être tué, tu le remplaceras. »

L’homme noir ne se le fit pas dire deux fois ; il se releva et accompagna son maître d’un air soumis.

La guerre terminée, Louis revint dans son pays avec son écuyer. D’une soumission à toute épreuve, et même d’un dévouement incroyable, ce fut le Sarrasin qui, le premier, demanda à ne pas se séparer de son maître.

De retour en Bretagne, aussi pauvre qu’à son départ, Louis sentit renaître ses chagrins en apprenant que le mariage de Jeanne était décidément arrêté, et qu’il allait avoir lieu bientôt.

Pour s’étourdir, Louis, toujours suivi de son fidèle écuyer, chassait du matin au soir, sous le soleil ou la pluie. Rien ne l’arrêtait. La fatigue ne semblait pas avoir de prise sur lui : il partait au lever du jour et ne rentrait que tard dans la nuit.

Triste et malheureux, il laissait souvent son cheval errer à l’aventure au milieu des bois, ne s’apercevant pas que l’animal s’arrêtait pour paître l’herbe, ou dérober les pousses des jeunes arbres. Parfois, au contraire, il enfonçait les éperons dans le ventre de sa bête et lui faisait faire des courses folles, sans but, en dépit des obstacles nombreux qui surgissent, à chaque pas, dans un pays de forêts, de coteaux, de rivières. Les paysans se signaient en voyant ce cavalier passer comme un ouragan, suivi de son écuyer noir qui ne le quittait pas plus que son ombre ; les femmes et les enfants se cachaient à leur approche.

Un autre que le Sarrasin n’aurait pu résister à ce genre de vie. Indifférent à tous les caprices de son maître, il semblait posséder un don surhumain pour affronter les mêmes périls et, dans ses courses, ne jamais le quitter d’une semelle. Cette existence paraissait même lui plaire car, plus d’une fois, lorsque Louis arrivait au paroxysme du chagrin et commençait une course insensée, les yeux du valet lançaient des éclairs et un sourire plissait ses lèvres.

Quel motif pouvait donc le rendre joyeux devant l’atroce souffrance du pauvre garçon ?