‹ Contes du Pays GalloChapitre 6 sur 78 · 4.2

4.2

Nous ne suivrons pas les deux aînés, qui, d’ailleurs, continuèrent à mener la même existence que par le passé, c’est-à-dire à dépenser tout l’argent qu’ils gagnaient sans songer à faire d’économies pour les mauvais jours.

Le jeune, appelé Louis, voulut voir du pays. Il travaillait avec ardeur partout où on voulait bien lui donner de l’occupation, puis, lorsqu’il avait amassé quelques épargnes, il s’éloignait vers d’autres contrées.

Il arriva un soir, exténué de fatigue, dans une ferme où il trouva tout le monde en pleurs.

Le maître de la maison, malgré son chagrin, accueillit l’étranger avec bienveillance, lui offrit l’hospitalité pour la nuit, et l’invita à prendre part à leur repas.

Le soir, à la veillée, quand tout le monde fut réuni au coin du feu, le jeune Breton ne put résister au désir de questionner les braves gens qui l’entouraient, sur les motifs de leurs larmes.

« Vous voulez savoir, mon ami, pourquoi nous pleurons ? lui répondit le fermier. Oh ! vous ne pouvez vous douter du malheur qui est venu nous frapper ! Il y a quelques mois à peine, nous vivions ici paisibles et heureux. L’aisance régnait dans notre maison. Des chansons étaient sur toutes les lèvres et de nombreux domestiques s’asseyaient à notre table. Aujourd’hui nous sommes seuls, dans la misère, nous demandant comment nous ferons pour vivre demain. »

— Mais encore, que vous est-il arrivé ?

— Voici : Un jour que les domestiques étaient seuls au logis, une vieille femme vint demander l’aumône. Au lieu de l’inviter à entrer, et de lui offrir ce qui restait du dernier repas – ce que nous avions toujours l’habitude de faire, – les serviteurs, en train de rire et de folâtrer, l’engagèrent à s’en aller plus loin parce qu’ils n’avaient pas le temps de l’écouter.

« Vous vous en repentirez bientôt », leur répondit la vieille en brandissant son bâton et en s’éloignant comme une furie.

« Hélas ! après être allée habiter une forêt voisine, accompagnée d’un dragon, elle n’a pas tardé, en effet, à nous faire éprouver tout son ressentiment.

« Je possédais alors, dans mes étables, continua le paysan en soupirant, sept magnifiques vaches, les plus belles bêtes de la contrée.

« Un matin, on s’aperçut que l’une d’elles avait disparu, et malgré toutes les recherches auxquelles nous nous livrâmes, elle ne put être retrouvée.

C’était une véritable perte ; mais enfin il nous en restait six, et nous redoublâmes de soins pour les surveiller nuit et jour.

« Tout fut inutile.

« Un soir, en rentrant à l’étable, l’on remarqua qu’une seconde vache avait été volée, puis une troisième pendant la nuit et ainsi de suite. Elles nous furent toutes prises les unes après les autres.

« Maintenant nous n’avons plus ni lait, ni beurre, ni fumier et, vous le savez, jeune homme, sans fumier pas de grain. Nos champs vont rester en friche si la Providence ne vient à notre secours. »

— Depuis le jour où votre bétail vous a été dérobé, n’avez-vous jamais su ce qu’il était devenu ?

— Si fait : Mes vaches ont été vues, tantôt dans la forêt voisine gardées par le dragon, tantôt conduites dans les chemins creux, par la fée elle-même.

— Avez-vous cherché à les ravoir ?

— Toutes les prières possibles ont été adressées à la fée qui, pour toute réponse, s’est mise à rire en nous demandant si les pauvres gens étaient toujours aussi bien accueillis chez nous. Les menaces ont suivi les prières, mais n’ont pas eu plus de succès.

« J’ai fait savoir, à plus de vingt lieues à la ronde, que le jeune homme, qui serait assez brave pour aller combattre mes ennemis, et qui me ramènerait mon bétail épouserait ma fille Môna, l’unique héritière de mes biens et qui, avant notre malheur, avait refusé de nombreux prétendants.

« Plusieurs jeunes gens se sont présentés. Sept ont osé attaquer la fée et le dragon. Ils ont, sans doute, succombé dans la lutte car je ne les ai plus revus. Que le bon Dieu ait pitié de leur âme ! dit le vieillard en essuyant une larme.

« Tel est enfin le sujet de notre chagrin. »

Louis Ciboire réfléchit au récit qui venait de lui être fait, puis regardant Môna, la plus ravissante créature du monde, il demanda au vieux fermier s’il était encore dans les mêmes intentions envers le jeune homme qui se présenterait pour tenter l’aventure.

— Je tiendrais volontiers la parole que j’ai donnée, répondit le malheureux fermier ; mais je n’encouragerai personne à engager une lutte aussi téméraire.

— Je compte cependant, ajouta le voyageur, affronter, dès demain, les périls que vous venez de me faire entrevoir. Je veux essayer de vous rendre l’aisance et d’obtenir la main de votre charmante fille, si elle y consent.

— Oh ! vous ne ferez pas cela ! s’écria Môna, les yeux baignés de pleurs.

— Et pourquoi ? répondit le jeune homme. Ne me croyez-vous pas digne d’aspirer à devenir votre époux ?

— Je ne dis pas cela. Mais vous ne savez donc pas que vous courez à une mort certaine, et que je ne veux pas que vous mouriez pour moi ?

— Rassurez-vous, Môna, je tiens peu à la vie. Elle a été si pénible et si amère pour moi jusqu’ici, que, si je ne vous avais pas rencontrée, je la quitterais vraiment sans trop de regrets.

— Si votre jeunesse n’a pas été heureuse, reprit la jeune fille, c’est que l’avenir vous réserve de douces joies. Ainsi ne cherchez pas à vous défaire d’une existence que Dieu seul a le droit de vous enlever.

Ils causèrent ainsi très avant dans la nuit. Malgré tout ce qu’on put dire, pour le détourner de ses projets, le jeune Breton entêté, comme tous les hommes de son pays, déclara qu’il irait à la recherche des vaches du fermier.